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Le roman d'Antar

Le Roman d'Antar est une épopée chevaleresque écrite en prose poétique de l'arabe le plus pur et mêlée de vers. Antar, le héros du roman, est, au départ, un personnage historique.  II nous est impossible de fixer exactement la date de sa naissance et celle de sa mort; d'après les renseignements que fournissent les écrivains arabes, on peut affirmer qu'il dut mourir très peu de temps avant la prédication de l'lslam et avoir par conséquent vécu au VIe siècle de notre ère. II fut le contemporain d'Abd-Allâh, père de Mohammed, et probablement aussi celui du Prophète qui cependant déclare, d'après une tradition digne de foi, qu'Antar était le seul Bédouin qu'il aurait désiré connaître. En tout cas, Antar resta toujours païen. 

Antar était un guerrier, mais aussi un poète. Dans chaque circonstance marquante de sa vie, il improvisait de courtes stances d'un lyrisme remarquabIe, aux accents profondément poétiques, dont un certain nombre nous sont parvenues. En outre, il est l'auteur d'une des sept Moallakât, ces poèmes antéislamiques, dont le cachet de grandeur et de simplicité a frappé tous ceux qui les ont étudiées. Sa Moallaka est pleine de verve et d'enthousiasme belliqueux et se compose de 75 vers du mètre Kâmil. Outre ce poème, le Divan d'Antar renferme 28 pièces qui ont été commentées par les grammairiens arabes.

Si donc la réalité historique d'Antar n'est pas douteuse, ce qu'a été véritablement sa vie relève largement de la légende qui oublie le plus souvent le poète pour voir en lui d'abord l'incarnation même du Bédouin, avec son esprit chevaleresque et aventureux, son amour de la liberté, son sentiment exalté de l'honneur. Au cours des siècles, se sont ajoutées à sa geste ici un trait à sa physionomie originale, là un nouveau fait d'armes à la liste déjà longue de ses triomphes, ailleurs un poème à la collection de ses vers. Il est donc assez délicat de faire oeuvre de critique, de séparer, dans la masse des documents que les auteurs arabes nous ont laissés, ce qui a un fondement historique de ce qui n'est qu'une pure légende.

Selon le Roman d'Antar, il appartenait par sa naissance à la tribu des Banoû Abs qui se rattachaient à la grande tribu et Modar; il était le fils de Chaddâd, fils de Mouâwiya et d'une esclave abyssine nommée Zabiba; il devait à sa mère sa couleur noire qui le fit surnommer l'un des trois corbeaux des Arabes. Sa naissance illégitime l'avait condamné à la condition d'esclave; Soumaiya, la femme légitime de Chaddâd, avait excité la haine de son époux contre le bâtard qui en était réduit à garder les troupeaux et à traire les vaches. Par la vaillance qu'il déploya lors d'une incursion d'une tribu voisine, il sut conquérir la bienveillance de son père qui l'affranchit, le reconnut pour son fils et l'inscrivit sur les tables généalogiques des Banoû Abs. De ce moment date la vie guerrière d'Antar; il devient le défenseur attitré, le plus ferme soutien de sa tribu, à laquelle on reprocha souvent dans ce monde, pour ainsi dire aristocratique, des Bédouins d'avoir un nègre pour protecteur. Antar ne rougissait pas de son origine et se considérait lui-même comme un parvenu,

dont la mère est de la lignée de Hâm, mais qui a son épée pour se défendre. 
Ses exploits peuvent être partagés en trois groupes :
1° luttes contre les ennemis d'Abs à la journée de Dâhis; 

2° luttes contre les gens de la tribu de Tamim; 

3° luttes contre les Banoû Taiy. 

Ses prouesses étaient déterminées par le désir de se rapprocher de sa cousine Abla la Potelée dont il était épris et dont il n'obtint la main qu'après mainte aventure périlleuse et qu'à force d'héroïsme. 

A en croire la tradition, Antar mourut dans un âge fort avancé, peut-être à plus de 120 ans. En fait, les écrivains arabes rapportent plusieurs versions sur les circonstances de sa mort : selon les uns, ne pouvant plus combattre ni chevaucher, réduit à la misère, il serait mort de froid; selon les autres, au contraire, il serait mort dans la traversée du désert, frappé par un de ces vents chauds d'été qui ne pardonnent pas; selon d'autres enfin, après une défaite de sa tribu, il tomba de cheval et fut tué par les avant-postes des Taiytes. La version qu'a choisie le Roman est bien plus dramatique et plus grandiose. On peut comparer à la mort de Roland à Roncevaux la mort d'Antar, blessé, la nuit, d'une flèche empoisonnée et jusqu'à son dernier souffle effrayant encore les ennemis et se sacrifiant pour sa tribu.

Le Roman d'Antar, comme le Kitâb el Aghani, sont deux monuments précieux sur les temps anté-islamiques. 

"On y trouve, a écrit Caussin de Perceval, une peinture fidèle de la vie des Arabes du désert : leur hospitalité, leurs vengeances, leurs amours, leur libéralité, leur ardeur pour le pillage, leur goût naturel pour la poésie, tout y est décrit avec vérité. Des récits en quelque sorte homériques des anciennes guerres des Arabes, des principaux faits de leur histoire avant Mahomet, et des actions de leurs antiques héros; un style élégant et varié, s'élevant quelquefois jusqu'au sublime; des caractères tracés avec force et soutenus avec art, rendent ce roman éminemment remarquable. C'est, pour ainsi dire, l'Iliade des Arabes."
Le Roman d'Antar a joui en Orient, et particulièrement en Syrie, d'une renommée égale à celle des Mille et Une Nuits, et il est plus intéressant parce qu'il est moins merveilleux. Ses fragments, narrations d'amour ou de guerre, récités encore à la fin du XIXe siècle sous la tente du Bédouin et dans quelques cafés d'Alep et du Caire, endormaient ou exaltaient toujours l'imagination des auditeurs.

L'auteur du Roman d'Antar, d'après l'historien Ibn-abi-Oçaibyya, aurait été le médecin Aboul-Moyyed-Mohammed-Ibn-el-Modjeli, qui vivait au XIIe siècle. Mais l'affaire d'évidence plus compliquée. La vie d'Antar-el-Falha (Antar aux lèvres fendues) appartient moins à un auteur qu'à une longue tradition. Très tôt, il se forma toute une classe de rhapsodes spéciaux, les Anâtira qui faisaient métier de colporter et de réciter les exploits du héros, ajoutant chacun à son tour quelque péripétie nouvelle. En outre, il existe de très nombreuses rédactions manuscrites de ses aventures, rédactions plus ou moins complètes et qui toutes naturellement différent les unes des autres. Caussin de Perceval, Reinaud, Marcel Devic et bien d'autres ont cherché à élucider ce problème et ont proposé comme rédacteur de ce roman, les uns le célèbre lexicographe AI-Asmai, contemporain d'Hâroun-ar-Rachîd, les autres Aboû-Oubaida ou Wahb ibn Mounayya, d'autres, enfin, un certain Yoûsouf ibn Ismaïl; un médecin de l'lrâk, nommé Mouwayyid Mouhammad AI-Djazarî, qui vivait dans la première moitié du XIIe siècle de notre ère, avait été surnommé al Antari parce qu'on lui attribuait une rédaction du Roman. Caussin de Perceval, estimait que le style trop élégant de l'ouvrage n'était pas de l'école classique, mais plutôt du XVe siècle. Il est au fond plus sage de dire que, comme les Mille et une Nuits, le Roman d'Antar est l'oeuvre de tout le monde et n'est l'oeuvre de personne; chacun y a mis du sien, chaque rhapsode a apporté sa variante, chaque auditeur a ressenti et retenu d'une façon différente l'impression produite sur lui par le récit. Les prétendus auteurs ne sont en somme que des copistes d'une récension antérieure ou n'ont fait que fixer ce qu'ils entendaient déclamer le soir dans les cafés arabes.

Le Roman d'Antar (Sirat Antar) est écrit en prose mêlée de vers. La prose, rimée et cadencée, comprend tout ce qui est récit; les vers sont des chants d'amour, des défis qu'échangent les guerriers avant l'attaque, ou des chants de triomphe après le combat. C'est la peinture même de la vie antéislamique, avec ses côtés grandioses, ses côtés poétiques, ses côtés barbares. Comme le disait Lamartine, "c'est un des plus beaux chants lyriques de toutes les langues". Renan dans ses études d'histoire religieuse, a décrit d'une touche fine et délicate ce tableau si animé de la vie arabe avant Mohammed, tableau au premier plan duquel se dresse la grande figure d'Antar. (J. Preux / G. Dugat).



En bibliothèque - Il existe deux éditions légèrement différentes des manuscrits d'Antar : celle de l'Irak, et celle du Hedjâz, qui est regardée comme supérieure. Un tiers de ce livre a été traduit en anglais par T. Hamilton, 4 vol. in-8°, 1816; ce fragment de traduction a été imité en français en 1819, 3 vol. in-18, sans nom de traducteur: II existe, à la Bibliotlièque nationale de Paris (n° 1683; supplément. arabe), un manuscrit de ce poème en 10 vol. in-4°. Lamartine a donné quelques imitations d'Antar dans son Voyage en Orient. Caussin de Perceval, de Cardonne, Cherbonneau, en ont publié des extraits dans le Journal Asiatique; c'est aussi dans ce recueil et dans la Revue algérienne que nous en avons inséré divers épisodes.
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