Dictionnaire des Oeuvres
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La Chanson de Roland ou Chanson de Roncevaux, la plus ancienne et la meilleure des chansons de geste, appartenant au cycle carolingien. Le héros en est Roland, comte des Marches de Bretagne, et neveu de Charlemagne. Cette chanson, sous la forme que nous connaissons, remonte au XIIe siècle, et on y trouve le nom de son auteur supposé (à moins qu'il ne s'agisse d'un simple copiste), Turold ou Théroulde, sur lequel il n'existe aucun renseignement. Mais, d'après le témoignage même de Turold, il a puisé dans des oeuvres antérieures, dans les Gesta Francorum, dans le livre d'un certain Gilie, qui est demeuré complètement inconnu pour nous. Si, d'ailleurs, on se rappelle que Taillefer entonna la Chanson de Roland avant la bataille d'Hastings, en 1066, il devient évident qu'il y eut de cette Chanson un thème primitif, que Turold aura sans doute recueilli avec les changements et les amplifications que la tradition devait y apporter sans cesse. Le fonds de son oeuvre est assurément plus ancien que celui de la Chronique de Turpin. Voici la fable développée par l'auteur, quel qu'il soit :

Marsile, roi musulman de Saragosse, instruit que Charlemagne venait attaquer ses États, lui députe Blancandrin, l'un de ses preux et conseillers, dans l'espoir que des présents et une promesse de se convertir arrêteront l'invasion. L'empereur assemble ses barons, et ne paraît pas éloigné d'accepter les propositions de Marsile; Roland, qui en suspecte la véracité, demande à se rendre auprès du chef sarrasin; mais c'est Ganelon, son ennemi, qui est chargé de cette mission. Celui-ci, entraîné par la haine qu'il porte à Roland, s'entend avec les Musulmans pour le perdre, et, à son retour de Saragosse, persuade Charlemagne que Marsile va se rendre à Aix-la-Chapelle pour recevoir le baptême. La retraite est résolue, et, par l'influence funeste de Ganelon, le commandement de l'arrière-garde est donné à Roland, qu'accompagneront les autres Pairs de France. Le gros de l'armée est déjà loin, quand une armée considérable de Musulmans fond sur les Français dans la vallée de Roncevaux. 

Roland, Olivier, l'archevêque Turpin et les autres paladins font des prodiges de valeur; mais le nombre l'emporte, et, après cinq chocs furieux des deux partis, il ne reste plus que 60 chevaliers chrétiens. Roland, couvert de blessures, sonne de son cor Olifan pour appeler du secours : Charlemagne, toujours trompé par Ganelon, ne tient pas compte de cet appel, et continue sa route; mais le cor se fait entendre de nouveau; l'empereur, désabusé par le duc Naisme, fait arrêter le traître, et revient sur ses pas. II arrive trop tard, et ne trouve que des morts : pour les venger, il se met à la poursuite des ennemis, et ce n'est qu'après les avoir taillés en pièces, qu'il recueille les corps des paladins. Au moment où il va rentrer en France, l'amiral Baligant, venu de la Babylonie sur la nouvelle de la défaite de Marsile, lui offre une seconde bataille : il est vaincu et tué. Les mosquées de Saragosse sont détruites; plus de cent mille habitants sont faits chrétiens. Charlemagne retourne dans ses États, dépose l'Olifan de Roland dans l'église St-Séverin à Bordeaux, son corps à Blaye, et, arrivé à Aix-la-Chapelle, où la belle Alde, fiancée de Roland, meurt de douleur, il livre Ganelon au supplice. Le poème se termine par la conversion de la veuve de Marsile.


Roland et Olivier, selon les statues
du portail de la cathédrale de Vérone.

Tel est ce poème véritablement épique par l'unité du plan, la vérité et la variété des caractères, par la grandeur des événements. (B.).

Les beautés dont il étincelle, dit Gérusez, nous frappent encore sous la rouille d'un langage inculte, sous la négligence d'une versification qui se contente, pour tout élément musical, du repos de l'hémistiche, du nombre régulier des syllabes, et trop souvent d'une assonance imparfaite bien éloignée de la rime. Toutefois l'expression simple et forte y traduit énergiquement de belles pensées et de nobles sentiments... Le caractère exclusivement guerrier et religieux de ce poème, où la galanterie n'a point de place, où le merveilleux se laisse à peine entrevoir, le sentiment de patriotisme qui l'anime, la majesté de Charlemagne toujours respecté, toujours obéi, autorisent la critique à rattacher l'inspiration première de la Chanson de Roland au règne même de ce prince, quand l'autorité royale n'avait reçu aucune atteinte, et quand les efforts de l'héritier des Césars pour constituer l'unité d'une grande nation avaient imprimé le patriotisme au coeur des peuples unis sous sa main puissante. C'est le seul qui ait conservé profondément l'empreinte de ce sentiment de nationalité que les divisions féodales devaient altérer si promptement. 


En bibliothèque - Le manuscrit de la Chanson de Roland est à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford. Il a été publié par Francisque Michel en 1837, in-8°, et par Génin en 1850, in-8°. Voir aussi : Monin, Le Roman de Roncevaux, Paris, 1833, in-8; et un article de Vitet dans la Revue des Deux Mondes, juin 1852.

En librairie - La Chanson de Roland (traduction seule), Le Livre de Poche, 1997. - La Chanson de Roland (bilingue), Flammarion (GF), 1999.

Le Roland Furieux, en italien Orlando furioso, épopée romanesque qui parut en 1516. Arioste, attaché à la maison de Ferrare, et en particulier au cardinal Alphonse d'Este, tout en prenant pour sujet apparent de son ouvrage la folie de Roland, neveu de Charlemagne, se proposa en réalité de célébrer l'origine de la maison d'Este, qui prétendait descendre de Roger et de Bradamante. Ce sont les véritables héros du poème, dont ils remplissent la plus grande partie: à côté d'eux nous retrouvons tous les personnages des romans carolingiens et de la Chronique de Turpin, Charlemagne, Roland Renaud de Montauban et son héroïque famille, Ganelon le traître, Roger et Bradamante, Angélique la belle reine de Cathay, Marfise l'Amazone, puis les Sarrasins obligés, Ferragus, Sacripant, Rodomont, enfin les enchanteurs et les bonnes et mauvaises fées, indispensables à ces sortes de compositions où le merveilleux joue un grand rôle.

Trois actions principales se partagent le poème : 

1° les amours et les exploits de Roger et de Bradamante, dont le mariage forme le dénouement de l'ouvrage; 

2° la guerre imaginaire que les Sarrasins firent à Charlemagne, et les efforts de cet empereur et de ses paladins pour délivrer la France et l'Europe de ces barbares; 

3° l'amour de Roland pour l'insensible Angélique, et sa folie à la fois terrible et touchante, quand il apprend le mariage de cette reine avec le beau Médor. 

Au milieu de ces trois actions, que l'auteur mène presque toujours de front, naissent une foule d'incidents merveilleux qui s'entrecroisent sans nuire à l'ensemble. Quelquefois même l'auteur oublie son sujet pour conter une histoire qui lui vient à l'esprit, comme, par exemple, celle de Joconde, après quoi il s'excuse auprès de son auditoire de sa distraction, et reprend le fil de son récit. 
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L'Ogre (chant 18e du Roland Furieux),
(dessin de Sellier, d'après une composition de Pinelli). 

L'épopée romanesque admettant tous les tons, Arioste a pu donner carrière à son génie inventif : tantôt il imite heureusement Virgile, comme lorsqu'il nous montre Buridan et Médor gardant le corps de leur malheureux roi Dardinel, épisode peut-être supérieur à celui d'Euryale et Nisus dans I'Enéide. Tantôt il lutte avec Catulle, comme dans ces gracieuses stances : 

"La jeune fille est semblable à la rose, etc." 
Puis il nous raconte quelque fait incroyable, et ajoute avec une fine bonhomie : 
"Je ne l'aurais pas cru, mais Turpin l'a écrit."
Sans cesse nous assistons à de nouveaux combats, celui de Renaud et de Ferragus, de Sacripant et de Bradamante, de Roger et de Mandricart, etc., et Arioste trouve le moyen de diversifier à l'infini la description qu'il nous en fait. L'histoire d'Astolphe allant dans la Lune chercher la raison de son cousin Roland, et y trouvant la sienne et celle d'une foule de gens que jusqu'alors il avait crus fort sages, est connue de tout le monde (voir ci-dessous). Ces traits d'ironie profonde sont semés à profusion dans le Roland furieux. C'est ainsi que l'ange St Michel, envoyé sur la terre pour chercher le silence, se dirige aussitôt vers un couvent de moines, où il ne trouve que la discorde. Dans la description des jardins de l'enchanteresse Alcine, Arioste a imité le Tasse, et lui est resté inférieur; mais il a réussi à créer des êtres fantastiques qui sont presque devenus réels, tant ils sont familiers à notre imagination : tel est ce cheval ailé, l'Hippogriffe, sur lequel voyagent Angélique et Roger. Au milieu des aventures merveilleuses de ses héros, Arioste a amené délicatement l'éloge de la maison d'Este, presque toujours sous forme de prédictions faites à Bradamante par les enchanteurs, et en particulier par la bonne magicienne Mélisse, qui fait passer devant les yeux de la jeune guerrière toute la postérité d'elle et de Roger. Chose triste à dire, le cardinal Hippolyte d'Este ne sut apprécier ni la louange ni le poème; mais la postérité lui a donné tort, et le Roland furieux est universellement regardé comme le modèle du genre, et même comme une oeuvre unique, mélange de pathétique, de fine raillerie, et d'inventions originales qu'il est impossible d'imiter. (E. B.)

Un voyage dans la Lune
Au chant 34 du Roland Furieux, l'un des héros principaux, Astolphe, va se retrouver sur la Lune. Monté sur l'hippogriffe, il a visité Sénapes, en Nubie, monarque centenaire, connu de quelques-uns sous le nom de Prêtre-Jean, célèbre dans les mythes du Moyen âge; il a mis en fuite les Harpies au son de son cor retentissant, et s'est arrêté au pied de la montagne gigantesque où le Nil prend sa source. C'est là l'extrême orient. Au pied de cette montagne est une ouverture par laquelle les Harpies sont rentrées dans les enfers, et qui servit aussi d'entrée à l'Arioste pour la visite classique du poète dans les champs infernaux. Au-dessus de la montagne se trouve le paradis terrestre. Astolphe a visité les merveilles de ce jardin séduisant, dont les fruits sont si délicieux, qu'il ne s'étonne point de la chute de nos premiers parents. La montagne est si haute que ce paradis terrestre se trouve vraiment dans le ciel, et que, pour monter jusqu'à la Lune, le chemin n'est plus guère long. Aussi l'apôtre Jean, qu'il a rencontré là, en compagnie d'Énoch et d'Élie, lui propose-t-il d'aller jusque-là; ils trouveront, du reste, dans la Lune, un moyen de rendre au paladin Roland sa raison égarée. 

"A peine le Soleil, en se plongeant au sein des mers, eut-il laissé paraître le croissant de la Lune, que le saint fit préparer un char destiné depuis longtemps à ceux qui devaient monter aux cieux. II servit à enlever Élie sur les montagnes de la Judée; il est traîné par quatre coursiers tout resplendissants de feu. Le saint prend place près d'Astolphe, saisit les rênes et s'élance vers le ciel. Bientôt le char est au milieu de la région du feu éternel; mais la présence du saint en amortit l'ardeur. Après avoir traversées plaines brillantes, ils arrivent au vaste royaume de la Lune, dont la surface est brillante comme l'acier le plus pur. Cette planète, en comprenant les vapeurs qui l'entourent, paraît égale en grandeur au globe de la Terre. Le paladin reconnaît avec, surprise que ce globe vu de près, est immense, tandis qu'il nous paraît fort petit quand nous l'examinons d'ici-bas. Il peut à peine distinguer la Terre plongée dans les ténèbres et privée de clarté; il y découvre des fleuves, des campagnes, des lacs; des vallées, des montagnes, des villes et des châteaux bien différents des nôtres. Les maisons lui paraissent d'une grandeur énorme; il voit de vastes forêts où les nymphes poursuivent chaque jour des animaux sauvages. Astolphe, qui se propose un autre but, ne s'amuse point à considérer ces objets divers, il se laisse conduire dans un vallon qu'environnent deux collines. Là sont recueillies toutes les choses que nous perdons par notre faute, par les injures du temps, ou par l'effet du hasard; il ne s'agit point des empires et des trésors que dispense la capricieuse fortune, mais de ce qu'elle ne peut ni donner ni ravir. Je veux parler des réputations que le temps comme un ver rongeur, mine lentement et finit par détruire. On y voit tous les voeux et toutes les prières que les malheureux pécheurs adressent au Ciel. Là se trouvent encore les larmes et les soupirs des amants; le temps perdu au jeu ou dans l'oisiveté. les vains projets laissés sans sans exécution, les frivoles désirs, dont le nombre immense remplit presque le vallon. Enfin on aperçoit là-haut tout ce qui a été perdu sur la Terre."
Telles sont les richesses principales de ce vallon lumineux. A ce titre; il y a là une montagne de "Bon sens"; mais, pour empêcher cette substance si subtile de s'évaporer on l'a recueillie dans des fioles de diverses grandeurs, marquées par des inscriptions particulières. Astolphe reconnaît, non sans surprise; qu'une foule de gens qui; selon lui; étaient fort sages, ont laissé partir dans la Lune la plus grande partie de leur bon sens... Il remarqua la sienne; s'en empara avec la permission de l'auteur de la mystérieuse Apocalypse et se hâta d'en respirer le contenu. Il prit ensuite la fiole de Roland qui était toute remplie, et la remporta sur la Terre. Mais avant de s'éloigner du globe resplendissant, l'évangéliste lui fit visiter d'autres merveilles, encore. Au bord d'un fleuve filaient les trois Parques : Sur chaque peloton une étiquette indique le nom du mortel dont la vie est attachée à ce fil. Mais il y a là un vieillard, très agile pour son âge qui prend les étiquettes à mesure que la soie est filée; et les emporte en les jetant dans le fleuve. Elles s'y perdent bientôt dans la vase; une sur cent mille peut-être remonte à flot : deux cygnes éclatants sont là qui prennent dans leur bec les noms surnageant. Des nuée de corbeaux, de chouettes, de vautours, corneilles et d'oiseaux de proie s'étendent sur le fleuve et s'efforcent de ne laisser aucun nom reparaître. Cependant, on voit les cygnes s'avancer à la nage vers une colline; une belle nymphe descend à leur rencontre et retire de leurs becs les noms qu'ils ont sauvé du naufrage : elle les porte au temple de l'Immortalité qui couronne la colline, et les suspend autour d'une colonne sacrée où ils demeurent éternellement exposés aux regards. C'est ainsi que l'indiscipliné favori du cardinal Hippolyte d'Este fit son voyage à la Lune. (Extrait de C. Flammarion, Les Mondes imaginaires et les Mondes réels, 1868).


En bibliothèque - Le Roland furieux a été traduit en français par, J.-B. Mirabaud, 1741; d'Ussieux, 1775; Tressan, 1780; Panckoucke et Framery; A. Mazuy, 1830; A. Delatour, 1842; Philippon de La Madeleine, 1843. On a aussi des traductions en vers par Creuzé de Lesser et Duvau de Chavagne, et quelques courts fragments par Voltaire. La meilleure édition ancienne de l'original est celle de Panizzi, Londres, 1830, 8 vol. in-8°.

En librairie - Arioste, Roland Furieux, Gallimard (Folio), 2003, 2 vol.

Le Roland Amoureux, en italien Orlando innamorato, poème romanesque du comte Bojardo, où le merveilleux de la féerie est étalé dans toute sa richesse. L'ouvrage est trop long et l'action trop vaste, trop compliquée, pour qu'on puisse en faire une analyse suivie : mais il faut noter ce qu'il y eut de nouveau dans le plan de l'auteur, et dans sa manière de concevoir l'action et les personnages. Jusqu'alors les romanciers avaient respecté les caractères traditionnels, notamment celui de Roland, toujours représenté comme un modèle de toutes les vertus chevaleresques. Bojardo, le premier, en le montrant amoureux d'Angélique, l'a fait déchoir de cette hauteur morale où l'avaient placé les vieux auteurs. Non seulement il changea la physionomie des personnages connus, mais il créa une foule de caractères de fantaisie : tels sont les rois Agramont, Sobrin, Mandricart, Sacripant et Rodomont. Ces caractères sont bien tracés, et contrastés avec art.

Le plan du Roland amoureux est bien conçu et bien ordonné; l'imitation des Anciens est sensible dans quelques parties. Malheureusement la mort empêcha Bojardo d'achever son poème, et ce manque de dénouement fait tort à l'ouvrage; un misérable continuateur essaya de mener à fin les aventures de Roland. Berni osa entreprendre, après Domenichi, de refondre entièrement le Roland amoureux, en le dégageant des formes sérieuses que Bojardo lui avait données, et il y réussit, tout en suivant son auteur chant par chant avec la plus grande exactitude. C'est donc presque uniquement le style qu'il a refait; mais c'est surtout par le style que vivent les poèmes. Le Roland amoureux, refait par Berni, est, après le Roland furieux d'Arioste, le roman épique italien qu'on lit le plus. (E. B.)



En librairie - Roland l'amoureux, Publications de l'université de Saint-Etienne, 2002.

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