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Jules Claretie

Arsène-Arnaud, dit Jules' Claretie est un écrivain français, né le 3 décembre 1840 à Limoges, d'une famille périgourdine, mort à Paris en 1913. Pendant qu'il suivait les cours du lycée Bonaparte à Paris, il publia dès l'âge de quatorze ans, dans un petit journal, sous le pseudonyme d'Arnold Lacretie, une nouvelle intitulée le Rocher des fiancés. Destiné par son père à suivre la carrière du commerce, il dut entrer dans une maison de commission où, tout en tenant les écritures, il rédigeait pour un journal de circonstance, fondé par l'imprimerie Lahure (la Guerre d'Italie), des correspondances dont il empruntait les éléments aux lettres d'un de ses amis. Après avoir collaboré tour à tour au Diogène (1862), à la France (sous le pseudonyme d'Olivier de Jalin) au Figaro bihebdomadaire où il fut longtemps chargé des échos, à l'Indépendance belge à laquelle il adressait des chroniques, à l'Illustration à laquelle il fournit d'abord un courrier dramatique, puis une causerie hebdomadaire, il lut chargé du feuilleton théâtral à l'Opinion nationale de 1867 jusqu'en 1872. En même temps, il écrivait au Rappel, au Figaro devenu quotidien, sous le pseudonyme de Candide. Un article inspiré par un passage du livre de Ténot sur le coup d'état du 2 décembre et ou il racontait le double supplice d'un paysan nommé Martin Bidauré, laissé une première fois pour mort et ramené une seconde fois devant le peloton d'exécution, lui valut, sur la plainte de Pastoureau, préfet du Var en 1837, une condamnation à l'amende. L'affaire fit grand bruit, car le récit de Jules Claretie avait été reproduit par toute la presse libérale et le demandeur obtint de ce chef d'autres domages-intérêts.

Appelé en témoignage comme ami de Victor Noir lors du procès encore plus retentissant intenté an prince Pierre Bonaparte, meurtrier du jeune journaliste, il suivit, à titre de correspondant du Rappel et de l'Opinion Nationale, les premières opérations de la guerre de 1870 et ne revint à Paris qu'après la journée du 4 Septembre. Membre et secrétaire de la commission chargée d'inventorier et de publier les papiers de la famille impériale, il remplit en outre pendant le siège les fonctions de capitaine d'état-major de la garde nationale et prit part à l'organisation des bibliothèques communales et d'arrondissement. Aux élections du 8 février 1871, il recueillit dans la Haute-Vienne 17,454 voix, sans être élu. 

Après la défaite de la Commune, il reprit son active collaboration à la Presse, où il rédigea le feuilleton dramatique; au Petit Journal, où il occupa le même emploi au Soir, enfin à l'Illustration et au Temps. Pendant plusieurs années il soutint, sans fatigue apparente, la double gageure d'adresser tous les huit jours à l'Illustration une chronique signée Perdican et de tenir, deux fois par semaine, sous son véritable nom, les lecteurs du Temps au courant de tous les bruits du jour en y mêlant souvent de curieuses réminiscences du passé, semées parfois de documents inédits ou peu connus, Cette série, très goûtée du public, a été en partie réunie sous le titre même qu'elle portait dans le journal : la Vie à Paris (1881-1885, 5 volumes in-12). Nommé administrateur de la Comédie-Française, le 20 octobre 1885, après le décès d'Emile Perrin, Jules Claretie fut élu membre de l'Académie française le 26 janvier 1888 en remplacement de Cuvillier-Fleury. Il fut reçu par Renan le 21 février 1889.

L'oeuvre de  Jules Claretie, en tant que romancier, historien, publiciste, critique, auteur dramatique, est plus considérable encore que la part prise par lui au mouvement de la presse de son temps, et il serait presque impossible de grouper en une seule liste la collection de ceux de ses travaux qu'il a réunis en volumes. 

Sans parler de deux romans de jeunesse : Une Drôlesse (1862), écrit en quinze jours sur un titre donné par l'éditeur, et le Dernier Baiser (1863), il faut rappeler ici :Pierrille, histoire de village (1863); les Ornières de la vie (1864), recueil de nouvelles, de même que les Victimes de Paris (1864) et les Histoires cousues de fil blanc (1865); un Assassin (1866), réimprimé ensuite sous le titre de Robert Burat; Mademoiselle Cachemire (1867); Madeleine Bertin (1868); le Roman des soldats (1872); Noël Rambert (1872), réimprimé sous le titre de le Petit Jacques (1881); les Muscadins (1874, 2 volumes); le Beau Polignac (1876, 2 volumes); le Rénégat, roman contemporain (1876), réimprimé sous le titre de Michel Berthier (1883); le Train n° 17 (1877, in-18); la Maison vide (1878, in-18); le Troisième dessous (1878); la Fugitive (1879); le Drapeau (1879, illustré), patriotique récit auquel l'Académie française décerna le prix Vitet; la Maîtresse (1880);  Une femme de proie (1880); les Amours d'un interne (1881); Monsieur le Ministre (1881); le Million (1882), Noris (1883); le Prince Zilah (1884); Jean Mornas (1885); Candidat (1887); Bouddha (1888, illustré); la Cigarette (1890), recueil de nouvelles;  l'Américaine (1892) ; l'Accusateur (1897) ; Brichanteau comédien (1896) 
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Un malheureux début

« A quoi tient la gloire? A rien, monsieur, à la chance d'abord, au hasard ensuite. Tenez, écoutez cette histoire; elle est cruelle, mais amusante. J'ai connu un homme, un camarade, qui avait la plus belle voix du monde, une voix égale pour l'opéra à celle que j'avais, moi, pour le drame, une voix, vous entendez, à renverser tous les autres chanteurs, les mieux doués, les plus renommés, à éclipser le souvenir des Duprez, des Roger, des Capoul... Toulousain, mon ami, des environs de Toulouse, comme Montescure, et ténor. Un brave garçon. Et pas laid du tout, qui plus est. Un peu ramassé, un peu courtaud, le cou gros, mais on fait aux chanteurs sur les qualités physiques un crédit qu'on nous refuse à nous, interprètes des poètes. On peut chanter le Cid en étant laid si la voix est belle, on ne saurait le jouer si la nature ne vous a pas doté d'un physique adapté au personnage. De là, à mon sens et quoique je sois orfèvre, comme M. Josse, la supériorité du tragédien sur le chanteur. Passons. C'est de l'esthétique.

Toutes les qualités donc, mon ami Cadenet les avait. Une voix incomparable! Il pouvait, je vous dis, mettre n'importe qui dans sa poche! Ignorant la musique d'ailleurs, chantant d'instinct comme la cigale, mais mieux que la cigale nécessairement. Nous lui disions :

- Cadenet, tu as huit cent mille francs dans le gosier, apprends à chanter!

- Mais comment apprendre?

- Choisis un professeur. Seulement, défie-toi de lui. S'il est jaloux de ta voix, tu es perdu!

Et je me rappelais le mien, mon professeur, le Conservatoire, ces terribles leçons, où je sentais sourdre la rivalité du maître... Assez parlé de moi désormais! Et puis je raconte l'histoire de Cadenet, non la mienne.

Ce bon Cadenet, qui était à Paris garçon de magasin chez un drapier de la rue du Mail, alla donc trouver M. Roger qui l'écouta et voilà, devant cette voix admirable, pure comme du cristal de roche, M. Roger qui s'écrie :

- Je tiens, ne pouvant plus jouer, à me donner un successeur au théâtre! Voulez-vous prendre des leçons avec moi?

Comment donc! Il était trop heureux, Cadenet! Étudier avec M. Roger! Le grand artiste! Le créateur du Prophète! Cadenet n'avait pas le sou, mais, pour prix de ses leçons, M. Roger ne demandait rien. Le plaisir de révéler un chanteur, la joie d'enseigner. La gloire!

Voilà donc Cadenet qui pioche les vocalises avec M. Roger. Il apprenait à chanter; mais il avait, ce pauvre Cadenet, un sacré défaut, un vice, ah! un vice rédhibitoire! Il n'avait pas de mémoire du tout. Mais de mémoire, je vous dis, pas la moindre. Il chantait, oui, mais quant à se mettre dans la tête un rôle, un personnage, des vers, des scènes, impossible! Chose étrange, la mémoire. J'ai étudié, appris, établi peut-être huit cents rôles dans ma vie, en comptant malheureusement les pannes, je n'aurais qu'à les repasser aujourd'hui une fois avant de me coucher, puis à dormir dessus et je les jouerais demain matin. Voilà un don. La mémoire, c'est l'épée de chevet du comédien.

Il n'en avait pas, lui, Cadenet, et devant un opéra à apprendre, il reculait comme un chat devant la mer à avaler.

- Mais, pourtant, Cadenet, lui disait M. Roger, il faudra bien que vous sachiez enfin un rôle, puisque vous voulez débuter.

- Oui, monsieur Roger. C'est convenu, j'apprendrai! Mais, Dieu de Dieu, que c'est donc difficile!

- Eh! répliquait le professeur, la vie ne se passe pas à déguster le cassoulet. Il faut lutter!

- Je lutterai, monsieur Roger!

M. Roger ne lui demandait pourtant pas de savoir beaucoup d'opéras. Deux seulement : Robert le Diable et les Huguenots. Apprendre Robert et Raoul, deux rôles et deux beaux rôles, en vérité, ce n'était pas aussi dur qu'enlever Malakoff. Ce pauvre Cadenet les piochait donc, les tournait et les retournait dans sa tête, les deux rôles, les mâchait, remâchait, ruminait, les promenait avec lui, s'endormait en les relisant.

- Eh bien, Cadenet, cela va-t-il? demandait M. Roger.

- Ça va, monsieur Roger, ça va, je sais déjà trois actes de
Robert!

Il y mit le temps, Cadenet, mais, enfin, il put arriver à dompter sa mémoire rétive, à savoir ces deux opéras, et M. Roger réussit à le faire engager au Havre.

Du Havre à Rouen, il n'y a pas loin; de Rouen à Paris, il n'y a qu'un pas. Si Cadenet réussissait au Havre, il pourrait fort bien, un beau jour, prendre le train pour Paris. Sa merveilleuse voix le lui permettait!

Bref, il partit pour le Havre comme vers le port qui conduit à la vaste mer, à l'immortalité. J'étais précisément en tournée dans la patrie de Casimiri Delavigne, lorsque je lus dans le Journal du Havre l'annonce des débuts de Cadenet. Ce bon Cadenet! Je jouai Ruy Blas, non pas Ruy Blas précisément, mais l'alguazil, vous savez, qui arrête don César. Il faut bien vivre. Et puis la scène est de la plus haute importance. Il y a drame, situation. Si le rôle n'est pas tenu par quelqu'un de solide, l'acte est compromis. Je l'ai, je m'en vante, toujours sauvé, solidifié!

La veille du jour où Cadenet devait débuter, j'allai le prendre, après la répétition, au Grand-Théâtre. Il rayonnait. On venait d'achever les Huguenots, et la répétition avait admirablement marché.

Le directeur était enchanté, le régisseur se frottait les mains on allait avoir un bon début!

- Pourvu, me disait Cadenet, que ma satanée mémoire ne me trahisse pas!

- Tu sais ton rôle?

- J'en sais deux. Comme l'a exigé monsieur Roger. Pas un de plus. Mais j'en sais deux imperturbablement : Robert et Raoul!

- Eh bien, si tu ne joues que Robert le Diable et les Huguenots, cela suffit. Tu auras ensuite le temps d'apprendre d'autres opéras. La mémoire se perfectionne mécaniquement. Je te donnerai une méthode!

Mais il ne m'écoutait pas. Il marmottait des paroles confuses :

« Les remparts d'Amboise... Oui, lit l'as dit, oui, tu l'as dit, tu m'aimes ! » Il repassait son rôle. Il avait raison.

- Tu seras là demain pour me soutenir? dit-il en faisant le geste du claqueur qui frappe ses mains l'une contre l'autre.

- Si j'y serai!... Pendant les deux premiers actes. Après quoi j'irai m'habiller pour mon alguazil, et je reviendrai ensuite au dernier acte, pour le rappel : Cadenet! Cadenet! Tu m'entendras crier Cadenet, va, je t'en réponds! Tu connais mon creux! l'obusier! Le tonnerre!

Il était ravi.

Toute la journée du lendemain, il se promena devant le Grand-Théâtre, lisant fièrement ces mots sur l'affiche : Pour les débuts de M. Cadenet, premier ténor, les Huguenots, opéra de M. Scribe, musique de Meyerbeer... Et, devant son nom imprimé, il redressait sa petite taille, comme si son front allait toucher les étoiles.

Le soir venu, j'étais à l'entrée de l'orchestre, près de la porte pour sortir plus vite et j'entendais les habitués du théâtre, les abonnés demander qui était ce Cadenet que l'administration présentait là au public havrais pour la première fois. On lui avait arrangé une petite biographie. Cadenet, fils de bonne famille, neveu d'un officier supérieur, entraîné vers les planches par une vocation irrésistible. On racontait que M. Ambroise Thomas, l'ayant entendu dans un concert, s'était arraché les cheveux, désespéré qu'un aussi beau sujet ne sortît pas du Conservatoire. Bref, le terrain était bien préparé. Bonne réclame, bien faite.

Le rideau se lève. J'étais ému comme s'il se fût agi d'une représentation donnée par moi-même. Nous sommes ainsi, nous autres artistes : ou nous nous haïssons mortellement, et c'est la guerre au couteau, ou nous comprenons mieux que personne les angoisses des camarades, et quand leur coeur bat comme une cloche d'alarme, à l'unisson, le nôtre bat de même. Leur émotion, c'est la nôtre. Leur trac, ah! le mot fréquent dans les coulisses, c'est notre trac.

A vrai dire, j'étais persuadé que Cadenet allait gagner la partie haut la main. Une voix superbe, jeune, pas éraillée!... Un beau rôle, car on ne saura jamais ce que les beaux rôles font d'un homme! Il n'avait qu'à se présenter.

- Je lui ferai son entrée, me disais-je. Je serai son bienfaiteur (on appelle ainsi le chef de claque). Apprêtons les battoirs!

La toile se lève. Vous connaissez les Huguenots. Le théâtre représente une salle du château du comte de Nevers, seigneur catholique (encore un beau rôle!) Au fond, des croisées, un jardin, une pelouse. Portes à droite et à gauche. De jeunes seigneurs jouent au ballon, aux dés, au bilboquet. Et Nevers chante :

Des beaux jours de la jeunesse, 
Dans la plus riante ivresse, 
Hâtons-nous, le temps nous presse,
Hâtons-nous, hâtons-nous, hâtons-nous de jouir!
Trois fois : hâtons-nous. Ils se hâtent en perdant du temps. 

Puis le choeur de reprendre : 

Hâtons-nous, le temps nous presse, 
Hâtons-nous, hâtons-nous, hâtons-nous de jouir!
Toujours trois fois. Dans un drame, ce serait parfaitement ridicule. Dans un opéra, on répète trois fois les choses. Dans Shakespeare aussi, du reste!

Je vous passe le choeur :

Aux jeux, à la folie
Consacrons notre vie, 
Et qu'ici tout s'oublie, 
Excepté le plaisir!
Vous voyez, je sais la pièce. Je la sais. J'ai une mémoire! Je dois dire, pour tout expliquer, que j'ai chanté dans les choeurs, à Lons-le-Saunier et à Albi. Mon engagement m'y forçait. Impossible de refuser. On a de ces humiliations.

Bref, le choeur fini, c'est l'entrée de Raoul. Raoul de Nangis, gentilhomme protestant, arrive après le morceau d'ensemble et l'allegretto moderato. Il est annoncé par le dialogue entre Tavannes, gentilhomme catholique, et Nevers :

De ces lieux enchanteurs châtelain respectable, 
Pourquoi donc, cher Nevers, ne pas nous mettre à table? 
Et Nevers :
- Nous attendons encore un convive!

- Et lequel?

- Un jeune gentilhomme, un nouveau camarade Qui, dans les lansquenets, vient d'acquérir un grade Par le crédit de l'Amiral!

- Oh, ciel, c'est donc un huguenot?

Au milieu de leurs plaisirs, ils n'oublient pas leur haine, les jeunes seigneurs! Le huguenot, c'est l'ennemi! De Retz s'écrie : Je veux m'en amuser! Nevers répond : Et moi, le convertir!
Au culte des vrais dieux, l'amour et le plaisir!
Très légers, ces jeunes seigneurs catholiques. C'est là-dessus que Raoul de Nangis fait son entrée. Accompagnement quasi allegretto. Il apparaît, il s'avance, il regarde un à un les jeunes seigneurs, il sourit et il commence :
Sous ce beau ciel de la Touraine,
Parmi ce que la cour offre de plus brillant,
Pour moi, simple soldat que l'on connaît à peine, 
Ah! quel honneur d'être admis!...
Et Cossé, gentilhomme catholique, répond : Sur mon honneur, très bien! tandis que Tavannes réplique avec mépris :
Oui, l'air gauche et gêné d'un noble de province!
Notez que j'avais, dans une conversation préalable, conseillé à Cadenet de tirer parti de son entrée (au théâtre, il faut tirer parti de tout) et de s'adresser moins aux jeunes seigneurs catholiques qu'au public havrais pour dire, modestement, la main droite sur le pourpoint, côté du coeur, comme un débutant :
Pour moi, simple soldat que l'on connaît à peine,
Ah! quel honneur d'être admis!
- Regarde le public, regarde les femmes, lui avais-je dit, sois à la fois souriant et ému, pris d'inquiétude et plein de certitude, ça fera très bien!

Le voilà donc qui entre, Cadenet, parmi les jeunes gentilshommes catholiques. Pas mal costumé. Une plume un peu trop grande au chapeau, l'air un peu chasseur tyrolien, mais la jambe bien prise dans le maillot et les bottes à créneaux. Vraiment pas mal. Pittoresque. Il s'avance. Il sourit. Il salue. Il regarde Cossé, Nevers, de Retz, Tavannes, il regarde le public et, tout à coup, il attaque de sa belle voix :

Oui, voilà mes seules amours,
Le vin, le jeu, les belles, 
Voilà mes seules amours!
Et il chantait de si bon coeur avec une telle foi!
Le vin, le jeu, les belles!
Stupéfaction. Le malheureux perdait la tête. Il oubliait Raoul, il oubliait les Huguenots, il chantait Robert le Diable. Des deux opéras, il piquait une tête dans celui qui venait là, tout naturellement à sa mémoire, sa pauvre, sa débile et hésitante mémoire. Il y eut, sur la scène et dans la salle, un tel étonnement que tout d'abord personne, mais personne, ne parut s'apercevoir de la stupéfiante erreur. Moi-même, j'étais muet, pétrifié. Parmi les artistes, seul, Berrouillet, qui jouait Nevers, disait tout bas à l'infortuné Cadenet :

- Mais c'est Robert que vous chantez là! Vous chantez Robert. C'est Raoul, ce n'est pas Robert que vous jouez ce soir! Raoul! Raoul! Raoul!

Cadenet n'entendait pas, ne comprenait pas. Il continuait à chanter :

Le vin, le jeu, les belles, 
Voilà mes seules amours!
Mais, après tout, dans une fête de jeunes seigneurs catholiques, qui disaient tout à l'heure :
Hâtons-nous, le temps presse, 
Hâtons-nous de jouir,
cela allait encore, le vin, le jeu, les belles! Et les chanteurs et l'orchestre avaient pris le parti de continuer les Huguenots, se disant que le débutant allait brusquement s'apercevoir de son erreur. Et Berrouillet, haussant la voix, se mettait à crier dans le rôle de Nevers :
Que Bacchus me guide,
Que lui seul préside 
A ce gai repas!
lorsque tout à coup, ah! cette fois ce fut le comble! ce pauvre Cadenet, donnant de toute sa poitrine, de répondre avec colère par un formidable !
C'en est trop! Qu'on arrête un vassal insolent!
Il continuait Robert, il répondait à Nevers en faisant arrêter Raimbaud. Les jeunes seigneurs catholiques reculaient de terreur ou éclataient de rire. Le public criait :

- Oui! oui! c'en est trop! On se moque de nous! A la porte! A bas le débutant! Notre argent!

Et Cadenet, emporté par l'inspiration, de s'avancer vers Nevers et de hurler, en chantant toujours Robert le Diable :

Une heure je t'accorde! 
Fais ta prière et puis... Qu'on le pende à l'instant.
Cette fois, il n'y eut plus moyen de continuer. Une tempête épouvantable s'était déchaînée dans la salle.

- La toile! la toile! Au poste! Des sergents de ville!

On s'armait de petits bancs, on voulait les jeter à la tête de Cadenet; on frappait déjà, à les briser, sur les banquettes. On allait chercher la police; les sergents de ville apparaissaient... La voix du régisseur se fit entendre, commandant aux machinistes : « Au rideau! »

Et Cadenet vit s'abaisser, entre lui et le public exaspéré, cette toile qui s'interposait ainsi, barrière sinistre bien que légère, entre lui et sa gloire. On l'emmena. Il voulait continuer. Sa voix puissante répétait :

- J'ai commencé mon rôle, je veux le finir!

- Mais on joue les Huguenots, malheureux, et vous chantez Robert le Diable!

- Cela ne fait rien! J'ai commencé, je veux achever!...

Il fallut le traîner dans la coulisse. Le pourpoint déchiré, le chapeau bosselé, agitant la plume tombée et qu'il avait ramassée, il se débattait comme un véritable protestant dans le massacre de la Saint-Barthélemy. Bientôt il allait s'arracher les cheveux, se donner des coups de poing dans la poitrine et s'écrouler le long d'un portant, le pauvre garçon, désespéré et comprenant enfin, mais trop tard! sa mésaventure.

Vainement le régisseur vint-il réclamer l'indulgence du public, essayer d'expliquer le déplorable malentendu, le public n'admit aucune excuse :

- Pas de Cadenet! Plus de Cadenet! A la porte, Cadenet! Qu'on nous rende notre argent!

L'administration fit offrir le remplacement immédiat du malheureux Cadenet par Fourgousse, également de Toulouse, qui était très aimé. Et Fourgousse, qu'on alla chercher dans la salle, apparut bientôt dans le costume de Raoul, sous un tonnerre d'applaudissements. Cette fois, Raoul disait bien aux seigneurs catholiques :

Sous ce beau ciel de la Touraine, 
Parmi ce que la cour offre de plus brillant...
On lui fit un succès colossal.

Et je revins, moi, reconduisant Cadenet à sa chambre de l'hôtel Frascati, pendant qu'il hochait la tête et répétait d'un ton navré :

- Quelle mémoire! Quelle atroce mémoire! Non, jamais, je n'oserai plus remonter sur les planches! Jamais! Jamais! »
 

(J. Claretie, Brichanteau comédien).

Comme historien,  Jules Claretie a publié : les Derniers Montagnards (1867), étude sur l'insurrection de prairial an III; l'Empire, les Bonaparte et le Cour (1871), recueil de documents échappés à la destruction du Palais des Tuileries; le Champ de Bataille de Sedan (1871); Paris assiégé (1871); la France envahie (1871); Histoire de la Révolution de 1870-1871 (2 volumes), qui obtint un débit considérable et dont il a paru une nouvelle édition revue et augmentée (1875-1876, 5 volumes); Camille Desmoulins, Lucile Desmoulins et les Dantonistes (1875, portr.); Cinq ans après, l'Alsace et la Lorraine depuis l'annexion (1876); le Drapeau (1879); Un Enlèvement au XVIIIe siècle, documents tirés des Archives nationales (1883). La Libre parole (1868); la Poudre au vent, notes et croquis (1869); Ruines et Fantômes (1873), renferment un grand nombre de portraits, d'études et de causeries se rattachant autant à la série précédente qu'à l'histoire littéraire proprement dite, représentés par Elisa Mercoeur, Georges Farcy, Alphonse Rahbe, H. de la Morvonnais (1864); Petrus Borel le Lycanthrope, sa vie et ses oeuvres (1865); la Vie moderne au théâtre (1869-1875, deux séries), recueil de feuilletons de l'Opinion nationale et de la Presse; Molière, sa vie et ses oeuvres (1873), etc. Citons encore : Peintres et sculpteurs contemporains (1873); J.-B. Carpeaux (1875, portrait); Portraits contemporains (1875); l'Art et les Artistes contemporains (1876); Jules Dupré (1879), signé : « un critique d'art »; et, dans un tout autre ordre d'idées : Voyage d'un Parisien (1865); Journées de voyage, Espagne et France (1870); Célébrités contemporaines (1883);  Journées de vacances (1887); la Vie à Paris, de 1881 à 1905, 13 volumes; le Sang français (1901); Brichanteau célèbre (1905); etc.

Jules Claretie a fait en outre représenter : la Famille des gueux, drame en cinq actes, avec Petrucelli della Gattina (Ambigu, mars 1869), Raymond Lindey (Menus-Plaisirs, novembre 1869), drame emprunté à la période révolutionnaire et un moment arrêté par la censure : les Muscadins (Théâtre Historique, 1874), drame tiré de son roman; Un Père (Gymnase, février 1877), pièce en quatre actes, avec Adrien Decourcelle; le Régiment de Champagne (Théâtre Historique, septembre 1877), drame en cinq actes; les Mirabeau (1879); Monsieur le Ministre (Gymnase, février 1883), comédie en cinq actes avec la collaboration anonyme de Dumas fils et Busnach; le Prince Zilah (Gymnase, février 1885), pièce en cinq actes, tirées toutes deux de romans cités plus haut.

Outre un grand nombre de portraits de Jules Claretie gravés sur bois et à l'eau-forte, on peut citer ceux de Carolus Duran (en buste), de Gabriel Ferrier (de face, à mi-corps; Salon de 1888) et de Friant (Exposition universelle de 1889), représentant le modèle dans son cabinet d'administrateur. (Maurice Tourneux).

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