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Le Cid dans la littérature

La Chronique rimée du Cid a été publiée par Francisque Michel dans le Jahrbücher der Literatur, de Vienne, en 1846, sur un manuscrit de la Bibliothèque nationale. Elle est du XIIIe ou XIVe siècle, et ne constitue qu'un fragment de onze cent vingt-six vers. 

Le récit relatif au Cid débute par la querelle du comte de Gormaz avec don Diègue, et on y trouve, sous une forme différente de celle de la chronique en prose, les divers épisodes auxquels le Cid a dû sa popularité.

Le Poème du Cid est un des textes primitifs de la littérature espagnole. Cette oeuvre, que l'on confond souvent avec la Chronique rimée du Cid, remonte au XIIIe siècle. D'après les dernières lignes du manuscrit, elle aurait eu pour auteur un certain Pierre Abbe.

C'est une véritable chanson de geste, récit du genre épique, de 3 774 vers, et qui a pour sujet la partie de la vie de Rodrigue de Bivar qui s'est écoulée entre son exil de Burgos et la punition des infants de Carrion. On a dit que le Poème du Cid est, à quelques égards, une imitation de la Chanson de Roland. Il a été traduit en français par Damas-Hinard (Paris, 1858, in-4°), qui a publié en même temps une Cronica rimada, autre récit épique, de composition plus récente et de moindre valeur.

Le poème débute par l'épisode du serment que le Cid force Alphonse à prêter, relativement à l'assassinat de don Sanche, et se continue par l'exil du Cid, qui rentre à Bivar; sa maison est en ruine; il se lamente, et se dirige vers Burgos. On ne veut pas le recevoir dans Burgos, de peur d'encourir la colère du roi. Il entre dans l'église Sainte-Marie; il  fait sa prière, puis il sort de la ville. C'est encore dans ce poème que se trouve l'épisode si connu du prêt considérable consenti par des juifs sur le dépôt d'une caisse en fer, qui devait renfermer des joyaux et des diamants, mais qui ne renfermait que des cailloux.

Le Cid rembourse la somme, puis ouvre la caisse devant les juifs stupéfaits. La seule chose qui donne à quelques parties de l'ouvrage un coloris poétique, c'est la naïveté chevaleresque du style, aidée de quelques situations heureusement peintes.

A ce premier poème se rattachent les Romances du Cid, plus populaires encore. Destinées au chant, elles se répandirent parmi toutes les classes : les mères les apprenaient à leurs enfants; on les entendait retentir dans les fêtes publiques et sur les champs de bataille. Recueillies plus tard, au nombre de cent deux, pour former le Romancero du Cid, elles fournirent à l'Espagne, et indirectement à Corneille, de hautes inspirations tragiques.
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Don Diègue et ses fils

« Jamais homme ne fut plus triste que don Diègue. Jour et nuit il ne faisait que penser à la honte de sa maison. La maison de Laynez était riche et antique, avant même celle des Inigo et des Abarca. Il sent que ses forces ne peuvent suffire à sa vengeance, que ses longues années l'entraînent dans la tombe, et que son ami don Gormas passe fièrement dans la ville sans que personne ose lui barrer le chemin. Il ne peut ni dormir, ni manger, ni lever ses yeux de la terre, ni passer le seuil de sa maison, ni adresser la parole à ses amis, ni recevoir d'eux des consolations, dans la crainte de les flétrir par le souffle de son déshonneur.

Enfin don Diègue secoue la chaîne de sa douleur muette : il fait venir ses fils, et, sans leur parler de son affront, il leur prend les mains, et les leur serre si fortement avec des liens, qu'ils lui demandent grâce en pleurant. Il commençait à perdre l'espérance qu'il avait conçue, lorsque, voulant lier à son tour Rodrigue, le plus jeune de ses fils, il trouva ce qu'il n'avait pas espéré.

Le jeune Rodrigue, les yeux enflammés de colère comme ceux d'un tigre, se recule vivement et dit à son père : « Vous oubliez que vous m'avez fait gentilhomme; moi, je me souviens que vous êtes mon père. Sans cela, ce bras que vous voyez tendu me servirait de poignard pour chercher au fond de vos entrailles la réparation de cette injure! » Des larmes de joie coulent alors des yeux du vieillard : « C'est toi, s'écria-t-il, c'est toi, Rodrigue, qui es mon fils : ta colère me rend la paix, ton indignation calme mes douleurs. Ce bras, ce n'est pas contre ton père qu'il faut le lever : c'est contre l'infâme qui a déshonoré notre maison. - Où est-il? » C'est toute la réponse de Rodrigue, et il ne donne pas le temps à son père de raconter son affront..»  (Romances du Cid).

Chronique du Cid. - La critique moderne ne croit pas cette chronique antérieure au XIVe siècle, quoique, d'après une tradition, elle ait été trouvée dans le tombeau même du Cid, à San-Pedro de Cardena. Elle reproduit une partie de la Cronica general de España et semble lui être postérieure. Ce n'est qu'une grande version nationale des exploits du héros. Elle commence aux premières victoires du Cid sous Ferdinand, ne fait que quelques allusions aux événements de sa jeunesse, sur lesquels Guilhem de Castro et Corneille ont composé leurs drames, et raconte surtout, avec la plus grande minutie, ses aventures guerrières. Elle a été imprimée en 1612.
Les jeunesses de l'excellent Cid Campeador (en espagnol las Mocedades del Cid Campeador), est une tragédie en deux parties, du poète espagnol Guilhem de Castro (1618). C'est à la première partie de cet ouvrage que Corneille a emprunté son Cid; l'action et les scènes principales sont à peu près les mêmes. L'oeuvre de Guilhem de Castro est plutôt une longue chronique chevaleresque qu'un drame ou une tragédie; mais si l'ouvrage est défectueux, à cause de l'éparpillement de l'action et de ses impossibilités scéniques, il étincelle de beautés véritablement sublimes, de situations frappantes, de traits de génie que le grand Corneille a le plus souvent admirablement rendus, mais qu'il n'a pas toujours dépassés.
Le Cid est une tragédie de Pierre Corneille, en cinq actes et en vers, représentée en 1636. Le Cid de l'histoire est un condottiere brave, mais cruel et tout à fait dénué de scrupules. La légende l'idéalise de plus en plus; mais il est encore bien rude dans la Chronique rimée et même dans le Poème du Cid. Si Corneille ne connaissait pas ces sources, il a lu certainement le Romancero, où le Cid. est surtout présenté comme un héros bon et pieux. Mais le véritable précurseur de Corneille, c'est Guilhem de Castro. En imitant son modèle, Corneille sut rester original. Il condense en un véritable drame ce qui était, chez Guilhem de Castro, une épopée dramatique.

Chimène, fille du comte de Gormas, et Rodrigue, le Cid, fils de don Diègue, s'aiment réciproquement. Don Diègue vient d'être nommé gouverneur du prince de Castille, honneur que le comte de Gormas croyait réservé à lui seul. Il s'en plaint amèrement à don Diègue et lui donne un soufflet. Don Diègue tire son épée pour se venger; mais le comte la lui fait aisément tomber des mains. La situation du Cid devient cruelle lorsqu'il apprend que l'offenseur de don Diègue est père de Chimène. Le sentiment de l'honneur l'emporte. Il provoque don Gormas et le tue. Chimène, fidèle à la voix du devoir, vient demander au roi don Fernand vengeance contre Rodrigue. Cependant, Rodrigue ose se présenter chez Chimène, dont il vient de tuer le père; alors, a lieu une scène d'une incomparable beauté. Ensuite, Rodrigue rencontre don Diègue qui cherche son fils pour lui exprimer sa satisfaction. Il lui annonce une descente imprévue des Maures vers Séville, et le presse de voler aux ennemis. Bientôt Rodrigue, qui a vaincu les Maures, reparaît devant le roi et lui fait le récit du combat. Chimène se présente pour implorer de nouveau la justice du roi, qui lui accorde à regret l'épreuve d'un duel entre le Cid et le chevalier qu'elle choisira pour champion, mais sous la condition qu'elle épousera le vainqueur. Don Sanche s'est offert à combattre pour elle. Avant le combat, Rodrigue vient encore une fois offrir sa vie à Chimène, qui lui donne l'ordre de revenir vainqueur. Bientôt, don Sanche apporte aux pieds de Chimène l'épée du Cid. Croyant son amant tué, elle éclate en imprécations contre le meurtrier. Le roi la détrompe: Rodrigue vit encore. Et c'est lui qui a envoyé Don Sancho porter son épée. Mais il paraît lui-même : Chimène, enfin, se laisse persuader, et consent à donner sa main à Rodrigue lorsque celui-ci aura achevé de vaincre les Maures en Afrique.

L'unité de temps n'est maintenue dans le Cid que grâce à toutes sortes d'invraisemblances. Quant à l'unité de lieu, Corneille ne se tire d'affaire qu'en ne précisant pas en quel endroit se passe chaque scène. Mais, en aucune partie, l'unité d'action ne fait défaut. Les rôles de second ordre sont un peu sacrifiés : don Sanche est parfois un peu ridicule, l'infante, qui aime aussi Rodrigue, mais qui le trouve au-dessous de sa naissance, malgré ses luttes intéressantes avec elle-même, paraît bien pâle auprès de Chimène; le roi est d'un caractère bonhomme, un peu au-dessous de la royauté de tragédie, mais, en somme, sage et aimable. En revanche, les premiers rôles sont de toute beauté. Don Diègue a un hautain sentiment de l'honneur,
qui l'emporte sur son amour paternel. Rodrigue a la fierté de son père, avec un courage juvénile; et, en même temps, il est rempli de tendresse. Chimène elle-même est aussi digne d'estime dans sa passion que dans son ardeur à venger son père. Dans ce drame, où l'on trouve à peine un mauvais sentiment, les héros nous apparaissent pleins d'énergie et d'amour. Tout y cède à une affection et à une admiration réciproques qui font de Chimène et du Cid deux types immortels de jeunesse et de fidélité. Plusieurs vers de cette tragédie ont passé dans la langue littéraire :

- Ses rides sur son front ont gravé ses exploits.

- Rodrigue, as-tu du coeur? - Tout autre que mon père 
L'éprouverait sur l'heure...

- Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées,
La valeur n'attend pas le nombre des années. 

- Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître,
Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître. 

- A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

La Querelle du Cid.
Souvent racontée, notamment par Taschereau, dans son Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille (Paris, 1855, 2e édit.), et par Marty-Laveaux, au t. Ill de l'édition de Corneille qu'il a donnée dans la Collection des grands écrivains de la France (Paris, 1862), l'histoire de la querelle du Cid a été reprise, plus tard, éclaircie en quelques points, et complétée par Henri Chardon, dans son ouvrage intitulé la Vie de Rotrou mieux connue et la querelle du Cid (Paris et Le Mans, 1884). Nous n'en toucherons ici que deux points, à savoir quelles furent les raisons de l'espèce de persécution que Richelieu dirigea contre le Cid; et ce que vaut la brochure qu'il fit écrire par l'Académie pour troubler ou pour inquiéter le triomphe de Corneille.

Ecartons d'abord la raison d'Etat, sur laquelle Michelet, au t. XII de son Histoire de France, et après lui tant d'autres, ont tant et d'ailleurs si éloquemment insisté. Une simple observation peut en effet suffire. C'est que si le cardinal avait vu dans cette espèce d'apologie du duel une offense à ses édits et un obstacle pour ses desseins, il eût sans doute arrêté les représentations de la pièce, et ne se fût pas autrement embarrassé de la faire critiquer par ses académiciens. Mais il ne s'est même pas avisé que la pièce pût avoir cette portée, et ce n'est pas le ministre, en lui, qui la trouva dangereuse, mais l'auteur dramatique ou le poète qui la trouva mauvaise. Ce grand homme était un homme, et même un homme de lettres. Tandis qu'il dépensait deux ou trois cent mille écus, si nous en croyons Guy Patin, qui s'en indigne d'ailleurs, pour faire monter sur son propre théâtre une pièce qui ne réussissait pas, le Cid faisait courir Paris. C'était une première blessure à laquelle il était aussi sensible pour le moins qu'un Mairet ou qu'un Scudéry. D'un autre côté, le poète, avant de produire son Cid en public, ne l'avait pas soumis à son ancien protecteur, n'avait pas sollicité l'approbation, et surtout les conseils de l'auteur de Mirame et de la Comédie des Tuileries. Enfin, il est permis de croire que le cardinal fut bien aise, en obligeant son Académie, dont on se moquait un peu, et dont le Parlement refusait d'homologuer les lettres de fondation, de lui faire faire acte de corps public. N'était-ce pas ainsi que, quelque cinquante ans auparavant, l'Académie de la Crusca s'était affirmée, comme l'on dit, par une critique acerbe, et violente même, de la Jérusalem du Tasse!

Pour la brochure qui sortit de là, on estime communément aujourd'hui qu'en l'appelant «-une des meilleures critiques qui ait été faite sur aucun sujet », La Bruyère, en ses Caractères, l'a jugée d'une manière beaucoup trop favorable. Elle est presque entièrement de la main de Chapelain - nous le savons par sa Correspondance - et elle vaut mieux que la Pucelle. Mais elle est très éloignée d'être un chef-d'oeuvre en son genre, et le mérite éminent du Cid n'y est pas aperçu. Non pas que quelques-unes des observations de Chapelain ne soient justes, et, même contre Corneille, il n'a pas toujours tort. Nous devons surtout le louer d'avoir posé là d'excellents principes de critique, s'il ne les a pas toujours bien appliqués, et notamment celui-ci : que ni le succès d'une oeuvre, ni même le plaisir qu'elle nous cause ne sauraient être la mesure ou les juges de sa valeur. 

« Comme les observations des censeurs du Cid n'ont pu préoccuper l'Académie, le grand nombre de ses partisans n'a point été capable de l'étonner. Elle a bien cru que le Cid pourrait être bon, mais elle n'a pas cru qu'il fallût conclure qu'il le fût, à cause seulement qu'il avait été agréable [...]. La nature et la vérité ont mis un certain prix aux choses, qui ne peut être changé par celui que le hasard ou l'opinion y mettent, et c'est se condamner soi-même que d'en faire jugement selon ce qu'elles paraissent, et non pas selon ce qu'elles sont. » 
Voilà qui n'est pas mal pensé; et si tout était aussi bien de la même force dans les Sentiments de l'Académie sur le Cid, il en faudrait sans doute féliciter Chapelain. Mais pourquoi s'est-il avisé d'y reprendre ce qui en fait précisément la beauté, les deux grandes scènes de Rodrigue et de Chimène, la première du troisième acte et la première du cinquième? Et comment n'a-t-il pas vu qu'elles sont, à vrai dire, toute la pièce, puisqu'elles sont tout le drame.
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Sentiments de l'Académie au sujet du Cid.
Les Sentiments de l'Académie sur le Cid. - C'est la page 58 du manuscrit autographe de Chapelain avec les observations de Richelieu, écrites, les unes de la main de Citois, son médecin, les autres, comme celle-ci, de la propre main du cardinal.

C'est, en effet, par là que le Cid se distingue de tout ce qui l'avait précédé, sans en excepter la Sophonisbe elle-même de Mairet. Ce que les auteurs dramatiques avaient mis jusqu'alors d'intérêt dans la combinaison romanesque des événements, Corneille, lui, l'a mis pour la première fois - et il semble bien qu'on ne doive dire aussi pour la dernière fois - dans ce que nous appellerions aujourd'hui la succession des états d'âme des personnages. Car, de quoi s'agit-il dans le Cid et à quoi nous y intéressons-nous? Uniquement à ce qu'il adviendra de Rodrigue et de Chimène, et si la piété filiale sera plus forte en eux que l'amour, ou au contraire si l'amour triomphera en eux de ce qu'ils doivent à leurs pères. Tout le reste est secondaire ou accessoire, pour ne pas dire indifférent. Nous ne nous soucions ni du roi, ni de don Sanche, encore moins de l'infante, et à peine de don Diègue ou du comte de Gormas. Mais jusqu'où peut aller la force de l'amour, si dans l'âme de Rodrigue elle fera taire la voix de l'honneur, ou si dans le coeur de Chimène elle étouffera celle du sang, voilà le vrai sujet de Corneille, qui n'était pas tout à fait celui de Guillen de Castro; voilà ce qu'il a de son fond personnel ajouté lui-même à l'original espagnol; et voilà ce qui fait de l'apparition du Cid une date mémorable entre toutes dans l'histoire littéraire. Avec et par le Cid la tragédie française a pris conscience de son véritable objet. Elle s'est différenciée de la tragi-comédie avec laquelle elle s'était confondue jusqu'alors. Elle a vu dans quelle direction il lui faudrait chercher la perfection de son genre. Et il est vrai d'ailleurs que, comme nous l'allons voir, Corneille, quant à lui, n'a tenu qu'une partie des promesses du Cid, mais c'était justement pour nous une raison d'y insister, quand la valeur même de l'oeuvre, sa signification historique, et l'art nouveau qu'elle inaugurait ne nous en auraient pas fait une obligation.

Le Cid ou Respect d'un père, tragédie espagnole de J.-B. Diamante. - C'est une traduction médiocre du Cid de Corneille; Voltaire, par une étrange erreur, crut que l'imitateur était Corneille. Or Diamante n'avait que dix ans en 1636, date de la représentation du Cid.
La fille du Cid, drame historique en trois actes, par Casimir Delavigne (1840). - Le Cid a eu de Chirnène, qui n'existe plus, une fille nommée Elvire. Il lui destine Fernand, fils de son ami Fanès de Minaya, guerrier intrépide. Rodrigue, frère de Fernand, aime aussi Elvire et se retire dans un cloître pour échapper à cet amour. Elvire, qui de son côté l'aime en silence, essaye en vain de lui donner le goût des combats. Mais Fernand est tué dans une rencontre avec les Maures, et Rodrigue se jette dans la mêlée pour le venger. Il se révèle comme un héros et pourra désormais épouser Elvire. Cette pièce, qui se termine par la mort du Cid, blessé à mort dans un combat contre les Maures, n'est pas une des meilleures de Casimir Delavigne. (NLI).
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