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Les Épîtres
d'Horace
Au nombre de vingt-deux, si l'on excepte l'Epître aux Pisons, ordinairement publiée à part sous le titre d'Art poétique, la plupart des Épîtres d'Horace ont un caractère moral; quelques-unes traitent de sujets littéraires. Elles semblent avoir été composées après les satires. Le style et la versification sont à la fois plus soignés et plus simples. On y sent plus de maturité. Au satirique mordant s'est substitué un moraliste, railleur encore, mais avec une nuance d'indulgence philosophique.

Horace prodigue les conseils aux jeunes gens auxquels il s'adresse. Franchement éclectique, il emprunte aux stoïciens autant qu'aux épicuriens. Modérer les passions, mettre dans la vie la mesure et l'harmonie, telle est la morale toute pratique qu'au lendemain des guerres civiles il prêche avec conviction. User de tout avec modération, fuir la vie publique, vivre sagement et ne pas trop craindre la mort, telle est sa doctrine; morale moyenne à l'usage des gens du monde, qui ne prône pas plus les grandes vertus qu'elle n'autorise le vice. 

Le poète n'oublie pas, d'ailleurs, son rôle littéraire : c'est dans une épître qu'Horace revendique fièrement pour lui-même la gloire d'avoir introduit à Rome l'ïambe satirique; dans une épître qu'il traite pour Auguste de la Querelle des anciens et des modernes. Rien de plus varié que le ton des épîtres.

Dialogues, apostrophes, sentences, railleries, exhortations pressantes s'y mêlent comme en se jouant. Les épîtres sont, sans contredit, le chef-d'oeuvre d'Horace et l'un de ces rares ouvrages que l'humanité reconnaît comme une part de son patrimoine. (NLI).
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Epître à Mécène

« Ô toi, de mes premiers et de mes derniers vers
Le sujet favori, Mécène, - quel travers
Te pousse à rappeler dans la lice un athlète 
Pour qui l'heure a sonné d'opérer sa retraite? 
L'âge n'est plus le même et mes goûts ont changé. 
Véjanius , contraint de prendre son congé,
Pend ses armes aux murs du saint temple d'Hercule, 
Et, perdu dans les champs, échappe au ridicule 
De demander sa grâce une dernière fois.

A l'oreille toujours, moi, j'entends une voix
Qui me dit : « Il est temps de te ranger; sois sage;
Laisse en paix ton cheval appesanti par l'âge, 
De peur que, haletant, sans forces, épuisé, 
Il ne succombe enfin, aux rires exposé. »
Des vers, des jeux d'enfant j'abdique la manie
A la sagesse seule appliquant mon génie,
Je m'en fais comme un fonds qu'on aime à réunir, 
Parant ainsi d'avance aux besoins à venir.

Ne me demande pas sous quel chef je m'enrôle 
Alors que je ne crois aucun chef sur parole; 
Qu'incertain voyageur sur le gouffre mouvant, 
Je prends terre partout où me jette le vent :
Tantôt plongeant, agile, en pleins flots politiques,
Rigide observateur des préceptes antiques;
Tantôt suivant les pas d'Aristippe, emporté 
Au cours capricieux que suit ma volonté, 
Et dominant le sort loin d'y céder moi-même.

Comme la nuit paraît d'une longueur extrême
A celui qui s'efforce en vain de sommeiller,
Comme les jours sont longs pour qui doit travailler,
Comme lente en son cours se prolonge l'année 
Pour l'enfant sur qui veille une mère obstinée, 
Ainsi le temps se traîne, ingrat, lourd et malsain,
S'il faut me départir de mon noble dessein 
Quand je veux m'adonner à la philosophie
Par qui contre ses maux chacun se fortifie, 
Le riche, l'indigent... et que nul sans danger,
Nul, enfants ni veillards, ne saurait négliger.

Devant moi désormais c'est la route tracée.
A défaut du regard que l'on prête à Lyncée,
Faut-il sans les baigner laisser souffrir ses yeux? 
Faut-il, pris de la goutte, en vivre insoucieux
Si l'on n'a de Glycon la vigueur en partage? 
Fasse toujours un pas qui ne peut davantage.

Sans cesse tourmenté du besoin d'acquérir,
L'avarice te ronge, et tu veux en guérir?
Il est des mots puissants, il est plus d'un dictame 
Efficace à chasser cette lèpre de l'âme; 
Par le frivole amour de la gloire excité, 
Certain livre, trois fois lu, longtemps médité,
T'offre pour te calmer un secours tutélaire;
Ivrogne, débauché, paresseux ou colère,
Nul, si pervers qu'il soit, qu'on ne puisse amender 
Quand par de bons conseils il se laisse guider. 
Fuir le vice, c'est là que la vertu commence; 
Et la sagesse naît où finit la démence.
Que de peines, grands dieux! que de soins, que d'efforts, 
Quelle contention de l'esprit et du corps 
Pour éloigner de toi la misère importune, 
La misère, aujourd'hui ce comble d'infortune!
Marchand, sous d'autres ciels tu la fuis à travers
Les mers pleines d'écueils et de sirtes couverts,
Étendant, insensé, tes courses vagabondes
Jusqu'aux bords où l'Indus puise ses eaux fécondes...
Et, quand de tes travaux ton orgueil s'applaudit, 
Tu refuses de croire au sage qui te dit :
« Renonce à ces faux biens dont l'éclat seul t'enivre! » 
Quel athlète ambulant, habitué, pour vivre, 
De village en village à vaguer tous les jours, 
A dresser ses tréteaux dans tous les carrefours, 
Ne laisserait la rue et les places publiques 
S'il pouvait à son gré des palmes olympiques 
Ceindre son front vainqueur sans avoir combattu? 
L'argent vaut moins que l'or, l'or moins que la vertu.
« De l'argent, citoyens! alerte! à sa poursuite!
De l'argent avant tout! La vertu vient ensuite, » 
Nous disent les échos du temple de Janus
[De la Bourse], et vieillards, jeunes gens inconnus,
Du seul dieu qu'on y sert mercantiles adeptes, 
Vous répètent tout haut ces ignobles préceptes,
La sacoche au bras gauche, allant, venant, courant. 
Parmi les chevaliers vous voulez prendre rang? 
Vous êtes probe, actif, intelligent, habile,
Mais deux mille deniers vous manquent sur cent mille,
Vous serez peuple. Ainsi l'a décrété la loi.
La chanson dit pourtant . « Fais bien, tu seras roi. » 
Ce qui vous réconforte et vous rend l'âme haute, 
C'est de n'avoir jamais rougi d'aucune faute. 
Notre loi Roscia vaut-elle, en vérité, 
Ce refrain des enfants offrant la royauté 
Pour prix du bien? Doux chant, devise sage, utile, 
Qui formèrent jadis Curius et Camille!
Lequel des deux conseils l'emporte en ce qu'il vaut 
- Ou celui qui te dit : « Fais toi riche, plutôt
Loyalement que non, mais brisant tout obstacle
Afin que de plus près tu puisses au spectacle
Assister (c'est le but, le seul terme prescrit)
Aux drames larmoyants que Puppius écrit ;
N'hésite pas, allons, gravis toujours au faîte,
Sans voir par quels moyens ta fortune s'est faite! » 
- Ou celui qui t'enseigne et te montre comment 
L'homme, tête levée en tout événement, 
Dispose de son sort, s'appartient, se commande?

Si le peuple romain, par hasard, me demande
Pourquoi de sentiments il diffère avec moi
Quand notre vie en tout se ressemble, pourquoi 
Je hais ce qu'il désire et blâme ce qu'il aime... 
Ecoutons le renard (ma réponse est la même) :
« Tous ces pas à ton antre ont bien l'air d'aboutir,
Mais il n'en est aucun qui paraisse en sortir. »
Le peuple, c'est une hydre à cent têtes. 
Laquelle Suivre? laquelle vaut que je marche avec elle? 
L'un tient aux revenus publics; l'autre fait cas 
Des veuves (et des fruits, des gâteaux délicats 
A ses voeux empressés les rendent plus faciles);
L'autre attire en ses eaux des vieillards imbéciles; 
Tel autre est usurier. - Dans leurs goûts divergents, 
Les hommes sont-ils moins d'heure en heure changeants?
Qu'un riche dise : « Il n'est rien que mon oeil préfère 
Aux bords riants de Baie », et, pour le satisfaire, 
La mer, le lac Lucrin sous ses vaisseaux actifs 
Gémissent, s'épuisant en vains préparatifs; 
Qu'il change de caprice, et que son inconstance,
Tournant à tous les vents, rêve une autre existence 
« Ouvriers, pour complaire à ses désirs nouveaux, 
Demain à Téanum commencez vos travaux. » 
Marié, du garçon le sort lui fait envie; 
Garçon, l'hymen fait seul le bonheur de la vie.
Ce Protée, où, comment, par quels noeuds l'arrêter? 
Et le pauvre... (tu ris?) regarde-le quitter, 
Sans motif, lit, barbier, bain, pénates d'argile, 
Et bâiller tout autant dans sa barque fragile, 
Véhicule d'emprunt qui sur les flots s'endort, 
Que le riche emporté dans sa trirème d'or.

Lorsque ma chevelure est par trop écourtée,
Tu ris; lorsque ma toge est de côté jetée,
Tu ris; tu ris encor, sous un beau vêtement
Quand ma chemise à trous se cache vainement...
Et tu ne rirais pas, Mécène, quand mon âme
Fuit ce qu'elle cherchait, ce qu'elle aimait, le blâme; 
Recherche de nouveau ce qu'elle a délaissé, 
Opposant sans pudeur le présent au passé; 
Lorsque, démolissant, bâtissant, je préfère 
En rond ce qu'en carré j'ai d'abord voulu faire 
Ma folie est alors naturelle en tout point, 
Mécène, et cette idée alors ne te vient point 
Qu'il faille au médecin demander un remède,
Ou que la loi commette un tuteur à mon aide...
Bien que tu sois en tout mon guide, mon appui, 
Qu'un ongle mal coupé te choque dans celui 
Dont la reconnaissance est pour toi sans seconde, 
Qui ne connaît que toi, n'a que toi dans le monde!

Somme toute, excepté le souverain des cieux,
Le sage est constamment le plus grand à mes yeux;
Il est riche, il est beau... que dire davantage?
Il est roi, dieu... que sais-je! il a tout en partage...
Surtout lorsqu'il jouit d'une bonne santé,
Et que par la pituite il n'est pas tourmenté.  » (Horace, Epître I, 1).

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