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Bourget

Justin Bourget est un mathématicien né à Savas (Ardèche) en 1822, mort à Clermont-Ferrand le 10 octobre 1887. Reçu docteur ès sciences en 1852, il fut successivement professeur à la Faculté des sciences de Clermont, directeur des études au collège Sainte-Barbe et recteur des Académies d'Aix (1878-1882) et de Clermont (1882 -1887). Ses principaux ouvrages sont : Variations des constantes arbitraires (Paris, 1852, in-8); Théorie mathématique des effets dynamiques de la chaleur donnée à un gaz permanent (Paris, 1859; in-8); Théorie élémentaire des approximations numériques (Paris, 1860, in-12); Note sur l'hypothèse cosmogonique de Laplace(Paris, 1862, in-8); Tables de logarithmes, de 1 à 10,000 et de minute en minute (Paris, 1861, in-32); Théorie mathématique des machines à air chaud (Paris, 1871, in-4), et en collaboration avec  Ch. Housel : une Géométrie analytique (Paris, 1872, in-8), et deux traités d'arithmétique et de géométrie élémentaires. (L. S.).
Paul Bourget,  fils du précédent, est un écrivain né à Amiens le 2 septembre 1852, mort en 1935. Elève du lycée Louis-le-Grand, il suivit ensuite les cours de l'École des Hautes-Études, et songea un instant à se consacrer à la philologie grecque; mais il abandonna bientôt la linguistique pour la critique littéraire, la poésie et le roman. Après avoir collaboré à la Revue des Deux Mondes et à la Renaissance, il fut, avec André Michel, l'un des directeurs littéraires du Parlement, où il donna de nombreuses et remarquables études, ainsi qu'à la Nouvelle Revue.

Dans ses premiers romans (l'Irréparable; Deuxième Amour ; Cruelle énigme, 1885;  André Cornélis, 1886;  Mensonges, 1887), il se montre surtout psychologue habile à débrouiller la complexité des psychologies féminines, et observateur complaisant des moeurs mondaines. C'est, dans un cadre qui rappelle celui des romans d'Octave Feuillet, la description très précise et souvent subtile de certaines crises d'âme.

Paul Bourget y renouvelle le genre, en France traditionnel, du roman d'analyse. On a justement reproché à ces livres une nuance de sensibilité maladive et troublante. Mais, dès le Disciple (1889), le philosophe apparaît auprès du psychologue; jusqu'alors disciple passionné de Taine et de ses théories déterministes, il commence à s'inquiéter de leurs conséquences morales.
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Un philosophe moderne

« Une légende qui n'a pas été démentie veut que tous les bourgeois de la ville de Koenigsberg aient deviné qu'un événement prodigieux bouleversait l'univers civilisé, à voir simplement le philosophe Emmanuel Kant modifier la direction de sa promenade quotidienne. Le célèbre auteur de la Critique de la raison pure avait appris le jour même que la Révolution française venait d'éclater. Quoique Paris soit peu propice à d'aussi naïfs étonnements, plusieurs habitants de la rue Guy-de-la-Brosse éprouvèrent, par une après-midi de janvier 1887, une stupeur presque pareille à constater la sortie, vers une heure, d'un philosophe moins illustre que le vieux Kant, mais aussi régulier, aussi maniaque dans ses faits et gestes, sans compter qu'il est plus destructif encore dans son analyse, - M. Adrien Sixte, celui que les Anglais appellent volontiers le Spencer français. Il convient d'ajouter tout de suite que cette rue Guy-de-la-Brosse, qui va de la rue de Jussieu à la rue Linné, fait partie d'une véritable petite province bornée par le jardin des Plantes, l'hôpital de la Pitié, l'entrepôt des vins et les premières rampes de la montagne Sainte-Geneviève. C'est dire qu'elle permet ces familières inquisitions du coup d'oeil, impossibles dans les grands quartiers de la ville où le va-et-vient de l'existence renouvelle sans cesse le flot des voitures et des passants. Ici ne demeurent que de petits rentiers, de modestes professeurs, des employés au Muséum, des étudiants désireux d'étudier, de tout jeunes gens de lettres qui redoutent autour de leur solitude les tentations du pays Latin. Les boutiques sont achalandées par cette clientèle, fixe comme celle d'un faubourg. Le boulanger, le boucher, l'épicier, la blanchisseuse, le pharmacien, - tous ces noms sont prononcés au singulier par les domestiques qui vont aux emplettes. Il n'y a guère place pour une concurrence dans ce carré de maisons que dessert la ligne des omnibus de la Glacière et qu'orne une fontaine capricieusement chargée d'images d'animaux, en l'honneur du jardin des Plantes. Les visiteurs de ce jardin s'y rendent rarement par la porte qui fait face à l'hôpital; aussi, même dans les belles journées de printemps et quand la foule abonde sous les arbres reverdis de ce parc, asile favori des militaires et des nourrices, la rue Linné demeure calme comme d'habitude, et à plus forte raison les rues avoisinantes. S'il se produit dans ce coin isolé de Paris une affluence inusitée, c'est que les portes de l'hospice de la Pitié s'ouvrent aux visiteurs des malades, et alors se prolonge sur les trottoirs un défilé de figures humbles et tristes. Ces pèlerins de misère arrivent munis des friandises destinées au parent qui souffre derrière les vieux murs grisâtres de l'hôpital, et les habitants des rez-de-chaussée, des loges et des magasins ne s'y méprennent pas. Ils prennent à peine garde à ces promeneurs de hasard, et toute leur attention se réserve pour les passants qui apparaissent tous les jours sur les trottoirs et à la même minute. Il y a ainsi, pour les boutiquiers et les concierges comme pour le chasseur dans la campagne, des signes précis de l'heure et du temps qu'il fera dans les promeneurs de ce quartier, où résonnent parfois les appels sauvages poussés par quelque bête de la ménagerie voisine : un ara qui crie, un éléphant qui barrit, un aigle qui trompette, un tigre qui miaule. En voyant trottiner, sa vieille serviette en cuir verdi sous le bras, le professeur libre qui grignote un croissant d'un sou acheté en hâte, ces espions du trottoir savent que huit heures vont sonner. Quand le garçon du pâtissier-restaurateur sort avec ses plats couverts, ils savent qu'il est onze heures, et que le chef de bataillon retraité qui loge tout seul au cinquième étage de telle maison va déjeûner et ainsi de suite pour tous les instants du jour. Un changement dans la toilette des femmes qui promènent ici leurs élégances plus ou moins coquettes est noté, critiqué, interprété par vingt bouches bavardes et peu indulgentes. Enfin, pour employer une formule très pittoresque du centre de la France, les moindres allées et venues des habitués de ces quatre ou cinq rues sont « dans les langues », et les allées et venues de M. Adrien Sixte plus encore que celles de beaucoup d'autres, on va comprendre pourquoi, par une simple esquisse du personnage. D'ailleurs les détails de la vie menée par cet homme fourniront aux curieux de nature humaine un document authentique sur une espèce sociale assez rare, celle des philosophes de profession. Quelques échantillons nous ont été donnés de cette espèce par les anciens et plus récemment par Colerus à propos de Spinoza, par Darwin et Stuart Mill à propos d'eux-mêmes. Mais Spinoza était un Hollandais du XVIIe siècle, Darwin et Mill grandirent dans l'opulente et active bourgeoisie anglaise, au lieu que M. Sixte vivait sa vie philosophique en plein Paris de la fin du XIXe siècle. J'ai connu dans ma jeunesse, et quand les études de cet ordre m'intéressaient, plusieurs individus aussi emprisonnés que lui dans l'atmosphère des spéculations abstraites. Je n'en ai pas rencontré qui m'ait fait mieux comprendre l'existence d'un Descartes dans son poêle au fond des Pays-Bas, ou celle du penseur de l'Ethique, lequel n'avait, comme on le sait, d'autres distractions à ses rêveries que de fumer parfois une pipe de tabac et de faire battre des araignées.

Il y avait juste quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre, était venu s'établir dans une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse, dont tous les indigènes le connaissaient aujourd'hui. C'était à cette époque déjà lointaine un homme de trente-quatre ans, chez lequel toute physionomie de jeunesse était comme détruite par une si visible absorption de l'esprit dans les idées que ce visage rasé n'avait plus ni âge ni profession. Des médecins, des prêtres, des policiers et des acteurs offrent au regard, pour des raisons très diverses, de ces faces froides, glabres, à la fois tendues et inexpressives. Un front haut et fuyant, une bouche avancée et volontaire avec des lèvres minces, un teint bilieux, des yeux malades d'avoir trop lu, et cachés sous des lunettes noires, un corps grêle avec de gros os, uniformément vêtu d'une longue redingote en drap pelucheux l'hiver, en drap mince l'été, des souliers noués de cordons, des cheveux trop longs prématurément presque tout blancs et très fins sous un de ces chapeaux dits gibus qui se plient par une mécanique et se déforment tout de suite, - voilà sous quelles apparences se présentait ce savant, dont toutes les actions furent dès le premier mois aussi méticuleusement réglées que celles d'un ecclésiastique. Il occupait un appartement de sept cents francs de loyer, situé au quatrième et composé d'une chambre à coucher, d'un salon de travail, d'une salle à manger grande comme une cabine de bateau, d'une, cuisine, d'une chambre de bonne, le tout donnant sur le plus large horizon. Le philosophe voyait de ses fenêtres toute l'étendue du jardin des Plantes, la colline du Père-La-Chaise très au loin, dans le fond, à gauche, par delà une espèce de creux qui marquait la place de la Seine. La gare d'Orléans et le dôme de la Salpêtrière se dressaient en face de lui, et à droite la masse du cèdre noircissait sur le fouillis vert ou dépouillé, suivant la saison, les arbres du Labyrinthe. Des fumées d'usines se tordaient, sur le ciel gris ou clair, à tous les coins de ce vaste paysage d'où s'échappait une rumeur d'océan lointain, coupée par des sifflements de locomotives ou de bateaux. Sans doute, en choisissant cette thébaïde, M. Sixte avait cédé à une loi générale quoique inexpliquée de la nature méditative. Presque tous les cloîtres ne sont-ils pas bâtis dans des endroits qui permettent d'embrasser du regard une grande quantité d'espace? Peur-être ces vues démesurées et confuses favorisent-elles 'les concentrations de la pensée que distrairait un détail trop voisin, trop circonstancié? Peut-être les solitaires trouvent-ils une volupté de contraste entre leur inaction songeuse et l'ampleur du champ où se développe l'activité des autres hommes? Quoi qu'il en soit de ce petit problème qui se rattache à cet autre, trop peu étudié, la sensibilité animale des hommes d'intelligence, il est certain que ce paysage mélancolique était depuis quinze ans le compagnon avec qui le silencieux travailleur causait le plus. Son ménage était tenu par une de ces domestiques comme en rêvent tous les vieux garçons, sans se douter que la perfection de certains services suppose chez le maître une régularité correspondante d'existence. Dès son arrivée, le philosophe avait demandé simplement au concierge une femme de charge pour ranger son appartement et un restaurant d'où il fit venir ses repas. Cette demande risquait d'aboutir aux pires contre-temps d'un service fait à la diable et d'une nourriture de hasard. Elle eut ce résultat inattendu d'introduire dans l'intérieur d'Adrien Sixte précisément la personne que rêvaient ses vieux les plus chimériques, si toutefois un abstracteur de quintessences, comme Rabelais appelle cette sorte de songeurs, garde le loisir de former des voeux. »
 

(P. Bourget, Le Disciple).

A partir de l'Étape (1903), Paul Bourget relie de plus en plus étroitement  l'étude psychologique à celle des conceptions morales et sociales qui, en dernière analyse, dirigent la vie intérieure; invisibles dans les circonstances ordinaires; ces idées se dévoilent à l'occasion des drames suscités par l'amour; l'ambition, la cupidité, bref pur toutes les passions génératrices de désordre. Paul Bourget se place désormais résolument au point de vue de l'intérêt social social auquel l'individu doit se subordonner.

C'est à définir ces grandes lois supposées de conservation sociale; leur bienfaisatnce et leur nécessité, que Paul Bourget a consacré les romans de cette nouvelle manière : Un Divorce, 1904; le Démon de Midi, 1914; Némésis (1918), Un drame dans le monde (1921), Cœur pensif ne sait où il va (1924), etc.. On y admire, autant que la pénétration de l'analyse, la rigueur de la composition, et le pathétique de certaines scènes où se nouant et se résolvent les crises morales.

A ces romans, il faut encore ajouter plusieurs recueils de nouvelles, parmi lesquels :  Profils perdus (1884) Un homme d’affaires (1900), l’Eau profonde (1903), les Détours du cœur (1908), l'Envers du décor (1911), etc.

Paul Bourget n'a pas appliqué avec moins de bonheur ses rares facultés d'analyse à quelques-uns des principaux penseurs ou écrivains de son siècle dans ses Essais de psychologie contemporaine (1883, in-12), suivis de Nouveaux-Essais (1885) et Etudes et Portraits (1888, 2 vol. in-8). 

Citons à part quatre volumes de vers : la Vie inquiète (1875, in-18); Edel, poème (1878, in-18); les Aveux (1882, in-18); Poésies, 1872-1876; Au bord de la mer, la Vie inquiète, Petits poèmes (1885, in-16). Il a également écrit un certain nombre de préfaces, entre autres celle d'une édition du Roman comique de Scarron (1881) et des Memoranda de Barbey d'Aurevilly (1883, in-12). (Maurice Tourneux).



En librairie - On peut trouver de lui : Le Disciple, La Table Ronde, 1994. - Essais de psychologie contemporaine, études littéraires (prés. A. Guyaux), Gallimard, coll. Tel, 1993.

Sophie Basch, Paris-Venise, 1887-1932, la folie vénitienne dans le roman français de Paul Bourget à Maurice Dekobra, Honoré Champion, 2000. - M. Mansuy, Prélude et suite de "Cosmopolis" sur un manuscrit de Paul Bourget, Presses universitaires de Franche-Comté, 1989. - Du même, Un moderne, Paul Bourget, de l'enfance du Disciple, Presses univesitaires de Franche-Conté, 1989.

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