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Les Natchez
de Chateaubriand
Les Natchez est un poème en prose de Chateaubriand,  paru pour la première fois qu'en 1826, comme le Voyage en Amérique, dans l'édition des Oeuvres Complètes de Chateaubriand donnée par le libraire Ladvocat. Mais cet ouvrage faisait partie, comme le Voyage en Amérique, d'un manuscrit dont la rédaction remontait aux environs environs de 1798 ou 1799,  pendant l'exil de l'auteur à Londres. C'est ce qu'on devinerait aisément, si d'ailleurs on ne le savait par les déclarations de Chateaubriand. En effet, dans le cadre d'un poème en prose - où il se pourrait que l'on retrouvât quelque souvenir des Incas de Marmontel et de la poétique du XVIIIe, siècle, - Chateaubriand y a fait entrer toute la luxuriance de son style de jeunesse et déjà résonner les accents de la mélancolie passionnée de René. Bien que, donc, le style soit quelquefois emphatique, il offre cependant ces qualités d'imagination et d'originalité qui allaient transformer et renouveler la langue du XIXe siècle. 

La première partie, divisée en chants, rappelle la forme et les images de la poésie homérique; la seconde, partagée en chapitres, a l'allure plus simple d'un roman. René et Chactas en sont les principaux personnages, et l'on trouve en René une peinture du caractère même de Chateaubriand. 

L'Européen René arrive au village des Natchez en la Louisiane, où il est accueilli par un vieillard aveugle, Chactas, qui, dans sa jeunesse, a fait en France un voyage, dont il se plaît à raconter les détails à René. Celui-ci s'éprend d'une jeune Indienne, Céluta, nièce de Chactas : il excite ainsi la jalousie et la vengeance de l'un des chefs des Natchez, Onduré, qui assassine René, outrage Céluta et périt à son tour, sous les coups du frère de la jeune fille.

Telle est la rapide analyse de cette oeuvre étrange, mais parfois puissante, où Chateaubriand se plaît à opposer l'Ancien et le Nouveau monde, l'homme de la civilisation, René, et l'homme de la nature, Chactas. (NLI / F. B et V. G).
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Une nuit dans la savane

« La nuit se leva, revêtue de cette beauté qu'elle n'a que dans, les solitudes américaines. Le ciel étoilé était parsemé de nuages blancs semblable, à de légers flocons d'écume, ou à des troupeaux errants dans une plaine azurée. Toutes les bêtes de la création, les biches, les caribous, les bisons, les chevreuils, les orignaux, sortaient de leur retraite pour paître les savanes. Dans le lointain on entendait les chants extraordinaires des raines, dont les unes, imitant le mugissement du boeuf laboureur, les autres, le tintement d'une cloche champêtre, rappelaient les scènes rustiques de l'Europe civilisée, au milieu des tableaux agrestes de l'Amérique sauvage.

Les zéphyrs embaumé par les magnolias, les oiseaux cachés sous le feuillage, murmuraient d'harmonieuses plaintes, que Celuta prenait pour la voix des enfants à naître : elle croyait voir les petits génies des ombres, et ceux qui président au silence des bois, descendre du firmament sur les rayons de la lune; légers fantômes qui s'égaraient à travers les arbres et le long des ruisseaux. Alors elle adressait la parole à sa fille couchée sur ses genoux; elle lui disait : « Si j'avais le malheur de te perdre à présent, que deviendrais-je? »

L'Indienne versait, en prononçant ces mots, des larmes religieuses, semblables à un délicieux ananas qui a perdu sa couronne, et dont le coeur exposé aux pluies se fond et s'écoule en eau.

Des pélicans, qui volaient au haut des airs, et dont le plumage couleur de rose réfléchissait les premiers feux de l'aurore, avertirent Céluta qu'il était temps de reprendre sa course. Elle dépouilla d'abord son enfant. pour le baigner dans une fontaine où se désaltéraient, en allongeant la tête, des écureuils noirs accrochés à l'extrémité d'une liane flottante. La blanche et. souffreteuse Amélie, couchée sur l'herbe; ressemblait à un narcisse abattu par l'orage, ou à un oiseau tombé de son nid avant d'avoir des ailes. Céluta enveloppa dans des mousses de cyprès plus fines que la soie sa fille purifiée; elle n'oublia point de la parer avec des graines de différentes couleurs et des fleurs de divers parfums; enfin, elle la renferma dans les peaux d'hermine, et la suspendit de nouveau à ses épaules par une tresse de chèvrefeuille : la pèlerine qui s'avance pieds nus dans les montagnes de Jérusalem porte ainsi les presents sacrés qu'elle doit offrir au saint tombeau. » 
 

(Chateaubriand, extrait des Natchez).
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