.
-

L'île Rodrigues
Des incertitudes demeurent sur l'époque de la découverte de l'île Rodrigues et du navigateur qui en fut l'auteur. S'agit-il de Diego Fernandez Pereira, comme on l'a dit parfois? Au moins sait-on que cette île, à laquelle les géographes de la fin du XVIe siècle donnèrent, on ne sait pourquoi, le nom de Don Galopes, figure sur les plus anciennes cartes manuscrites des Portugais, et que jusqu'au milieu du XVIIe siècle les navigateurs la confondirent souvent avec les autres îles éparses dans la mer des Indes. Les uns la plaçaient à 22 lieues, les autres à 40 lieues à l'Est de Madagascar; nous voyons même quatre îles de ce nom sur un portulan de Juan Martinez daté de 1567. Une d'entre elles est située au nord du canal de Mozambique, et à environ mille lieues de la position réelle de Rodrigues; les autres voyagent au nord de l'équateur et au sud du tropique du Capricorne. De pareilles erreurs sont utiles à observer, parce qu'elles servent à montrer combien il faut être circonspect lorsqu'on veut éclairer, par les cartes seulement, l'histoire de la découverte de ces îles.

Celle de Rodrigues est souvent mentionnée dans les anciennes relations de voyages; mais, souvent aussi, elle est confondue avec Maurice. Cependant, l'auteur de la relation du voyage de l'amiral Harmansen, après avoir annoncé, comme ses devanciers, que l'île Maurice était autrefois nommée Diego-Rodriguez, distingue ensuite parfaitement ces deux îles : 

« Le 19 de septembre, 1601, dit-il, sur le midi, on vit terre; on crut que c'était l'île Maurice. Dès le matin du 20, on envoya trois chaloupes à terre qui revinrent sans avoir trouvé ni port ni ancrage. Les équipages rapportèrent que ce n'était pas là l'île Maurice. On détacha le yacht pour aller visiter le côté septentrional de l'île, et le Gardien, avec deux canots, pour aller du côté méridional et se rencontrer tous quatre. Le 21, nous suivîmes le yacht; mais il y eut calme jusqu'au 23, et ce jour-là il nous rejoignit. Il apporta diverses sortes de volatiles qui furent aussitôt distribués. On apprit en même temps qu'il y avait beaucoup de rafraîchissements dans ce lieu, qui était l'île de Diego-Rodriguez, mais point d'eau douce [...]. 

Cette île est environnée d'une chaîne de roches. Les canots trouvèrent du côté du nord, par le milieu de l'île, une ouverture par où un vaisseau pouvait passer, ou qui n'était que bien peu plus large. Ce fut par là que les deux canots passèrent pour aller chercher des rafraîchissements. Au delà du banc, proche de l'ouverture, il y a bon mouillage sur 25, 15 et 12 brasses. Le 23, sur la brune, on abandonna l'île [...]; le 26, sur les dix heures du matin, on reconnut l'île que les Hollandais nomment l'île Maurice. »

François Cauche, connu par sa relation sur Madagascar, visita pour sa part l'île Rodrigues en 1638 :
 « Le vingt-cinquiesme juin nous abordasmes l'isle de Diego-Rois, dit-il; nous y descendismes et y arborasmes les armes de France contre un tronc d'arbre, par les mains de Salomon Goubert (fils du capitaine). Nostre nauire fut tousiours en mer, n'ayant pû anchrer, le fond y estant trop bas. De là nous tirasmes en l'isle de Mascarhene qui en est esloignée de 30 lieues (lisez 150) où nous arborasmes aussi les armes du Roy... » 
L'île Rodrigues ne fut habitée pour la première fois, de façon permanente, qu'en 1691, par un réfugié protestant, Leguat, et ses sept compagnons. Une aventure à mi-chemin entre celle de Robinson Crusoé de Daniel Defoe  (avec les sept jours de la semaine en plus...) et des personnages de l'île mystérieuse de Jules Verne (avec le capitaine Némo en moins...), et mérite d'être connue. Ensuite, l'île  a appartenu à la France jusqu'en 1810. Elle fut alors prise par les Anglais et elle leur a été abandonnée à la paix de 1814. Colonie britannique pendant plus d'un siècle et demi, elle appartient à l'île Maurice depuis son indépendance en 1968.
Les aventuriers de l'île Rodrigues

La première relation étendue que nous possédions de l'île Rodrigues est celle qui parut à Londres, en 1708, sous le titre de Voyages et Aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales

« La lecture de ce livre, écrit avec simplicité, dit Eyriès dans la Biographie universelle,  ne manque pas d'intérêt; il a été cité plusieurs fois, comme autorité, par des auteurs graves (entre autres par Buffon), et n'offre rien qui répugne à la croyance des esprits les plus difficiles [...]. On ne conçoit donc pas ce qui a pu déterminer Bruzen de la Martinière à ranger la relation de Leguat parmi les « voyages fabuleux qui n'ont pas plus de réalité que les songes d'un fébricitant » . Ce jugement est inexact de tout point, car les observations de Leguat ont été confirmées par les voyageurs qui l'ont suivi; le célèbre Haller, qui l'avait connu personnellement, déclara que c'était un homme franc et sincère [...]. Il ne sera peut-être pas superflu de rapporter ici, à l'appui de la véracité de cet auteur, un fait cité par Beckmann dans son Histoire littéraire des voyages : Paul Bennelle, un des compagnons de Leguat, avait, à ce qu'il paraît, eu quelques démêlés avec lui; néanmoins il reconnaissait que sa relation était vraie pour le fond : ce n'était que dans des choses peu importantes que ses récits différaient de ceux de Leguat; il avait même laissé un journal , qui n'a pas été imprimé, et qui était entre les mains de son petit-fils, mort au commencement de ce siècle. Beckmann tenait ces détails de madame de Mortens, épouse d'un conseiller aulique de Hanovre et arrière-petite-fille de Bennelle. »
Ajoutons à ces témoignages celui de l'abbé Pingré
« L'ouvrage de Leguat, dit cet astronome, passe pour un tissu de fables; j'en ai trouvé beaucoup moins que je ne m'y attendais. »
En effet, dans tout le cours de sa relation, c'est à peine si Pingré relève chez notre auteur deux ou trois exagérations; lorsqu'il ne retrouve pas à Rodrigues certaines particularités rapportées par Leguat, il n'hésite pas à attribuer leur disparition au temps et au séjour des humains dans l'île, plutôt que d'accuser de mensonge  un auteur avec lequel il s'accorde parfaitement sur d'autres points.

Leguat (on trouve aussi l'orthographe:  Le Goat) était un gentilhomme bourguignon que les persécutions suscitées par la révocation de l'édit de Nantes forcèrent de fuir en Hollande, où il arriva en 1689. Ayant appris que le marquis Duquesne faisait des préparatifs pour un établissement dans l'île de Mascareigne (La Réunion), et recevait gratis, sur deux gros vaisseaux que l'on armait, tous les protestants français réfugiés pour cause de religion, Leguat résolut d'aller finir ses jours dans cette île, à laquelle on donnait le nom d'Éden à cause de son excellence. Ce fut sur un bâtiment, nommé l'Hirondelle, que Leguat s'embarqua. On partit du Texel le 4 septembre 1690, et le 3 avril on arriva en vue de l'île des Délices ou Mascareigne, dont le seul aspect enchanta nos aventuriers; mais Duquesne, instruit qu'une flotte française se dirigeait vers Mascareigne, suspendit l'exécution de son projet, et envoya à la découverte une petite frégate commandée par le sieur Valleau natif de l'île de Ré, qui, au cas qu'il y eût des Français, devrait se diriger vers l'île de Diego-Roys ou Rodrigue, dont on prendrait possession au nom dudit marquis, dûment autorisé par les États-Généraux; on y laisserait ceux qui voudraient y demeurer, en attendant l'arrivée de la colonie destinée pour Mascareigne, dont on s'emparerait deux ans après, avec des secours suffisants fournis par la Compagnie des Indes. 
« L'isle nous parut extrêmement belle et de loin et de près, dit Leguat. Le capitaine, qui avoit eu ses raisons pour ne nous mettre ni à Tristan ni à Mascareigne, ne demandoit pas mieux que de nous laisser à Rodrigues, et dans cette vue il en exalta beaucoup toutes les beautés et tous les avantages. Effectivement, ce petit monde nouveau y paroissoit tout rempli de charmes et de délices. Nous ne pouvions nous lasser de regarder les petites montagnes dont elle est presque toute composée, tant elles étoient richement couvertes de grands et beaux arbres. Les ruisseaux que nous en voyions découler tomboient dans les vallons, de la fertilité desquels il nous étoit impossible de douter [...]. Quelqu'un de nous se souvint du fameux Lignon et de ces divers endroits enchantez qui sont si agréablement décrits dans le roman de M. d'Urfé [l'Astrée]. Mais notre esprit se porta incontinent à une tout autre pensée. Nous admirâmes les secrets et divins ressorts de la Providence, qui, après avoir permis que nous fussions ruinés d'une patrie, nous en avoit ensuite arrachez par diverses merveilles, et voulut enfin essuyer nos larmes dans le paradis terrestre qu'elle nous montroit, et où il ne tiendroit qu'à nous d'être riches, libres et heureux, si dans le mépris des vaines richesses nous voulions employer notre tranquille vie à le glorifier et à sauver nos âmes.-» 
Le 1er mai , Leguat descendit à terre avec sept compagnons, dont il ne sera pas inutile de faire connaître le nom et l'âge; c'étaient : 
+ Paul Bennelle, âgé de 20 ans, fils d'un marchand de Metz

+ Jacques de la Case, âgé de 30 ans, fils d'un marchand de Nérac;  il avait été officier dans les troupes de Brandebourg;

+ JeanTestard, droguiste, âgé de 26 ans, fils d'un marchand de Saint-Quentin;

 + Isaac Boyer, marchand, âgé de près d'e 27 ans, fils d'un apothicaire d'auprès de Nérac; 

+ Jean de la Have, orfèvre, âgé de 23 ans, de Rouen

+ Robert Anselin, âgé de 18 ans, fils d'un meunier de Picardie;

+ Pierre Thomas, l'un des pilotes de l'Hirondelle.

Après avoir visité toute l'île, les colons choisirent, pour y élever leurs habitations, un vallon qui s'ouvre au nord-nord-ouest, et que traverse un gros ruisseau dont l'eau est bonne et belle. C'est l'endroit que l'on appelle aujourd'hui l'Enfoncemment de François Leguat.
« Pierre Thomas, dit l'auteur, voulut habiter la petite isle formée par le ruisseau. Il fit là sa cabane, et son petit jardin, avec un double pont. C'étoit un fort bon garçon; il étoit le seul de la compagnie qui prît du tabac en fumée; aussi étoitil matelot. Quand son tabac fut fini, il fuma des feuilles. 

La cabane la plus proche de l'isle étoit le logement de M. de la Haye; il ètoit orfèvre et avait construit une forge, de sorte qu'il fut obligé de faire sa maison un peu plus grande que les autres.

La Haye chantoit des psaumes, soit en travaillant, soit en se promenant. Proche de la cabane de la Haye étoit l'hôtel de ville, ou, si l'on veut, le rendez-vous de la république, dans lequel les principales délibérations concernoient la cuisine. Cet édifice avoit environ la double grandeur des autres, et Robert Anselin y couchoit. C'étoit là qu'on préparoit les sauces, mais on les alloit manger sous un grand et gros arbre situé au bord du ruisseau. Cet arbre répandoit sur nous un branchage épais, et nous garantissoit des rayons ardents de ce pays-là. Ce fut dans le tronc fort dur de ce même arbre que nous creusâmes une espèce de niche pour y laisser les mémoriaux et les monuments dont je parlerai dans la suite.
De l'autre côté de l'eau, précisément à l'opposite de l'hôtel général, étoit aussi le jardin général. Il avoit 50 ou 60 pieds en carré, et la palissade qui l'environnoit à hauteur d'homme étoit fort serrée, de sorte que les plus petites tortues même n'y pouvoient passer. C'étoit, comme on le peut penser, l'unique raison qui nous obligeoit à fermer nos jardins.
Mais repassons le pont. Vous voyez entre deux parterres, et appuyée contre un grand arbre, la cabane de François Leguat, auteur de cette relation; et, un peu plus bas, la loge de M. de la Case. Ce galant homme avoit été officier dans les troupes de Brandebourg, et savoit déjà ce que c'étoit que d'habiter sous des tentes. C'est un homme de bonne il mine, un homme ingénieux, plein d'honneur, de courage et d'esprit. 

De l'autre côté du ruisseau, entre l'îlot et le grand jardin, le brave M. Testard avoit mis sa cabane. MM. Bennelle et Boyer sétoient mis ensemble. On verra le portrait du bon Isaac Boyer, dans son épitaphe, car je dirai par avance ici que ce cher compagnon de nos premières aventures a laissé ses os à Rodrigues. Et j'ajouterai, touchant M. Bennelle, que nous l'aimions tous beaucoup, à cause des bonnes qualités dont il est orné. Je remarquois avec plaisir, dans ce jeune homme, un esprit également droit, honnête, doux et vif tout ensemble. Les études qu'il avoit faites lui donnoient des lumières que tous n'avoient pas; et c'est principalement à son génie inventif et à son adresse que nous devons la construction du rare vaisseau dont il sera parlé dans la suite, ainsi que la manufacture des chapeaux du Rocher, qui nous ont procuré de grandes consolations dans nos grandes détresses.

Et, au reste, je ne serai pas fâché de faire remarquer ici en passant, qu'à l'exception de P. Thomas et de R. Anselin, gens de petite fortune, tous les autres amis dont j'ai parlé n'avoient pas été chassés d'Europe par la misère [...]. C'étoient des gens de famille honorable, et qui avoient du bien. Mais comme cette colonie de M. Duquesne faisoit du bruit et qu'ils étoient jeunes, sains et gaillards, sans aucuns liens ni de famille ni d'affaires, l'envie les prit de faire ce voyage.

[... ] Vous riez sans doute, lecteur, quand je vous parle de notre petite ville; mais qu'étoit la fameuse Rome dans son commencement? Des femmes, et, dans cent ans d'ici, on auroit compté sept paroisses où vous remarquez nos sept huttes.

Quand nous eûmes achevé de préparer ces petites habitations, le capitaine, qui avoit demeuré quinze jours à la rade, leva l'ancre, après nous avoir laissé la plus grande partie de ce qui nous avoit été destiné, c'est-à-dire, du biscuit, des armes, de la poudre et du plomb; des ustensiles d'agriculture, de ménage et de pêche; des outils; de tout en un mot, excepté des drogues , petit secours dont nous nous trouvâmes privés par oubli. Outre cela , chacun avoit ses provisions particulières. Le navire parti, nous défrichâmes notre jardin, et nous y semâmes toutes nos graines; mais les melons, la moutarde et le pourpier seuls réussirent. Les artichauts ne produisirent qu'un méchant petit fruit; les raves furent entièrement détruites par les vers, et la chicorée conserva son amertume, quoi que nous fissions pour la lui ôter. Des trois grains de froment qui levèrent, nous n'en pûmes conserver qu'une plante : elle poussa plus de 200 tuyaux, et nous remplit d'une grande espérance; mais la plante dégénéra, et ne produisit enfin qu'une espèce d'ivraie; ce qui nous affligea, comme on le peut penser, puisque nous nous vîmes privés du plaisir de manger du pain. »

Leguat attribue la dégénération du froment à la précipitation et au peu de soin que l'on mit à semer tous les grains dans un même endroit et en même temps.
« Nos occupations, continue-t-il, pendant le séjour que nous avons fait dans cette île, n'étoient pas fort importantes, comme on peut bien se l'imaginer; mais encore falloit-il faire quelque chose. L'entretien de nos cabanes et la culture de nos jardins occupoient une partie de notre temps; la promenade en faisoit une autre. Il n'y a ni hautes montagnes, ni coteaux denués de verdure, quoiqu'ils soient fort remplis de rochers. Le fond, qui est de roc, est couvert de deux ou trois, ou quatre pieds de terre; et entre les endroits où il ne paroît point du tou de terre, il ne laisse pas de croître des arbres extrêmement gros, grands et droits. De loin, cela donne une idée plus avantageuse de l'isle qu'elle ne le mérite, parce qu'on la croit composée universellement d'un terroir excellent. 

On peut aller partout aisément, puisqu'il n'y a point ou qu'il n'y a que très peu d'endroits qui ne soient de facile accès, et qu'on rencontre partout de quoi manier et boire. Le gibier est abondant; des que nous frappions sur un arbre, ou que nous poussions de grands cris, les oiseaux accouroient de toutes parts à l'entour de nous. Alors la Providence nous disoit, Tue et mange, et nous n'avions qu'à battre le fusil. et à faire du feu pour faire grand'chère. On trouve aussi partout des tortues, et l'air est si doux, qu'on peut coucher sans crainte à la belle étoile.

J'ajouterai, sans pharisaïsme, que nous avions tous les jours nos exercices de dévotion réglés; le dimanche, nous fesions à peu près ce qui se pratiquoit dans nos églises de France, parce que nous avions la Bible entière, nos saints cantiques, un ample commentaire sur tout le Nouveau Testament, et plusieurs sermons de la vieille roche, qui étoient des discours raisonnables.

Outre ces grandes promenades ou ces petits voyages dont j'ai parlé, nous ne manquions guère de prendre, au soir, le plaisir de petites promenades voisines. Nous en avions une, entre autres, sur le bord de la mer, à la gauche de notre ruisseau, qui étoit parfaitement belle. C'étoit une avenue naturelle, droite comme si elle avoit été plantée au cordeau, parallèle à la mer, et longue d'environ 1 200 pas. D'un côté, nous avions, dans ce bel endroit, la vue de la vaste étendue de la mer, dont le flux et le reflux, venant à se rompre contre les brisants qui étoient à une lieue de là, fesoient un murmure confus qui nous jetoit parfois dans une rêverie à laquelle nous nous abandonnions d'autant plus volontiers, que nous avions peu de choses à nous dire. De l'autre côté, de charmantes collines bornoient agréablement la vue; et les vallées, qui s'étendoient jusqu'à nous, étoient comme un beau verger dans la plus douce et la plus riche saison de l'automne.

Nous jouions quelquefois aux échecs, au trictrac, aux dames, à la boule et aux quilles. La chasse et la pêche étoient un peu trop aisées pour y prendre un fort grand plaisir. Nous en trouvions quelquefois à instruire des perroquets; nous en portâmes un à l'île Maurice, qui parloit français et flamand.

 Et si l'on veut savoir avec quel secret nous chassions les ténèbres quand nous en avions envie, j'ajouterai que nous avions apporté des lampes, et que nous en fesions bon usage avec de l'huile ou graisse de tortues, laquelle ne se fige jamais. Nous nous servions de verres ardents pour allumer le feu. Puisque nous avions chair et poisson à notre choix et en abondance, du rôti, du bouilli, des soupes, des ragoûts, des herbes, des racines, d'excellents melons avec d'autres fruits, de bon vin de palme, et de l'eau douce et pure, le lecteur n'a pas eu peur, sans doute, de voir mourir de faim les pauvres aventuriers de Rodrigues. Mais, puisqu'il a assez de bonté pour s'intéresser un peu à leur extraordinaire état, je lui dirai plus, et je l'assurerai qu'ils fesoient une chère admirable, sans dégoût, sans indigestion, sans aucune sorte de maladie, grâces au Seigneur, et sans pain. Le capitaine leur avoit laissé deux grands barils de biscuit; mais ils ne s'en servoient que rarement pour faire des potages, et souvent ils n'y pensoient pas. »

Un peu plus d'un an s'était écoulé lorsque les huit habitants de Rodrigues, étonnés de ne voir paraître aucun navire, commencèrent à s'ennuyer. Quelques-uns d'entre eux regrettèrent la perte de leur jeunesse, et s'affligèrent à la pensée d'être obligés de passer les plus beaux de leurs jours dans cette étrange solitude, et dans une tuante fainéantise. Après plusieurs délibérations, il fut donc presque unanimement conclu qu'après avoir attendu deux ans entiers des nouvelles de Duquesne, on mettrait tout en oeuvre pour tâcher d'aller à l'île Maurice, qui appartenait alors aux Hollandais; qu'en conséquence, on travaillerait à faire une barque du mieux qu'on pourrait. Quoique dépourvus des outils et de la plus grande partie des matériaux nécessaires à l'exécution de ce projet, nos aventuriers, qui faisaient  en outre leur apprentissage de constructeurs, parvinrent, à force de patience et de zèle, à terminer une grande barque de 22 pieds de quille. Le jour du départ fut fixé au samedi 19 avril 1693. Après avoir écrit en abrégé l'histoire de leur arrivée et de leur séjour dans l'île, et l'avoir placée dans une fiole au fond d'une niche creusée dans le tronc d'un gros arbre, Leguat et ses compagnons montèrent dans leur barque, et la dirigèrent avec si peu de précaution et d'habileté, qu'elle toucha sur les brisants, et finit par se remplir d'eau. Après avoir couru les plus grands dangers, nos aventuriers réussirent à gagner la terre , non sans essuyer de très grandes fatigues. 
« Chacun perdit quelque chose dans ce naufrage, dit Leguat, et les hardes furent généralement gâtées; mais nos vies ayant été conservées comme par miracle, nous en rendîmes nos très-humbles actions de grâces au bon et puissant Protecteur qui nous avoit accordé son secours. » 
Cependant Isaac Boyer ne résista pas à la fatigue excessive qu'il avait éprouvée; dès qu'il eut atteint le rivage, il se sentit incommodé, et son mal empira en trois, ou quatre jours, au point que ses compagnons désespérèrent de le conserver. Cependant ils s'efforcèrent de le saigner; et ce fut en vain qu'ils lui incisèrent le bras en plusieurs endroits. La fièvre augmenta, il tomba en délire, et y demeura pendant quelques jours. 
« Notre unique recours, dit Leguat, fut donc au grand médecin du corps et de l'âme. Avant la fin de ce rude combat, nous eûmes la consolation de voir notre cher frère rentrer dans son bon sens , et nous donner toutes les plus certaines et les plus édifiantes marques d'une repentance sincère, d'une sainte espérance, et de son salut. Enfin, il rendit son âme à Dieu, le 8 mai, après trois semaines de maladie, âgé d'environ 29 ans. Et ainsi mourut Isaac Boyer, la huitième partie des rois et des habitans de l'isle Rodrigues. » 
L'épitaphe de Boyer, telle qu'elle se trouve dans le livre que nous analysons, est évidemment une composition littéraire faite après coup; elle est trop étrange pour que nous n'en donnions pas ici un extrait  :
« A l'ombre des palmiers immortels, dans le sein fidèle d'une terre vierge, Ont été pieusemeut déposés les os d'ISAAC BOYER, Honneste et fidèle Gascon, descendu d'Adam; D'un sang aussi noble qu'aucun des humains ses frères, Qui tous comptent à coup sûr parmi leurs ancêtres DES ÉVÊQUES ET DES MEUNIERS. Si tous les hommes vivoient comme il a vécu, La danse, la dentelle, les sergents, les serrures, Les canons, les prisons, les maltotiers, les monarques, Seroient des choses inutiles au monde. Plus philosophe que les philosophes, il étoit sage. Plus théologien que les théologiens, il étoit chrétien. Plus docte que les docteurs, il connoissoit son ignorance. Plus indépendant que les souverains, Il n'avoit ni peste de flatteurs ni ivresse d'ambition. Et, Plus riche que les potentats, il ne lui manquoit rien QU'UNE FEMME. Il fut contraint d'abandonner sa chère patrie et tout avec elle, pour se dérober aux MINISTRES FURIEUX DE LA GRANDE TRIBULATION. Il traverse, en fuyant, les monts et les mers, Et venant échouer dans cette isle, il y trouva le vrai port de salut. Lui et sept compagnons de même fortune, en ont été pendant deux ans entiers PEUPlE ET DOMINATEURS. Il aurait plus longtemps joui Des délices de ce nouveau monde, si le secret désir de son coeur pour LE SEXE TROP AIMABLE ne l'eût engagé dans une entreprise qui lui causa la mort [...]. Il procura l'honneur à l'isle RODRIGUE de pouvoir rendre au seigneur lui ressuscité bienheureux. Son âme alla glorieuserient triompher DANS LE PALAIS DE L'IMMORTALITÉ [...]. »

« Le deuil que nous eûmes de la privation d'un ami qui nous étoit cher et nécessaire, non plus que le mauvais succès de la première entreprise, n'empécha pas qu'on ne songeât encore à sortir de l'isle. » 

Leguat était grand amateur d'inscriplions. Avant son départ de Rodrigues, il en composa plusieurs, qui contiennent, comme l'épitaphe de Boyer, des traits satiriques mêlés à des pensées hardies ou empreintes du puritanisme protestant de l'époque. On les trouve à la fin du premier volume de sa relation. Mais revenons-en à ce qui se tramait encore à Rodrigue après la mort de Boyer. Cela tenait en une phrase : les plus jeunes de la troupe étaient les plus résolus à tenter de nouveau la fortune. Leguat s'efforça, par un long discours, de les en dissuader : 
« Ils m'écoutèrent patiemment, continue-t-il; il me sembloit que plusieurs étoient ébranlés, lorsque l'un d'entre eux que le bât blessoit, comme on dit, en un endroit à quoi je ne pensois pas, allégua brusquement une nouvelle raison pour partir, laquelle se trouva si fort du goût de presque tous les autres, que tout mon plaidoyer fut comme oublié. Est-ce que vous vous imaginez , dit ce jeune homme, que nous voulions nous condamner nous-mêmes à passer toute notre vie sans femmes? Pensez-vous que votre paradis terrestre soit plus excellent que celui que Dieu avait préparé et enrichi pour Adam, où il prononça de sa propre bouche qu'il n'était pas bon que l'homme fût seul? - Mon cher ami, répondit quelqu'un, la femme d'Adam fit une si belle besogne, qu'il ne nous saurait arriver pis que d'avoir une pareille ouvrière ici!

On se mit à rire, et le chapitre des dames devint, comme on dit, l'évangile du jour : de l'abondance du coeur la bouche parla. Il ne me fut pas difficile de voir où le lièvre gisoit (si je puis ajouter proverbe à proverbe), et, sous le règne des quolibets, quelque bel esprit auroit pu dire sûrement ici qu'il n'y avoit pas un de mes aventuriers qui n'eût beaucoup mieux aimé Chimène qu'il n'aimoit Rodrigue [...]. 

Le résultat de l'entretien fut qu'on partiroit à la pleine lune prochaine. On prépara donc les choses nécessaires au voyage; et la chaloupe ayant été radoubée, on mit en mer le 21 mai 1693 ».

Après huit jours de traversée, pendant lesquels nos marins inexpérimentés endurèrent toutes sortes de misères, ils atteignirent l'île Maurice. Là commencent, pour Leguat et ses compagnons, une suite de malheurs qui ne se terminent que par la mort de plusieurs d'entre eux. Victimes de la rapacité du gouverneur de l'île, exilés par son ordre sur un rocher voisin, ils sont ensuite conduits à Batavia, ou, jugés pour des crimes imaginaires, ils sont enfin acquittés et libérés, mais sans pouvoir recouvrer tout ce qu'on leur a volé à l'île Maurice. Des huit aventuriers de Rodrigues, trois seulement revinrent en Europe : Leguat, La Case et Bennelle.

Les autres essais de colonisation.

La publication de l'ouvrage que nous venons d'analyser attira l'attention du ministre de la marine; des renseignements furent demandés sur Rodrigues au gouverneur de l'île Bourbon, et en 1714 Parat , qui commandait ce poste, écrivit au comte de Pontchartrain : 

« que des officiers anglais qui avaient hiverné à l'île de Diegue-Rodrigues en 1706 ou 1707, lui avaient appris que le port, où les navires de trente canons peuvent mouiller, a une entrée fort difficile; et que, malgré la quantité de tortues qu'on  trouve à Rodrigues, cette île ne serait d'aucune utilité à la Compagnie des Indes. »
Néanmoins, en 1725, le conseil supérieur de Bourbon décida qu'on en prendrait possession au nom du roi et de la Compagnie; un navire y fut envoyé à cet effet, et les officiers levèrent géométriquement le plan de l'île. Mais ce ne fut que vers 1760 qu'on y forma un petit établissement destiné à faire des amas de tortues, lorsque l'abbé Pingré vint à Rodrigues observer le premier passage de Vénus sur le Soleil (6 juin 1761). La petite colonie ne se composait que de trois ou quatre blancs sous les ordres de M. de Puvigné, lieutenant dans les troupes de la Compagnie. 
« C'étoit, dit Pingré, l'oncle de mademoiselle de Puvigné qui s'est fait admirer de tout Paris, dans un état auquel elle a cru que l'honneur et la religion exigeoient qu'elle renonçât. La sincérité et l'intégrité caractérisent M. de Puvigné; sa famille habite avec lui à Rodrigues. »
L'établissement se composait de deux baraques qui servaient en même temps de magasins et de logement au commandant et au chirurgien. Notre auteur remarque que tous ceux qui demeuraient à Rodrigues faisaient profession d'être chrétiens, mais que chacun l'était à sa manière. Le culte se réduisait à faire sonner tous les jours l'angélus que personne ne disait de plus, le commandant faisait faire exactement la prière à ses esclaves par un esclave qui n'avait point encore été baptisé. Il n'y avait ni église, ni chapelle, et il n'y en avait même jamais eu. 
« François Leguat et ses compagnons, dit Pingré, servoient Dieu à leur manière avec plus d'exactitude que ne l'ont servi les catholiques depuis qu'ils s'y sont établis. Il y a cependant à Rodrigues un cimetière bénit par quelque aumônier de navire, qui aura voulu laisser ce monument du passage d'un Ministre de la véritable église par cette isle abandonnée. » 
Puvigné avait fait élever sur le bord de la mer une batterie de six pièces de canon de deux livres de balle; comme on ne conservait Rodrigues que pour profiter de ses tortues, on ne croyait pas qu'il fût nécessaire de la mettre en état de défense : on ne s'imaginait pas qu'il entrerait dans l'esprit des Anglais d'en faire un entrepôt pour attaquer l'île-de-France. C'est ce qui arriva pourtant : le 15 septembre 1761, une escadre anglaise vint s'emparer de cette île; elle demeura dans le port jusqu'au 25 décembre, attendant vainement un renfort d'Europe destiné à l'attaque de l'Ile-de-France. La mortalité qui se mit dans les équipages de cette flotte, et qui fut causée par l'usage des poissons venimeux, dont les coraux de l'île abondent durant certaine saison, accéléra son départ. Quelques actes de violence éprouvés par les habitants de la part d'un commandant brutal , et la perte d'un bâtiment de la Compagnie qui fut incendié impitoyablement, malgré le passeport dont l'astronome Pingré était porteur et qui aurait dû sauvegarder ce navire, tels furent les événements qui signalèrent le court séjour des Anglais à Rodrigues. 

Après leur départ, Pingré et son compagnon Thuilier continuèrent , paisiblement leurs travaux astronomiques, et levèrent un plan géométrique de l'île, qui ne ressemble en rien à celui de Leguat. Outre ces opérations, Pingré a consigné dans son manuscrit de longues descriptions des animaux et des plantes de Rodrigues. Lors de la rétrocession des colonies orientales au gouvernement royal. Rodrigues devint, en 1768, le lieu d'exil d'un membre du conseil supérieur de l'île-de-France, Rivalz de Saint-Antoine, qui s'était prononcé avec le plus d'énergie contre les usurpations de pouvoir du gouverneur militaire Dumas. La détention de ce magistrat à Rodrigues ne dura qu'un an; sur un rapport envoyé au roi par le conseil, le monarque ordonna la mise en liberté de Rivalz, et, peu de temps après Dumas fut rappelé en France, où il n'échappa aux suites fâcheuses de son excès de pouvoir qu'en faisant amende honorable auprès de celui qu'il avait persécuté.

Les dépenses occasionnées par le poste établi à Rodrigues se montaient, à cette époque, à environ 30 000 livres; les revenus étaient alors de 50 000 livres. En 1770, ils se réduisirent à 12 000 livres, et comme le nombre de tortues diminuait rapidement, le ministre ordonna de lever ce petit établissement. Durant la Révolution, des concessions furent accordées à plusieurs personnes habitant l'île-de-France (Maurice), l'une desquelles reçut le titre d'agent du gouvernement. Mais en l'an XIV, le général Decaen, ayant appris que les ennemis trouvaient dans cette île, en temps de croisière, des vivres et des rafraîchissements , résolut de la faire évacuer, et de n'y laisser qu'un nombre d'hommes strictement nécessaire pour n'en point abandonner la propriété. 

Les huit familles qui y demeuraient revinrent donc à l'île Maurice, où on les dédommagea par des concessions sur les terres réservées du gouvernement. Cette précaution n'empêcha pas que Rodrigues de servir de lieu de rendez-vous à l'escadre nombreuse qui se rendit maîtresse de l'île Maurice en 1810. La situation de cette petite île au vent et à cent lieues seulement de son chef-lieu la désignait en effet comme la meilleure reconnaissance que puisse faire une expédition navale destinée à agir contre l'île Maurice, et l'on ne saurait assez s'étonner que l'habile général Decaen ait négligé d'y faire exécuter quelques travaux de défense qui eussent inquiété l'ennemi et contrarié la jonction de ses forces.

A près la conquête de l'île Maurice, Rodrigues reçut de nouveau quelques colons; en 1837, cette île était habitée par environ 200 personnes, dont les occupations se partageaient entre la culture (le sol, très fertile,  produit en abondance les fruits et les légumes, et on y cultive, en outre; le maïs, la canne à sucre; le café, le cotonnier; etc.) la pêche et la salaison du poisson. Deux agglomérations y apparaissent vers cette époque : Port-Mathurin; sur la Cote septentrionale, et Gabriel; dans l'intérieur. Une espèce de police et de tribunal y est organisée en 1843.  L'île Rodrigues restera une possession anglaise jusqu'en 1968, date de l'indépendance de l''île Maurice à laquelle elle reste aujourd'hui rattachée politiquement. (A19).

.


[Histoire politique][Biographies][Cartothèque]

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.