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Babeuf

François-Noël, dit Gracchus 'Babeuf est un homme politique né à Saint-Quentin, le 23 novembre1760, guillotiné à Vendôme le 8 prairial an V (1897). Sa famille était pauvre, et il a encore exagéré cette pauvreté. A l'entendre, on n'aurait pu le faire baptiser faute d'argent;. mais son extrait de baptême a été retrouvé par Advielle (Histoire de Babeuf et du Babouvisme; Paris, 1883, 2 vol, in-8). Son père, Claude Babeuf, dit l'Epine, calviniste, avait déserté en 1738 et aurait eu un grade important dans l'armée de Marie-Thérèse. Amnistié et rentré en France en 1755, il devint employé des gabelles à Saint-Quentin, perdit son emploi peu après la naissance de François-Noël, et dut travailler comme manoeuvre aux fortifications de la ville pendant que sa femme filait du lin jour et nuit. Le petit Babeuf eut pour premier alphabet, dit-il, quelques feuilles ramassées dans la rue, puis son père lui enseigna un peu de latin, d'allemand et de mathématiques

D'abord petit clerc chez un arpenteur, il est, en 1777, domestique chez un M. de Braquement, seigneur de Damery, près de Roye, qui le traita bien. En 1780, on le trouve au service d'un M. Hullin, à Flixecourt, en Picardie. En 1782; il épouse une femme de chambre illettrée, une Thérèse Levasseur, mais bonne et dévouée, et est employé à Noyon dans une, étude de feudiste, puis à Roye chez un arpenteur. En 1785, il occupe une fonction qui n'est accordée que par lettres patentes, il est commissaire à terrier et gagne sa vie à dérouiller les vieilles armes féodales des nobles et des prêtres contre les pauvres. Mais il ne fait qu'entrevoir l'aisance : un procès, injustement perdu, le laisse presque sans ressources avec sa femme, ses deux enfants, sa mère (il avait perdu son père en 1780), ses frères et soeurs, dont il est l'unique soutien.

Intarissable écrivassier, il entretient avec le secrétaire de l'Académie d'Arras une correspondance sur les niaiseries littéraires alors à la mode. Mais, au milieu de ce fatras, éclate, à la date du 21 mars 1787, cette question ou son socialisme futur est en germe : 

" Avec la somme générale de connaissances maintenant acquises, quel serait l'état d'un peuple dont les institutions sociales seraient celles qu'il régnerait indistinctement entre chacun de ses membres individuels la plus parfaite égalité; que le sol qu'il habiterait ne fût à personne, mais qu'il appartint à tous; qu'en fin tout fût commun jusqu'aux produits de tous les genres d'industrie? "
En même temps, il écrivait divers mémoires et préparait un grand ouvrage qui ne vit le jour qu'en 1790, le Cadastre perpétuel, où, éclairé par les abus qu'il avait familièrement vus et dont il avait vécu, il proposait une contribution unique, selon son expression, tant sur, les possessions territoriales que sur les revenus personnels.

Au début de la Révolution, il était; à Roye, le conseiller et le camarade des pauvres et des mécontents. Il rédigea l'article 1er du cahier de ce bailliage et y proposa l'abolition de ces fiefs dont il vivait. De juillet à octobre 1789, il séjourna à Paris pour l'impression de son cadastre et, seul des révolutionnaires, il gémit sur le meurtre de Foulon et de Berthier. Il se livre pour vivre à toutes sortes d'entreprises : un pamphlet anonyme contre Mirabeau et un Graphomètre trigonométrique. Ses lettres à sa femme et à son fils sont curieuses sous ses plaisanteries rabelaisiennes, on sent un coeur de père. Son fils Robert fut débaptisé en Emile par sa fantaisie pédante. Lui-même, dès 89, prit le prénom de Camille, en attendant de s'appeler Gracchus.

En 1790, il publie une brochure contre les aides et les gabelles, qui lui valut, de la part de la municipalité de Roye, une dénonciation à la cour des aides. Décrété, appréhendé, amené à Paris, il fut défendu par le journal de Marat (n° du 4 juillet 1790) et relâché provisoirement. De retour à Roye, il y fonda, en octobre 1790, un journal chaudement patriote, le Correspondant picard. Nouvelle arrestation, nouveau procès. Élu membre de la municipalité de Roye le 13 nov. 1790, il en fut expulsé par un arrêté du département, comme ne possédant pas « l'intégrité de son état ». Le 25 mars 1794, Roye le nomma commissaire pour la recherche des biens nationaux de cette ville, ce qu'il fit avec compétence et âpreté. Dénoncé pour avoir prêché le partage de certains terrains douteux, et acquitté, il dénonça à son tour, en juin 1792, la commune de Roye pour avoir maintenu illégalement son octroi. Nommé membre du conseil général du dép. de la Somme (septembre 1792), il se signala par ses dénonciations hardies et son civisme brûlant. Sa position au département devint intolérable; il en sortit pour devenir administrateur du district de Montdidier
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Babeuf.
Babeuf (1760-1797).
(Gravure de Bonneville).

C'est alors et c'est là qu'il fut accusé de faux pour avoir substitué un nom à un autre dans un acte de vente de biens nationaux, affaire obscure, où il semble avoir péché par négligence, non par improbité. Il court à Paris, où il se tient loin des juges de la Somme, dont il suspecte l'impartialité à son égard. La Commune de Paris le nomme secrétaire de son comité de subsistances. Le 23 août 1793, il est condamné comme contumace à vingt ans de fer. Il n'y prend pas garde, se voit tacitement acquitté par l'opinion, et se croit oublié des juges d'Amiens, quand, en brumaire an II, il est arrêté sur leur demande. La Convention soumit l'affaire au tribunal de cassation qui annula, pour défaut de forme, le jugement du tribunal criminel de la Somme et renvoya Babeuf devant le tribunal de l'Aisne. Celui-ci, le 30 messidor an Il, mit le prévenu en liberté provisoire, mais l'affaire ne fut pas jugée au fond.

Dans la première période de la réaction thermidorienne, Babeuf écrivit âprement contre les vaincus et, quoique son socialisme perçât déjà, on put presque le prendra d'abord pour un royaliste. Le 17 fructidor an II, il fonda le Journal de la liberté de la presse, qui devint le Tribun du peuple à partir du 14 vendémiaire an III, et dont le n° 43 et dernier parut le 5 floréal an IV. Il y attaqua violemment, au nom de ses théories économiques, l'ordre social issu de la Révolution, pendant qu'il parlait et agissait au Club de l'évêché. Le 20 pluviôse an III, il fut arrêté, en même temps que Lebais, rédacteur du Journal de l'Egalité. Incarcéré à Arras, Babeuf y connut Taffoureau, Cochet, Charles Germain, les futurs conjurés de l'an V. La loi d'amnistie du 4 brumaire un IV lui rendit la liberté. Alors commença une seconde série du Tribun du peuple, ou il développa toute son utopie, surtout dans le n° 33, ou se trouve un long exposé de sa doctrine, auquel il faut absolument se reporter. Relevons seulement les propositions suivantes, sur lesquelles Babeuf insiste de préférence : 

Tout ce que possèdent ceux qui ont au delà de leur quote part individuelle dans les biens de la société est vol et usurpation : il est donc juste de le leur reprendre[...]. Celui même qui prouverait que, par l'effet de ses forces; il est capable de faire autant que quatre n'en serait pas moins en conspiration contre la société, parce qu'il en ébranlerait l'équilibre par ce seul moyen et détruirait la précieuse égalité [...]. Il faut que les institutions sociales mènent à  ce point qu'elles ôtent à tout individu l'espoir de devenir jamais ni plus riche, ni plus puissant, ni plus distingué par ses lumières qu'aucun de ses égaux.
Dans le n° 85, il fait appel à la guerre civile : 
La discorde vaut mieux qu'une horrible concorde où l'on étrangle la faim [...]. Que tout rentre dans le chaos, et que du chaos sorte un monde nouveau et régénéré.
Le Directoire fit arrêter, le 16 pluviôse an IV, la femme de Babeuf qui tenait le bureau des abonnements au Tribun du peuple. C'est alors que Babeuf organisa ses adhérents sur le modèle et d'après le nom d'une société d'Arras, la Société des Egaux de 1792, qui fusionna avec celle du Panthéon, reste des Jacobins de la rue Saint Honoré; et les politiques marchèrent unis aux socialistes contre le Directoire, avec le mot d'ordre : substitution de la constitution populaire de 1793 à celle de l'an III. Le club du Panthéon fut officiellement fermé le 9 vendémiaire an IV et de la main de Bonaparte. Réduits à conspirer, les chefs jacobins et socialistes formèrent alors un directoire secret, affichèrent à profusion une Analyse de le doctrine de Babeuf, groupèrent autour d'eux les éléments les plus divers de l'opposition républicaine.

Il n'est pas douteux qu'en floréal an IV une insurrection allait éclater avec le concours, espéré et peut-être promis, d'une partie de la force armée, afin de renverser le Directoire et de le remplacer par un comité babouviste et jacobin, quand un traître, Griset, alla tout révéler à Carnot et au ministre de la police, Cochon de Lapparent. Le 21 floréal, Babeuf, Germain, Darthé et consorts furent arrêtés, ainsi que les ex-conventionnels Vadier, Ricord, Laignelot et Drouet. Cette conspiration était devenue beaucoup plus politique que socialiste, puisqu'on y impliqua jusqu'à R. Lindet : elle se serait mise au service du Directoire contre le royalisme si le Directoire l'avait voulu.

Fort habilement, on présenta Babeuf comme le chef unique du complot, et ses rêves les plus capricieux comme le but unique de cette levée de boucliers. La vanité ingénue de Babeuf se prêta à ce rôle, et dans une lettre du 23 floréal il offrit naïvement au Directoire de traiter avec lui de puissance à puissance. Le procès des conjurés commença à Vendôme, en fructidor an IV, et se termina le 7 prairial an V. Buonarotti, Germain et d'autres moins importants furent condamnés à la déportation. Vadier et ses collègues furent acquittés. Mais Babeuf fut condamné à mort avec Darthé : on les exécuta à Vendôme le 8 prairial an V. (F.-A. Aulard).

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Dictionnaire biographique
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