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René
de Chateaubriand
René est un roman publié par Chateaubriand en 1802. Il ne s'agissait d'abord que d''un épisode des Natchez. Il en a été détaché pour servir d'illustration au chapitre du Génie du Christianisme (2e partie, IVe livre), sur la maladie du siècle,  « le vague des passions ». L'ouvrage a ensuite été publié à part en 1805. 

René est un jeune homme mélancolique, génial, tourmenté d'un mal inconnu, désabusé avant d'avoir vécu, qui s'épuise à la poursuite d'un bien imaginaire, se consume en folles rêveries. Las du monde et de lui-même, il s'enfuit en Amérique pour trouver une paix impossible à son coeur (voir la suite de l'histoire de René dans les Natchez). 

Chateaubriand a mêlé à cette histoire une intrigue assez déplaisante : la passion fatale qu'éprouve pour René sa soeur aînée Amélie, qui se réfugie dans un couvent.

L'auteur a mis, dans ce singulier récit, beaucoup de lui-même (il s'appelait F.-René de Chateaubriand), de sa jeunesse sentimentale, de ses troubles de coeur et d'imagination

Ce que l'on aime dans René, c'est ce mélange de fiction et de réalité qui est le caractère des grandes oeuvres du romantisme, du Manfred ou du Don Juan de Byron, et du Werther ou du Faust de Goethe. René fait partie de la grande famille des héros mélancoliques et fatals; il en est le plus orgueilleux, le plus naïvement égoïste, le plus insensible, et aussi le plus harmonieux, le plus magnifique et, par cela même, le moins vraiment désespéré. 

Chateaubriand s'y est peint lui-même, tel qu'il était dans l'âge des passions, et, à ce moment précis du XIXe siècle, où un homme nouveau cherchait en lui, comme en la plupart de ses contemporains, à réaliser l'idéal de la Révolution. C'est ce qui fait à la fois la valeur « typique » et « poétique » de René. Chateaubriand n'a rien écrit de plus personnel, ni en ce sens de plus lyrique. Mais il n'a rien écrit, non plus où se résume plus éloquemment la sensibilité de son temps. (NLI / F. B. et V. G.).
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Extrait de René

« Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon coeur comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquai, quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve : tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.

Toutefois, cet état de calme et de trouble, d'indigence et de richesse, n'était pas sans quelques charmes : un jour je m'étais amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînait. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes à chaque accident qui menaçait les débris de mon rameau. O faiblesse des mortels! O enfance du coeur humain, qui ne vieillit jamais! Voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre! Et encore est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule.

Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvais dans mes promenades? Les sons que rendent
les passions dans le vide d'un coeur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert : on en jouit, mais on ne peut les peindre. 

L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre coeur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.

Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie : une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait! Le clocher solitaire, s'élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait, je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur; mais une voix du ciel semblait me dire : « Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue; attends que le vent de la mort se lève : alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton coeur demande. »

- Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie!

Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté et comme possédé par le démon de mon coeur. »
 

(Chateaubriand).
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Dictionnaire Le monde des textes
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