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ne pourrait contester que l'honneur d'avoir le premier établi la
théorie cométaire sur une base scientifique et mathématique
revient à l'astronome anglais Halley, qui,
inspiré par les travaux de son ami Newton,
essaya de rattacher les comètes à la loi de la gravitation
universelle, et y réussit pleinement par l'étude de leurs
mouvements.
Toutefois,
il n'est peut-être pas sans intérêt de nous demander
si, avant lui, aucun savant n'a eu connaissance de la marche des comètes
dans l'espace et de leur périodicité. Or, en compulsant certains
passages du Talmud ,
je crois avoir reconnu que les anciens observateurs de la Palestine ont,
à ce sujet, possédé de curieuses indications. Voici,
notamment, la traduction textuelle d'un fragment qui me semble s'appliquer
à la comète de Halley
«
Deux sages de la Palestine, R. Gambiel et R. Josué, ont fait ensemble
un voyage maritime. Le premier avait emporté une provision de pain.
Le second avait, en outre, de la farine. Lorsque Gambiel eut mangé
tout son pain, il demanda de la farine à son compagnon et lui dit
: « Tu savais donc que nous resterions si longtemps en route que
tu as eu la précaution de te munir de farine? » - Josué
répondit : «Il y a une étoile très brillante
qui apparaît tous les soixante-dix ans et qui trompe les navigateurs.
J'ai pensé qu'elle pourrait nous surprendre pendant notre voyage,
nous égarer et prolonger ainsi notre séjour sur la mer. C'est
pour cela que j'ai fait provision de farine. »
La
différence entre la période indiquée ici (70 ans)
et la période réelle de la comète de Halley (75 à
76 ans) s'expliquerait aisément par le fait que, dans les anciens
textes hébreux, les valeurs ne sont généralement données
qu'en nombres ronds, c'est-à-dire avec un zéro pour chiffre
terminal. Ajoutons aussi qu'il n'y a rien de surprenant à ce que
les astronomes asiatiques aient ramené la durée de cette
révolution cométaire au nombre 70, qui était sacré
chez les Hébreux.
Il
s'agit très probablement de l'apparition de l'an 66. En effet, Gambiel
II, l'un des personnages dont il vient d'être question, naquit dans
la première moitié du siècle premier de notre ère,
et fut Nassi ou chef suprême des Juifs, de l'an 90 à l'an
110, dans l'école de Jabneh, ville de la Palestine située
sur le rivage méditerranéen, entre Joppé et Asdod.
Cette école, dans laquelle on étudiait et commentait les
problèmes religieux dont les discussions réunies formèrent
plus tard le Talmud, avait été fondée par Iochanan
ben Sakkaï, après la destruction du temple de Jérusalem,
en l'an 70. Gambiel était fort instruit. Outre sa langue maternelle,
il parlait grec et latin, et possédait des connaissances astronomiques,
de même que son ami Josué, moins connu que lui, ce qui ne
les empêchait pas, l'un et l'autre, de s'occuper de négoce.
Le voisinage de la mer facilita les nombreux voyages qu'ils firent presque
toujours ensemble, soit dans un but |
commercial,
soit pour toute autre cause.
En
l'année 95, Gambiel se rendit à Rome[1]
pour intercéder auprès de l'empereur Flavius Clemens, en
faveur de certains de ses coreligionnaires. Ces détails montrent
qu'il ne s'agit pas là d'une légende, mais d'un fait historique.
[1]
J Derenbourg : Essai sur l'histoire et la géographie de la palestine
d'après le Talmud, p. 344.
Maintenant,
cette étoile apparaissant tous les soixante-dix ans était-elle
vraiment une comète
Sans.
doute, car nous ne connaissons aucune étoile variable à période
aussi longue. Il nous faudrait admettre que cet astre, arrivé aux
derniers stages de sa vie stellaire, et après de lentes fluctuations
d'éclat, très espacées, se serait éteint ou
aurait tellement diminué d'éclat dans l'intervalle de ces
dix-huit siècles qu'aucun changement appréciable n'aurait
pu être constaté en lui par les observateurs modernes. C'est
peu probable. L'hypothèse d'une comète périodique
se pose logiquement. C'est ce que laisse entendre, d'ailleurs, le plus
grand commentateur du Talmud, le célèbre Raschi, qui
vécut en France de 1040 à 1105.
«
Les
anciens navigateurs, dit-il, n'avaient pour guides que les étoiles.
Ils connaissaient la position qu'occupent dans le ciel certaines constellations
à des époques déterminées de l'année;
ils savaient quel groupe ils devaient laisser à leur gauche, et
quel autre ils devaient laisser à leur droite pour se rendre d'un
port à l'autre. On conçoit alors que la présence d'un
astre éclatant se déplaçant relativement vite parmi
les étoiles, et visible tantôt au nord, tantôt au sud,
ait pu troubler pour eux l'harmonie des constellations et risqué
de les induire en erreur. »
Si
l'on cherche à identifier l'apparition dont parle Josué à
Gambiel avec l'une des comètes mentionnées dans les annales
historiques et astronomiques, on ne trouve que la comète de Halley
qui puisse lui correspondre, surtout si l'on tient compte de la remarque
faite plus haut, concernant l'expression des périodes hébraïques.
Pour que les astronomes asiatiques du premier siècle chrétien
aient eu connaissance de la périodicité de cette fameuse
voyageuse céleste, il faut admettre que plusieurs de ses apparitions
antérieures avaient été observées avec soin.
La précédente avait eu lieu en l'an 12 avant notre ère
(passage au périhélie le 8 octobre). D'autre part, M. Crommelin
a identifié la comète de Halley avec les apparitions des
années 87, 163, 240 et 467 avant J: C. Il est même parvenu,
pour les trois premières, à calculer le passage au périhélie,
qui aurait eu lieu le 15 août 87, le 20 mai 463 et le 15 mai 240.
En
résumé, le fait important est que, vraisemblablement, la
période de la comète de Halley était connue des Hébreux,
et c'est là un point historique du plus haut intérêt,
qui mérite d'être signalé.
G.
Renaudot
(Revue
générale des sciences pures et appliquées, mars
1910).
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