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Atala
de Chateaubriand
Atala est un petit roman de Chateaubriand (Paris, 1801). Ce fut le premier ouvrage de l'écrivain. La scène se passe dans l'Amérique du Nord. Chactas, fait prisonnier par une peuplade ennemie de la sienne, a été condamné à être brûlé. Atala, fille du chef le plus puissant de la tribu ennemie, devient amoureuse du prisonnier, le délivre pendant la nuit, et s'enfuit avec lui dans le désert. La peinture des alternatives de crainte, d'espoir, d'amour, de remords, qui tourmentent ces innocents fugitifs, a fourni de belles pages au génie poétique de Chateaubriand.

Atala, élevée dans la foi chrétienne, fidèle à un voeu de virginité dans lequel sa mère s'est engagée pour elle, est une figure pleine d'intérêt, et dont l'auteur a développé les moindres traits avec un art infini. Un missionnaire, le P. Aubry. emmène Atala et Chactas dans sa cabane, et, le lendemain, les deux sauvages assistent à la messe qu'il célèbre en plein air. Le dénouement est triste. Atala, se croyant condamnée à rester vierge, s'empoisonne, et le P. Aubry n'a que le temps de recevoir sa confession. On assiste ensuite aux obsèques de l'héroïne, puis au martyre du P. Aubry, qui est brûlé vif.

Dans cette touchante histoire, où la force de la passion est peinte avec éloquence, Chateaubriand révélait à l'Europe un monde tout nouveau : les grands lacs et les forêts vierges de l'Amérique du Nord, le contraste de la vie sauvage et de la vie civilisée, donnèrent à son roman une perspective lointaine qui en augmenta l'intérêt. (NLI). 
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L'orage dans la savane

« C'était le vingt-septième soleil depuis notre départ des cabanes : la lune de feu [juillet] avait commencé son cours, et tout annonçait un orage. Vers l'heure où les matrones indiennes suspendent la crosse du labour aux branches du savinier et où les perruches se retirent dans le creux des cyprès, le ciel commença à se couvrir. Les voix de la solitude s'éteignirent, le désert fit silence, et les forêts demeurèrent dans un calme universel. Bientôt les roulements d'un tonnerre lointain, se prolongeant dans ces bois aussi vieux que le monde, en firent sortir des bruits sublimes. Craignant d'être submergés, nous nous hâtâmes de gagner le bord du fleuve, et de nous retirer dans une forêt.

Ce lieu était un terrain marécageux. Nous avancions avec peine sous une voûte de smilax, parmi des ceps de vigne, des indigos, des faséoles, des lianes rampantes, qui entravaient nos pieds comme des filets. Le sol spongieux tremblait autour de nous, et à chaque instant nous étions près d'être engloutis dans des fondrières. Des insectes sans nombre, d'énormes chauves-souris nous aveuglaient; les serpents à sonnettes bruissaient de toutes parts; et les loups, les ours, les carcajous, les petits tigres, qui venaient se cacher dans ces retraites, les remplissaient de leurs rugissements.

Cependant l'obscurité redouble : les nuages abaissés entrent sous l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide losange de feu. Un vent impétueux, sorti du couchant, roule les nuages sur les nuages; les forêts plient; le ciel s'ouvre coup sur coup; et, à travers ces crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une chevelure de flamme; des colonnes d'étincelles et de fumée assiègent les nues, qui vomissent leurs foudres dans le vaste embrasement. Alors le Grand-Esprit couvre les montagnes d'épaisses ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le hurlement des bêtes féroces, le bourdonnements de l'incendie, et la chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les eaux. » 
 

(Chateaubriand, extrait d'Atala).

Atala n'est peut-être pas le « chef-d'oeuvre » de Chateaubriand, mais, avec et même avant René, c'est l'oeuvre dont son nom demeure à jamais inséparable comme l'est de Paul et Virginie le nom de Bernardin de Saint-Pierre. On ne les connaissait pas la veille; le lendemain ils étaient célèbres c'est une aventure qui n'arrive qu'à de très grands écrivains. Nous pouvons ajouter que l'un et l'autre récit procédaient de la même inspiration et que le charme durable en était fait des mêmes éléments. C'était, dans des coeurs chastes et innocents, le même éveil de la passion: c'était la nouveauté du cadre et I'exotisme du paysage : c'était les mêmes promesses de bonheur interrompues brusquement par la mort. Mais combien le style de Chateaubriand était plus coloré, plus harmonieux, plus original que celui de Bernardin de Saint-Pierre! Ce fut cependant ce que les critiques du temps, — Morellet et Marie-Joseph Chénier entre autres, — en critiquèrent le plus vivement et non sans quelque déloyauté. Mais « sa grâce fut la plus forte! » Aussi longtemps que vivra le nom de Chateaubriand, aussi longtemps la séduction d'Atala l'emportera sur ce qu'on peut aisément relever de défauts. L'emphase même n'en déplaira pas à la jeunesse; et une critique mieux informée que celle d'autrefois ne s'en plaindra pas, si ceux-là seuls apprécient à son prix le « naturel » du style, qui n'en ont pas toujours haï, ou qui en ont même aimé dans leur jeunesse, la grandiloquence et les sonorités. (F. Brunetière et V. Giraud).
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Giorodet : Atala.
Les funérailles d'Atala, par Girodet. - Ce tableau (au Louvre) est la mise en scène du célèbre 
épisode final du roman de Chateaubriand. Très admirée lors de son apparition au salon de 1808, 
cette toile a pu paraître, depuis, manquer d'émotion réelle et d'accent.
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Les funérailles d'Atala

« La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre. Elle se leva au milieu de la nuit, comme une blanche vestale qui vient pleurer sur le cercueil d'une compagne. Bientôt elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. De temps en temps le religieux plongeait un rameau fleuri dans une eau consacrée, puis, secouant la branche humide, il parfumait la nuit des baumes du ciel. Parfois il répétait sur un air antique quelques vers d'un vieux poète nommé Job ; il disait :

« J'ai passé comme une fleur; j'ai séché comme l'herbe
des champs.

« Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du coeur? »

Ainsi chantait l'ancien des hommes. Sa voix grave et un peu cadencée allait roulants dans le silence des déserts. Le nom de Dieu et du tombeau sortait de tous les échos, de tous les torrents, de toutes les forêts. Les roucoulements de la colombe de Virginie, la chute d'un torrent dans la montagne, les tintements de la cloche qui appelait les voyageurs, se mêlaient à ces chants funèbres, et l'on croyait entendre dans les Bocages de la mort le choeur lointain des décédés, qui répondait à la voix du solitaire.

Cependant une barre d'or se forma dans l'orient. Les éperviers criaient sur les rochers et les martres rentraient dans le creux des ormes : c'était le signal du convoi d'Atala. Je chargeai le corps sur mes épaules; l'ermite marchait devant moi, une bêche à la main. Nous commençâmes à descendre de rocher en rocher; la vieillesse et la mort ralentissaient également nos pas. A la vue du chien qui nous avait trouvés dans la forêt, et qui maintenant, bondissant de joie, nous traçait une autre route, je me mis à fondre en larmes. Souvent la longue chevelure d'Atala, jouet des brises matinales, étendait son voile d'or sur mes yeux; souvent, pliant sous le fardeau, j'étais obligé de le déposer sur la mousse et de m'asseoir auprès, pour reprendre des forces. Enfin, nous arrivâmes au lieu marqué par ma douleur; nous descendîmes sous l'arche du pont. O mon fils! il eût fallu voir un jeune sauvage et un vieil ermite à genoux l'un vis-à-vis de l'autre dans un désert, creusant avec leurs mains un tombeau pour une pauvre fille dont le corps était étendu près de là, dans la ravine desséchée d'un torrent.

Quand notre ouvrage fut achevé, nous transportâmes la beauté dans son lit d'argile. Hélas! j'avais espéré de préparer une autre couche pour elle! Prenant alors un peu de poussière dans ma main et gardant un silence effroyable, j'attachai pour la dernière fois mes yeux sur le visage d'Atala. Ensuite je répandis la terre du sommeil sur un front de dix-huit printemps; je vis graduellement disparaître les traits de ma soeur et ses grâces se cacher sous le rideau de l'éternité.. » 
 

(Chateaubriand, extrait d'Atala).
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