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Les Parents pauvres, d'Honoré de Balzac

Les Parents pauvres - ouvrage composé de deux romans : La Cousine Bette et Le Cousin Pons - est une oeuvre d'Honoré de Balzac, qui, dans la Comédie Humaine, est rangée dans les série des Scènes de la vie de campagne

Après l'immense effort de sa vie, Balzac éprouve de plus en plus une impatience trépidante de toucher au port. Mme Hanska était veuve depuis le 1er novembre 1841; il ne devait l'épouser que le 14 mars 1850. Pendant ces neuf années, sa grande préoccupation est sans doute d'accomplir son oeuvre, mais aussi de payer ses dettes, de liquider tout le passé, de recommencer enfin, après un si long corps à corps avec tant de difficultés, une vie neuve et sereine. Plusieurs fois, il interrompt son labeur pour aller voir « son étoile ». Déjà, de juillet à octobre 1843, il a fait un séjour à Saint-Pétersbourg, auprès d'elle; il devait la revoir à Dresde en octobre 1844, mais ce ne fut qu'au printemps de 1845; après quelques semaines de furieux travail à Paris, il la retrouve encore en Allemagne, et part pour l'Italie avec elle, sa fille et son gendre, le comte Mniszech. Ensemble, ils voient Gênes, Rome et Naples. Aussi, en 1845, Balzac avait peu produit; il n'a pu venir à bout de la deuxième partie des Paysans, « bien que ce fût une nécessité absolue devant laquelle tout devait céder, relativement à la littérature et à la réputation de loyauté [qu'il a] pour les engagements de plume ». (A l'Etrangère, 15 février 1845). Entre le désespoir de ne pas voir Mme Hanska, et « le chagrin littéraire, financier, celui d'amour-propre », c'est ce dernier qu'il a choisi. Et puis la nature « regimbait », elle avait « assez de travail » (10 avril 1845).

Il faut que 1846 soit une revanche. Pendant l'hiver de 1845 à 1846, entre de grands travaux de correction sur ses oeuvres antérieures, il se met sérieusement aux Petites Misères de la vie conjugale. Mais (17 décembre 1845) le spleen, compliqué de nostalgie, le reprend : « C'est la mort de l'âme, la mort de la volonté, l'affaissement de l'être tout entier. » Il lui semble qu'il ne pourra reprendre ses travaux qu'après avoir «-arrêté, arrangé sa vie. » Il se distrait, il lit les Trois Mousquetaires, il prend du haschich avec Gautier, à l'hôtel Pimodan (le 22 décembre). Finalement, en mars, n'y tenant plus, le voilà qui part pour Rome; il y passe quelques semaines d'enchantement, entre les églises, le brocantage et Mme Hanska. En mai, il rentre à Paris, avec un Sebastiano del Piombo, un Bronzino, « un Mirevelt de la dernière beauté », un Saint-Pierre d'Holbein, etc. Et le 15 juin, il se met, enfin, aux Parents pauvres.

C'est, de 1845 à sa mort, en 1850, la seule oeuvre qu'il ait intégralement réalisée : le reste n'est que fragments, achèvement ou ébauche. Les Parents pauvres sont conçus, écrits et publiés de juin 1846 à octobre 1847. Cette fois encore, et plus nettement que jamais, Balzac a fait un diptyque, une oeuvre contrastée :

« Le Vieux Musicien, écrit-il tout de suite à Mme Hanska, est le parent pauvre, accablé d'humiliation, d'injures, plein de coeur, pardonnant tout et ne se vengeant que par des bienfaits. La Cousine Bette est la parente pauvre accablée d'humiliations, d'injures, vivant dans l'intérieur de trois ou quatre familles, et y méditant la vengeance de ses froissements d'amour-propre et de ses vanités blessées. » 
Ce dernier sujet devait se modifier beaucoup et se compliquer à l'exécution. Primitivement, c'était une nouvelle; en réalité, c'est le plus volumineux roman qu'ait écrit Balzac. - L'une et l'autre oeuvres devaient compléter avec Pierrette la série des Parents pauvres; mais Balzac fit entrer Pierrette dans la catégorie des Célibataires.

Dès lors, Balzac vit dans « la fièvre continue de l'inspiration et de l'insomnie »; il espère avoir fini Le Vieux Musicien dès le 12 juillet, en se levant tous les jours à une heure et demie du matin. Le 20 La Cousine Bette n'est encore qu'une informe ébauche, tout est à inventer; mais Le Cousin Pons avance. D'ailleurs « ce n'est rien que l'invention, le drame, le travail : c'est le payement qui est tout ». Balzac se fie en sa verve pour réveiller le public, « ce despote ennuyé ». Il espère bien attaquer La Cousine Bette le 24 juillet, puis, bien vite, se remettre à la suite des Paysans. D'ailleurs le succès de Splendeurs et Misères des Courtisanes l'excite : 

« La profonde vérité de nos moeurs judiciaires, rendue si dramatique, a surpris les gens du métier. Attendez l'Histoire des Parents pauvres, et vous verrez que j'en ferai une bien belle oeuvre. » (30 juillet).
Le 2 août, il a terminé Le Vieux Musicien, du moins en sa première rédaction, puisque le 20 novembre il déclarera qu'il lui en reste encore soixante-huit feuillets à faire; décidément, il l'appellera Le Parasite. Mais non! Mme Hanska ne voudra pas de ce titre : il rappellerait trop Le Glorieux, Le Méchant et autres comédies du XVIIIe siècle. Alors ce sera Le Cousin Pons, « une de ces belles oeuvres d'une excessive simplicité qui contiennent tout le coeur humain; c'est aussi grand et plus clair que Le Curé de Tours, c'est tout aussi navrant »; Balzac en est « ravi ». Et voici que se dégage : La Cousine Bette, un roman terrible, « car le caractère principal sera un composé de sa mère, de Mme Valmore, et de la tante de Mme Hanska. »
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La Cousine Bette. - Lisbeth Fischer est la cousine germaine de la charmante Adeline Fischer, qui a épousé le baron Hulot d'Ervy, aujourd'hui directeur au ministère de la guerre et grand officier de la Légion d'honneur. Elle a reçu et conservé une éducation paysanne. Elle est restée dans une situation inférieure-: c'est la parente pauvre.

Rue du Doyenné, où elle habite, elle a fait la connaissance d'un Livonien exilé, Wenceslas Steinbock, elle l'a empêché de se tuer, elle l'a obligé à travailler; c'est un artiste, sans volonté ni caractère, elle le tient en tutelle; elle est jalouse comme une tigresse de quiconque voudrait lui en disputer la possession. Son instinct de protection et de domination, toutes ses tendresses refoulées, elles les a reportées sur lui.

Or, elle a découvert qu'Hortense Hulot, la fille du baron, aime secrètement Steinbock. Celui-ci échappe â la cousine Bette et épouse Hortense Hulot. La vengeance de Bette est atroce; non seulement elle brouille le jeune ménage, mais elle favorise les débauches du baron Hulot, qui tourne au vieillard libertin. Par ses affreuses manigances; elle le conduit au dernier degré de l'avilissement, elle fait de lui l'esclave grotesque d'une femme profondément perverse. Le baron Hulot se ruine, la désolation, le déshonneur entrent dans la famille, - Hulot en arrive à être concussionnaires. Il est appelé par le ministre de la guerre, le vieux Cottin, prince de Wissembourg. 

Le maréchal Hulot meurt. A la suite d'événements compliqués, la famille du baron se reconstitue; le baron lui-même, des bas-fonds où il a vécu quelques temps en proie à ses vices de vieillard, remonte à la surface; le père prodigue est réhabilité. La cousine Bette en meurt de dépit. Mais Hulot n'est pas guéri; sa femme le surprend, meurt à son tour de tristesse, et il se marie avec une souillon. Le roman finit en étude pathologique. 

Un caractère de vieille fille

« La cousine Bette présentait dans les idées cette singularité qu'on remarque chez les natures qui se sont développées fort tard, chez les sauvages, qui pensent beaucoup et parlent peu. Son intelligence paysanne avait d'ailleurs acquis, dans les causeries de l'atelier, par la fréquentation des ouvriers et des ouvrières, une dose du mordant parisien. Cette fille, dont le caractère ressemblait prodigieusement à celui des Corses, travaillée inutilement par les instincts des natures fortes, eût aimé à protéger un homme faible; mais, à force de vivre dans la capitale, la capitale l'avait changée à la surface. Le poli parisien faisait rouille sur cette âme vigoureusement trempée. Douée d'une finesse devenue profonde, comme chez tous les gens voués à un célibat réel, avec le tour piquant qu'elle imprimait à ses idées, elle eût parti redoutable dans toute autre situation. Méchante, elle eût brouillé la famille la plus unie.

Pendant les premiers temps, quand elle eut quelques espérances dans le secret desquelles elle ne mit personne, elle s'était décidée à porter des corsets, à suivre les modes, et obtint alors un moment de splendeur pendant lequel le baron la trouva mariable. Lisbeth fut alors la brune piquante de l'ancien roman français. Son regard perçant, son teint olivâtre, sa taille de roseau pouvaient tenter un major en demi-solde; mais elle se contenta, disait-elle en riant, de sa propre admiration. Elle finit d'ailleurs par trouver sa vie heureuse, après en avoir élagué les soucis matériels, car elle allait dîner tous les jours en ville, après avoir travaillé depuis le lever du soleil. Elle n'avait donc qu'à pourvoir à son déjeuner et à son loyer; puis on l'habillait et on lui donnait beaucoup de ces provisions acceptables, comme le sucre, le café, le vin, etc.

En 1837, après vingt-sept ans de vie, à moitié payée par la famille Hulot et par son oncle Fischer, la cousine Bette, résignée à ne rien être, se laissait traiter sans façon; elle se refusait elle-même à venir aux grands dîners, en préférant l'intimité qui lui permettait d'avoir sa valeur et d'éviter des souffrances d'amour-propre. Partout, chez le général Hulot, chez Crevel, chez le jeune Hulot, chez Rivet, successeur des Pons, avec qui elle s'était raccommodée et qui la fêtait, chez la baronne, elle semblait être de la maison. Enfin, partout elle savait amadouer les domestiques en leur payant de petits pourboires de temps en temps, en causant toujours avec eux pendant quelques instants avant d'entrer au salon. Cette familiarité, par laquelle elle se mettait franchement au niveau des gens, lui conciliait leur bienveillance subalterne, très essentielle aux parasites. « C'est une bonne et brave fille! » était le mot de tout le monde sur elle. Sa complaisance, sans bornes quand on ne l'exigeait pas, était d'ailleurs, ainsi que sa fausse bonhomie, une nécessité de sa position. Elle avait fini par comprendre la vie en se voyant à la merci de tout le monde; et, voulant plaire à tout le monde, elle riait avec les jeunes gens à qui elle était sympathique par une espèce de patelinage qui les séduit toujours, elle devinait et épousait leurs désirs, elle se rendait leur interprète, elle leur paraissait être une bonne confidente, car elle n'avait pas le droit de les gronder. Sa discrétion absolue lui méritait la confiance des gens d'un âge mûr, car elle possédait, comme Ninon, des qualités d'homme. En général, les confidences vont plutôt en bas qu'en haut. On emploie beaucoup plus ses inférieurs que ses supérieurs dans les affaires secrètes; ils deviennent donc les complices de nos pensées réservées, ils assistent aux délibérations; or, Richelieu se regarda comme arrivé quand il eut le droit d'assistance au conseil. On croyait cette pauvre fille dans une telle dépendance de tout le monde, qu'elle semblait condamnée à un mutisme absolu. La cousine se surnommait elle-même le confessionnal de la famille.

[...]

Avec le temps, la cousine Bette avait contracté des manies de vieille fille, assez singulières. Ainsi, par exemple, elle voulait, au lieu d'obéir à la mode, que la mode s'appliquât à ses habitudes et se pliât à ses fantaisies toujours arriérées. Si la baronne lui donnait un joli chapeau nouveau, quelque robe taillée au goût du jour, aussitôt la cousine Bette retravaillait chez elle, à sa façon, chaque chose, et la gâtait en s'en faisant un costume qui tenait des modes impériales et de ses anciens costumes lorrains. Le chapeau de trente francs devenait une loque, et la robe un haillon. La Bette était, à cet égard, d'un entêtement de mule; elle voulait se plaire à elle seule et se croyait charmante ainsi; tandis que cette assimilation, harmonieuse en ce qu'elle la faisait vieille fille de la tête aux pieds, la rendait si ridicule, qu'avec le meilleur vouloir personne ne pouvait l'admettre chez soi les jours de gala.
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La Comédie humaine : Lisbeth Fischer et Mma Marneffe.
Lisbeth prend la main de Madame Marneffe.

Cet esprit rétif, capricieux, indépendant, l'inexplicable sauvagerie de cette fille, à qui le baron avait par quatre fois trouvé des partis (un employé de son administration, un major, un entrepreneur des vivres, un capitaine en retraite), et qui s'était refusée à un passementier, devenu riche depuis, lui méritait le surnom de Chèvre que le baron lui donnait en riant. Mais ce surnom ne répondait qu'aux bizarreries de la surface, à ces variations que nous nous offrons tous les uns aux autres en état de société. Cette fille, qui, bien observée, eût présenté le côté féroce de la classe paysanne, était toujours l'enfant qui voulait arracher le nez de sa cousine, et qui peut-être, si elle n'était devenue raisonnable, l'aurait tuée en un paroxysme de jalousie. Elle ne domptait que par la connaissance des lois et du monde cette rapidité naturelle avec laquelle les gens de la campagne, de même que les sauvages, passent du sentiment à l'action. En ceci peut-être consiste toute la différence qui sépare l'homme naturel de l'homme civilisé. Le sauvage n'a que des sentiments, l'homme civilisé a des sentiments et des idées. Aussi, chez les sauvages, le cerveau reçoit-il, pour ainsi dire, peu d'empreintes, il appartient alors tout entier au sentiment qui l'envahit, tandis que, chez l'homme civilisé, les idées descendent sur le coeur qu'elles transforment; celui-ci est à mille intérêts, à plusieurs sentiments, tandis que le sauvage n'admet qu'une idée à la fois. C'est la cause de la supériorité momentanée de l'enfant sur les parents et qui cesse avec le désir satisfait; tandis que, chez l'homme voisin de la nature, cette cause est continue. La cousine Bette, la sauvage Lorraine, quelque peu traîtresse, appartenait à cette catégorie de caractères, plus communs chez le peuple qu'on ne pense, et qui peut en expliquer la conduite pendant les révolutions. » 


(H. de Balzac extrait de La Cousine Bette).

Mais il semble que de nouveau, l'accablante chaleur aidant, sa puissance d'invention subisse un temps d'arrêt. Il relit Walter Scott. Le 8 octobre, Le Constitutionnel commence la publication de La Cousine Bette, et Balzac s'échappe quelques jours à Wiesbaden, où Mme Hanska prend les eaux. Une acclamation universelle accueille son oeuvre; quand il rentre à Paris il trouve le monde, les journaux retournés en sa faveur (18 octobre 1846) :

« Ceux qui luttaient ne luttent plus, ceux qui m'étaient les plus hostiles, comme par exemple Soulié, me reviennent. »
Balzac travaille « comme un nègre ». Il « se sent jeune, plein d'énergie et de talent ». Il pense à la petite maison de Beaujon, qu'il acquiert, qu'il remplit d'objets d'art, qu'il prépare pour l'Etrangère (Mme Hanska). Les tracas financiers ne chôment pas. Mais «-sa foi, sa croyance en elle » lui donnent « une patience, une lucidité, un talent, à surprendre les plus téméraires et les plus hardis lutteurs ».  Il le dit, et c'est vrai. Il n'a rien fait de plus vigoureux, de plus surabondant que Les Parents pauvres, ni de plus âprement triste. Il se grise de son effort; il en arrive à croire que La Cousine Bette a été improvisée en six semaines (novembre 1846), alors qu'elle a paru en deux mois, et qu'il y a travaillé du commencement d'août à la fin de novembre : 
« Vingt chapitres ont été écrits currente calamo, faits la veille pour le lendemain sans épreuves. »
C'est là-dessus qu'il a passé six semaines, depuis son retour de Wiesbaden, et déjà c'est un joli tour de force; le docteur Nacquard est effrayé de ces « débauches de cervelle », Balzac, d'ailleurs, se sent « atteint »; la mémoire des noms lui échappe. Voilà plus de quatorze ans qu'il a éprouvé les premiers symptômes de l'épuisement, auquel, dans trois ans, il succombera.

La Correspondance ne nous apprend rien de plus sur la composition de ces deux romans; elle ne nous explique pas pourquoi Le Cousin Pons, très avancé alors que La Cousine Bette n'était qu'une esquisse, fut publié après elle. Mais elle nous montre que ces deux oeuvres, Balzac se les est arrachées à une époque où il commençait à ressentir profondément les effets d'un surmenage ancien. Elles attestent cependant sa maîtrise; - Le Cousin Pons surtout est, avec Eugénie Grandet et La Recherche de l'Absolu, le roman le plus serré, le plus solidement composé de la Comédie humaine. (Joachim Merlant).
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Le Cousin Pons. - Sylvain Pons, né en 1785, prix de Rome sous l'Empire pour la composition musicale, avait été célèbre aux environs de 1810 pour ses romances. Il a gardé de son séjour en Italie, l'amour des oeuvres d'art, la passion de collectionner. Maintenant, il court le cachet, pauvre avec un véritable musée de tableaux dont la valeur n'a fait que s'accroître. Depuis 1834, il vit fraternellement avec un vieux musicien allemand, Schmucke. Nous sommes en 1844, Pons approche de la soixantaine.

Pons veut marier sa petite cousine; il présente un prétendant -, c'est un allemand, d'un caractère original, flegmatique, railleur à froid, avec un brin de fantaisie désenchantée et d'ironie douloureuse qui fait songer à Heine (que Balzac connaissait bien). Tout semble arrangé, quand Frédéric Brunner déclare qu'il ne veut pas épouser une fille unique. De là une haine inexpiable de la présidente contre Pons, qu'elle soupçonne d'avoir été complice d'une plaisanterie d'artiste. C'est la cause d'un immense chagrin pour cette bonne âme de Pons, - il ne peut se consoler d'avoir fait le mal en voulant le bien; stupidement persécuté par sa famille, que la Présidente a montée, Pons se meurt d'une maladie de foie développée par ses misères. 

Balzac a imaginé que ses héritiers présomptifs fussent tout d'un coup avisés de la fortune artistique qu'il pourrait leur léguer; d'où intrigues, auxquelles se mêlent les ignobles manèges d'une bande de personnages subalternes (concierges, etc.) qui convoitent les richesses de Pons, et le volent tout vivant; après une succession de scènes lugubres, qui frisent le mélodrame, après nous avoir montré les cloportes, les scorpions sociaux, tout un grouillement d'humanité immonde et venimeuse, Balzac laisse enfin mourir Pons; mais il a voulu qu'à la fin sa candeur devînt clairvoyante; Pons a pris ses précautions pour que son vieux Schmucke hérite de lui : en vain cependant, - car Schmucke ne sera pas de force à lutter contre les hommes d'affaires véreux et contre le génie procédurier mis en ouvre par la Présidente. Et Schmucke  dépouillé de ses droits sur l'héritage de Pons, ira mourir chez le brave Topinard, accessoiriste dans le petit théâtre où il fut musicien

Nous donnons ici la triste scène de l'enterrement de Pons, - ou du moins une partie de cette scène, où Balzac a prodigué une verve macabre, un âcre dégoût de la comédie humaine.

Comment l'on meurt à Paris

 « Il n'est pas de douleur que le sommeil ne sache vaincre. Aussi, vers la fin, de la journée, la Sauvage trouva-t-elle Schmucke étendu an bas du lit où gisait le corps de Pons, et dormant; elle l'emporta, le coucha, l'arrangea maternellement dans son lit, et l'Allemand y dormit jusqu'au lendemain. Quand Schmucke s'éveilla, c'est-à-dire quand, après cette trêve, il fut rendu an sentiment de ses douleurs, le corps de Pons était exposé sous la porte cochère, dans la chapelle ardente à laquelle ont droit les convois de troisième classe; il chercha donc vainement son ami dans cet appartement, qui lui parut immense, où il ne trouva rien que d'affreux souvenirs. La Sauvage, qui gouvernait Schmucke avec l'autorité d'une nourrice sur son marmot, le força de déjeuner avant d'aller à l'église. Pendant que cette pauvre victime se contraignait à manger, la Sauvage lui fit observer, avec des lamentations dignes de Jérémie, qu'il ne possédait pas d'habit noir. La garde-robe de Schmucke, entretenue par Cibot, en était arrivée, avant la maladie de Pons, comme le dîner, à sa plus simple expression, à deux pantalons et deux redingotes!...

- Vous allez aller comme vous êtes à l'enterrement de monsieur? C'est une monstruosité à nous faire honnir par tout le quartier!...

- Ed commend fulez-fus que ch'y alle? 
- Mais en deuil!...
- Le teuille!...

- Les convenances...

- Les gonfenances!... cheu me viche pien de doudes ces pêtisses-là! dit le pauvre homme, arrivé au dernier degré d'exaspération où la douleur puisse porter une âme d'enfant.

- Mais c'est un monstre d'ingratitude, dit la Sauvage en se tournant vers un monsieur qui se montra soudain dans l'appartement, et qui fit frémir Schmucke.

Ce fonctionnaire, magnifiquement vêtu de drap noir, en culotte noire, en bas de soie noire, à manchettes blanches, décoré d'une chaîne d'argent à laquelle pendait une médaille, cravaté d'une cravate de mousseline blanche très correcte, et en gants blancs; ce type officiel, frappé au même coin pour les douleurs publiques, tenait à la main une baguette en ébène, insigne de ses fonctions, et sous le bras gauche un tricorne à cocarde tricolore.

- Je suis le maître des cérémonies, dit ce personnage d'une voix douce.

Habitué par ses fonctions à diriger tous les jours des convois et à traverser toutes les familles plongées dans une même affliction réelle ou feinte, cet homme, ainsi que tous ses collègues, parlait bas et avec douceur; il était décent, poli, convenable par état, comme une statue représentant le génie de la mort. Cette déclaration causa un tremblement nerveux à Sclimucke, comme s'il eût vu le bourreau.

- Monsieur est-il le fils, le frère, le père du défunt?... demanda l'homme officiel.

- Cheu zuis doudi cela, et plis... cheu zuis son hâmi!... dit Schmucke à travers un torrent de larmes.

- Êtes-vous l'héritier?... demanda le maître des cérémonies.

- L'héridier?... répéta Schmucke. Doud m'esd écal au monte.

Et Schmucke reprit l'attitude que lui donnait sa douleur morne.

- Où sont les parents, les amis? demanda le maître des cérémonies.

- Les foilà dous! s'écria Schmucke en montrant les tableaux et les curiosités. Chamais ceux-là n'ond vaid zuvrir mon pon Bons!... Foilà doud ce qu'il aimaid afec moi!

- Il est fou, monsieur, dit la Sauvage au maître des cérémonies. Allez, c'est inutile de l'écouter.
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La Comédie humaine : le maître de cérémonie.
"Etes-vous l'héritier, demanda le maître de cérémonies". 
(Le Cousin Pons).

Schmucke s'était assis et avait repris sa contenance d'idiot, en essuyant machinalement ses larmes. En ce moment, Villemot, le premier clerc de maître Tabareau, parut; et le maître des cérémonies, reconnaissant celui qui était venu commander le convoi, lui dit :

- Eh bien, monsieur, il est temps de partir... le char est arrivé; mais j'ai rarement vu de convoi pareil à celui-là. Où sont les parents, les amis?...

Nous n'a vous pas eu beaucoup de temps, répondit M. Villemot; monsieur est plongé dans une telle douleur, qu'il ne pensait à rien; mais il n'y a qu'un parent...

Le maître des cérémonies regarda Schmucke d'un air de pitié, car cet expert en douleur distinguait bien le vrai du faux, et il vint près de Schmucke :

- Allons, mon cher monsieur, du courage!... Songez à honorer la mémoire de votre ami.

- Nous avons oublié d'envoyer des billets de faire part, mais j'ai eu le soin d'envoyer un exprès à M. le président de Marville, le seul parent de qui je vous parlais... Il n'y a pas d'amis... Je ne crois pas que les gens du théâtre où le défunt était chef d'orchestre viennent... Mais monsieur est, je crois, légataire universel.

- Il doit alors conduire le deuil, dit le maître des cérémonies. - Vous n'avez pas d'habit noir? demanda-t-il en avisant le costume de Schmucke.

- Cheu zuis doud en noir à l'indériére!... dit le pauvre Allemand d'une voix déchirante; et si pien en noir, que che sens la mord en moi... Tieu me vera la crâze de m'inir à mon hâmi tans la dombe, ed cheu l'en remercie!...

Et il joignit les mains.

- Je l'ai déjà dit à notre administration, qui a déjà tant introduit de perfectionnements, reprit le maître des cérémonies en s'adressant à Villemot; elle devrait avoir un vestiaire, et louer des costumes d'héritiers,... c'est une chose qui devient de jour en jour plus nécessaire... Mais, puisque monsieur hérite, il doit prendre le manteau de deuil, et celui que j'ai apporté l'enveloppera tout entier, si bien qu'on ne s'apercevra pas de l'inconvenance de son costume... - Voulez-vous avoir la bonté de vous lever? dit-il à Schmucke.

Schmucke se leva, mais il vacilla sur ses jambes.

- Tenez-le, dit le maître des cérémonies au premier clerc, puisque vous êtes son fondé de pouvoir.

Villemot soutint Schmucke en le prenant sous les bras, et alors le maître des cérémonies saisit cet ample et horrible manteau noir que l'on met aux héritiers pour suivre le char funèbre de la maison mortuaire à l'église, en le lui attachant par des cordes de soie noire sous le menton. Et Schmucke fut paré en héritier.-»
 

(H. de Balzac extrait du Cousin Pons).
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La Comédie humaine : Schmucke.
"Schmucke joignit les mains et remercia 
Dieu par une fervente prière". (Le Cousin Pons).
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