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La Vita Nuova (La Vie Nouvelle)

La Vie nouvelle, de Dante (1292) est  l'une des oeuvres les plus singulières de l'auteur, un étrange composé de mysticisme exalté, de tendresse poétique et de sécheresse scolastique. C'est une sorte de roman autobiographique, que Dante écrivit après la mort de celle qu'il appelle Béatrice, au moment où il s'adonna à l'étude de la philosophie et de la théologie, et où le souvenir de la « très noble Dame » commença à s'identifier en lui-même avec les hautes pensées qui le préoccupaient.

Le récit est en prose et aa la forme d'un commentaire de quelques-uns des sonnets et des canzones que le poète avait composés soit en l'honneur de Béatrice, soit à la louange des dames qui lui servirent à cacher l'objet de ses sentiments et de celle dont ensuite la pitié lui fut consolante.

Dante énumère toutes les phases de son amour, cite et explique tous les vers qu'il composa pour elle.  Il suit pas à pas le développement de cette mystérieuse passion, qu'il analyse avec une rare pénétration et un charme exquis. D'après son récit, cette vie nouvelle aurait commencé pour le poète le jour où, âgé de neuf ans, il rencontra une jeune enfant, Béatrice, qui avait huit ans. Cette passion eut plusieurs phases. Dans la première, à certains détails circonstanciés, il semble hors de doute que l'objet de l'amour de Dante était réel. Le récit de la mort de Béatrice, la description que Dante nous donne de ses propres angoisses et de ses anéantissements, tout cela porte une empreinte profonde de sincère douleur. Mais, par la suite, Béatrice n'est plus qu'une abstraction, un être chimérique, idéal de la perfection et de la beauté. D'un bout à l'autre du recueil se manifeste une imagination ardente, laborieuse, inquiète, tourmentée de recherches bizarres. 

Voici le chapitre dans lequel Dante nous donne la description de Béatrice, description toute mystique, tout intérieure, qui nous montre plutôt qu'elle-même l'image qu'il en portait en lui :

« Cette très noble Dame, dont il a été parlé précédemment, était en si grande grâce auprès des gens, que lorsqu'elle passait par les rues on courait pour la voir; d'où me venait une merveilleuse joie. Et celui auprès de qui elle se trouvait en était rendu si modeste, qu'il n'osait ni lever les yeux, ni répondre à son salut; beaucoup, qui en ont fait l'expérience, pourraient en témoigner comme moi à qui ne le croirait pas. Elle marchait couronnée et vêtue d'humilité, ne montrant aucun orgueil de ce qu'elle voyait et entendait. Beaucoup disaient, lorsqu'elle était passée : Celle-là n'est pas une femme, mais un des plus beaux anges du ciel. Et d'autres disaient : Celle-là est une merveille; béni soit le Seigneur qui sait faire oeuvre si admirable! Je dis qu'elle se montrait si noble et si remplie de toutes les beautés, que ceux qui la contemplaient en concevaient en eux-mêmes une douceur si digne et si pure, qu'ils ne savaient le redire; et il n'y en avait aucun qui pût la regarder sans soupirer... »
Nous citerons également la plus grande partie de l'épisode de la « Dame compatissante », qui est peut-être, par sa simplicité et son humanité, le plus beau morceau de la Vie nouvelle :
« Quelque temps après, comme j'étais en un lieu où je me rappelais le. temps passé, j'étais très pensif et accablé par de si douloureux souvenirs, que mon visage trahissait la frayeur dont j'étais agité. M'étant aperçu de ce trouble, je levai les yeux pour voir si quelqu'un ne me voyait pas, et j'aperçus une noble Dame jeune et fort belle, qui d'une fenêtre me regardait avec tant de compassion, qu'il semblait que la pitié tout entière fût en elle. Comme il arrive aux malheureux d'être prompts à pleurer quand les autres semblent s'intéresser à leur sort, je sentis que mes yeux commençaient à se mouiller de larmes; et, honteux de laisser voir ma faiblesse, je me dérobai aux regards de cette noble Dame; et je disais en moi-même :
« Il n'est pas possible qu'avec cette Dame compatissante il ne se trouve pas le plus noble amour. » 
Il arriva que partout où cette Dame me voyait, son expression devenait compatissante, et sa figure pâle, presque comme celle d'Amour; de sorte que souvent elle me rappela ma très noble Dame, qui se montrait à moi avec une pâleur semblable. Et souvent, ne pouvant pleurer ni me soulager de mon chagrin, j'allais pour voir cette Dame compatissante dont la vue semblait tirer les larmes de mes yeux. 

Par la vue de cette Dame, j'en arrivai à ce point que mes yeux commencèrent à prendre trop de plaisir à la voir. Je m'en tourmentai et je m'en tins pour lâche, et plusieurs fois même je maudis la vanité de mes yeux, et je leur disais en ma pensée : 

« Vous aviez coutume de faire pleurer qui voyait votre triste état; et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier à cause de cette Dame qui vous regarde, mais qui vous regarde seulement parce que la glorieuse Dame que vous avez l'habitude de pleurer lui pèse. Tenez bon autant que vous pourrez, parce que je vous rappellerai souvent ma Dame, yeux maudits qui ne devraient jamais avoir cessé de pleurer, si ce n'est après votre mort. » 
Et après avoir parlé ainsi à mes yeux en dedans de moi-même, des soupirs longs et douloureux vinrent m'assaillir. Et afin que cette bataille que j'avais avec moi-même ne fût pas connue de moi seul, je me proposai de faire un sonnet qui comprit tout cet horrible conflit, et je dis donc ce qui suit : 
« Ô mes yeux, les pleurs amers que vous avez versés pendant si longtemps en faisaient pleurer d'autres de pitié, comme vous l'avez vu.

Maintenant, il me semble que vous l'oublieriez, si, de mon côté, j'étais assez félon pour ne pas vous détourner de cet oubli par tous les moyens, en vous rappelant celle que vous pleuriez.

Votre vanité me fait réfléchir, et je m'en étonne au point de craindre beaucoup une Dame qui vous regarde.

Vous ne devriez jamais oublier votre Dame qui est morte, à moins que vous ne soyez morts. Ainsi dit mon coeur, et il soupire. » 

La vue de cette Dame produisit un tel changement en moi, que souvent je pensais à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et je pensais d'elle ainsi : Cette Dame est noble, belle, jeune et sage, et elle est apparue, peut-être par la volonté d'Amour, pour réconforter ma vie. Et souvent je pensais plus amoureusement, tellement que mon coeur se mettait d'accord avec mon raisonnement; mais quand nous étions d'accord, comme si j'eusse été ma par la raison, je pensais et disais en moimême : 
« Oh! quel penser est celui qui prétend me consoler d'une manière si basse, et ne me laisse presque pas d'autre penser? » 
Et puis une autre réflexion se présentait tout à coup, qui disait :
« Maintenant que tu es plongé dans un si grand chagrin d'Amour, pourquoi ne chercherais-tu pas à échapper à tant d'amertumes ? Tu vois bien que c'est un souffle d'Amour qui te vient d'une part agréable, des yeux de la Dame qui s'est montrée si compatissante envers toi. »
Après avoir longtemps combattu ainsi en dedans de moi-même, je voulus encore écrire quelques paroles; et comme, dans la bataille des pensées, celles qui combattaient pour la Dame étaient victorieuses, il me parut convenable de m'adresser à elle, et je fis ce sonnet :
« Noble pensée qui parle de vous vient souvent demeurer avec moi, et elle raisonne si doucement d'amour, qu'elle fait consentir le coeur avec elle.

L'Ame dit au Coeur : « Qui est celui qui vient pour consoler notre esprit  Sa vertu est si puissante, qu'elle ne laisse aucune autre idée s'arrêter avec nous. »

 Le Coeur répond : « Ô Âme pensive! c'est un nou veau petit esprit d'Amour qui apporte devant moi ses désirs. »

Et sa vie ainsi que sa puissance viennent des yeux de cette personne compatissante que troublaient nos douleurs. »

A travers quelques obscurités qui nous arrêtent et quelques puérilités qui nous froissent, la Vie nouvelle est le plus ancien document que nous possédions sur la façon de sentir des hommes du XIVe siècle, et l'un des plus beaux livres d'amour qui aient été écrits. On l'a longtemps négligé comme inférieur à la Comédie. Pour le remettre en honneur, il a fallu la compréhension des critiques du XIXe siècle, et aussi une sorte de retour à l'étude intuitive du moi. On a pu voir alors que son importance dans l'histoire littéraire est plus considérable que son petit volume et sa forme un peu singulière ne permettaient de le supposer Dante est le premier moderne qui se soit examiné en cherchant à se rendre compte du pourquoi et du comment de ses sensations, et le premier qui ait donné à cette analyse une forme artistique. 

La signification de cette « découverte du moi » n'a pas échappé à l'un des plus profonds historiens de la Renaissance

« Quand on lit attentivement ces sonnets, ces canzones avec les admirables fragments du journal de la jeunesse de Dante, dit J. Burckhardt, on est tenté de croire que pendant tout le Moyen âge les poètes se sont, pour ainsi dire, évités eux-mêmes, et qu'il est le premier qui ait pénétré dans la profondeur de son être. » 
Et plus loin : 
« Même sans la Divine Comédie, Dante, par cette simple histoire de jeunesse, établit une ligne de démarcation entre le Moyen âge et les Temps modernes. » 
(E. Rod / NLI).
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