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Eugénie Grandet, d'Honoré de Balzac

Eugénie Grandet est  un  roman d'Honoré de Balzac, qui, dans la Comédie Humaine, est rangé dans les série des Scènes de la vie de province.

C'est, par excellence, l'oeuvre classique de Balzac. Il comptait sur elle pour conquérir le public; en même temps il escomptait le succès des Aventures administratives d'une idée heureuse (demeuré à l'état fragmentaire) et du Prêtre catholique (« complément » du Médecin de Campagne, et qui deviendra, quelques années plus tard, en 1839, Le Curé de Village). Eugénie Grandet a trouvé grâce devant ses pires détracteurs.

Beaucoup plus simple de sujet et d'intention, beaucoup plus harmonieusement composé que les précédents, ce roman est cependant d'une richesse luxuriante, d'une abondance drue, et c'est une oeuvre à plusieurs faces. Le sujet principal, c'est la peinture d'un avare de petite bourgeoisie, dans une petite ville,  Saumur. La comparaison s'est imposée entre l'Harpagon (L'Avare) de Molière et le père Grandet. Chez Harpagon, l'avarice n'est pas seulement un vice; c'est un travers et un ridicule, une manie, qui aboutit à l'hallucination et au délire. Grandet a une robuste santé morale, il est parfaitement équilibré (sauf dans ses derniers jours : sa passion tourne alors à l'idolâtrie physique de l'or). C'est un plébéien, qui a gagné sa fortune lui-même, avec ses mains et sa tête, tandis qu'Harpagon était de haute bourgeoisie, riche en naissant. Il se possède pleinement, il connaît à fond l'humanité, il la méprise, et il en joue.

Auprès de lui, sa femme, créature éteinte, opprimée, méconnue, dont la secrète beauté morale se révèle seulement à l'affection divinatrice de sa fille. - Puis une fille, que Grandet aime réellement, tout en la torturant, et qui tient, de sa mère, un instinct illimité de sacrifice, de son père, une imployable volonté. - Une servante, Nanon, créature primitive, élémentaire, dévouée comme un chien à son maître, ayant conquis son franc parler. Balzac s'est servi d'elle pour nous révéler un nouvel aspect de Grandet-: non seulement l'attachement qu'a l'avare pour cette brave fille, qu'il exploite, manifeste une forme très curieuse de son égoïsme; mais les réactions naïves et la fruste hardiesse de Nanon, qui parle et agit à son aise quand Eugénie et sa mère
n'osent bouger, obligent Grandet à se montrer, à s'exprimer tout entier, et créent des situations fécondes en mots de caractère.

Au second plan, Balzac nous montre toutes les intrigues tramées autour de la dot d'Eugénie par la coterie des Cruchotins et celle des Grassinistes : d'où, très savoureuse étude de moeurs provinciales.

Mais il y a plus; le drame ne consiste pas dans la rivalité de ces deux clans; il met aux prises la volonté de l'avare et celle d'Eugénie. Le problème était de trouver un événement qui mit en valeur : 

1° l'avarice de Grandet, en offrant à sa soif de gain, à son activité conquérante, un nouveau champ d'action; 

2° l'instinct de dévouement d'Eugénie : et Balzac a tout de suite pensé à une idylle amoureuse, qu'il voulait exquise. L'idée de peindre l'éveil de l'amour chez une jeune fille recluse était bien séduisante; il y avait là toute la poésie des vies encloses, et toute celle de l'épanouissement du coeur; 

3° il fallait trouver l'événement qui précipiterait le drame en opposant la fille au père, en exaltant l'avarice du père et la poussant au tragique, et en développant chez la fille des puissances de résistance insoupçonnées.

C'est ici que s'introduit le jeune homme, assez séduisant pour troubler le coeur de cette petite provinciale; il le sera par la beauté, l'élégance, - par le malheur surtout, puisque, dans une âme tendre, la pitié est source d'amour. Mais il faut que ce malheur puisse être secouru avec de l'argent, un argent possédé par Eugénie, et sur lequel, cependant, son père ait gardé un droit. Voilà le point de suture nécessaire. D'un bout à l'autre, l'oeuvre est aménagée en fonction de l'argent. Une odeur d'argent émane de tout le livre. L'argent se mêle à la naissance et à l'expression de tous les sentiments, même chez l'être qui en fait le moins de cas : c'est lui qui va lier Eugénie et son cousin, et c'est lui qui présidera aux fiançailles de leurs âmes. C'est lui enfin qui répandra «-ses teintes froides » sur la vie de cette malheureuse fille; elle sera tyrannisée par l'argent, même quand l'avare sera mort; elle ne sera jamais libre.

Le premier chapitre d'Eugénie Grandet a paru dans L'Europe littéraire du 19 septembre 1833, - le volume fut publié au mois de décembre suivant. La Correspondance nous apprend assez peu de chose sur les étapes de la composition. Quant au succès, il fut immense, et tel qu'il devait bientôt agacer Balzac. Ses ennemis s'obstinèrent à l'appeler « l'auteur d'Eugénie Grandet », même quand il eut écrit des oeuvres d'une portée beaucoup plus haute, à son avis. On l'admirait dans ce roman, pour le méconnaître à son aise dans les autres. (J. Merlant).

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