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De L'Allemagne
de Mme de Staël
De l'Allemagne est un essai de  Mme de Staël. C'est une oeuvre de protestation et de réaction contre le matérialisme qui régnait en France sous l'Empire, et qui, confisquant pour ainsi dire tout l'enthousiasme de la nation au profit de l'activité et de la gloire militaires, ne laissait aucune place au culte des idées. Rien de moins patriotique que ce livre, si le patriotisme consiste à flatter l'amour-propre national. A la France, orgueilleuse de sa force, et dans tout l'éclat de l'épopée impériale, Mme de Staël ose dire que le génie français est appauvri, épuisé, et qu'il a besoin, pour retrouver la source de la poésie, de la philosophie et de la religion, de sortir des voies classiques de son développement et de se pénétrer d'une sève étrangère Une telle liberté de langage ne pouvait être tolérée par la police de l'époque : tous les exemplaires de la première édition furent saisis et détruits au moment où elle allait paraître (1810). En même temps Mme de Staël reçut l'ordre de quitter France.
"Votre exil, lui écrivit le duc de Rovigo, ministre de la police est une conséquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs années. Il m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n'en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez. Votre dernier ouvrage n'est point français". 
Le livre De l'Allemagne se divise en quatre parties : la première fait connaître les moeurs des Allemands; la seconde est consacrée à la littérature et aux arts; la troisième à la philosophie et à la morale; la quatrième à la religion. 

Dans la première partie, nous trouvons des réflexions souvent originales sur l'esprit de la chevalerie, sur le rôle que doit jouer dans l'éducation l'enseignement des mathématiques et des langues, sur l'esprit de sociabilité et de conversation qui caractérise, selon l'auteure, les Français, et qui rend compte de leurs défauts et de leurs qualités; sur l'indépendance et l'originalité intellectuelles, le goût de la retraite et de la contemplation qui distinguent, selon elle, les Allemands. Notons un passage remarquable où la marche philosophique de l'humanité est divisée en quatre ères différentes : les temps héroïques, qui fondèrent la civilisation; le patriotisme, qui fit la gloire de l'Antiquité; la chevalerie, qui fut la religion guerrière de l'Europe, et l'amour de la liberté, dont l'histoire a commiencé vers l'époque de la Réforme.

Dans la seconde partie, Mme de Staël nous fait faire connaissance avec les écrivains allemands qu'elle a visités, au milieu desquels elle a vécu et pour ainsi dire tenu salon, les Wieland, les Klopstock, les Lessing, les Goethe, les Schiller, les Schlegel, les Herder, etc. Elle analyse leurs ouvrages, en donne des extraits, en fait ressortir les beautés et les défauts. Elle se prononce pour la littérature romantique des Allemands contre la littérature française classique. 

"La littérature des anciens, dit-elle, est chez les modernes une littérature transplantée; la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène, et c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait éclore [...]. Les poésies d'après l'antique sont rarement populaires, parce qu'elles ne tiennent dans le temps actuel à rien de national La poésie française étant la plus classique de toutes les poésies modernes, est la seule qui ne soit pas répandue parmi le peuple [...]. La littérature romantique est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau; elle exprime notre religion; elle rappelle notre histoire [...]. Tandis que la poésie classique doit passer par les souvenirs un paganisme pour arriver jusqu'à nous, la poésie des Germains, la poésie romantique, se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir; le génie qui inspire s'adresse immédiatement à notre coeur, et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme, le plus puissant et le plus terrible de tous."
Dans la troisième partie, Mme de Staël s'efforce d'initier le lecteur à la métaphysique de Kant, de Fichte, de Schelling. Il faut dire qu'elle y réussit assez médiocrement. En revanche, elle s'élève contre la morale de l'intérêt personnel en des pages éloquentes, où l'accent austère du stoïcisme se tempère et en même temps s'anime de la délicate sensibilité d'une femme et de l'imagination d'une poétesse. 

Dans la quatrième partie, Mme de Stael s'attache à montrer les rapports de la religion chrétienne avec nos facultés et nos besoins; mais elle n'entend pas encourager l'esprit de réaction qui poussait alors plusieurs écrivains, en Allemagne, à sortir du protestantisme pour revenir à l'unité de l'Eglise. Elle voit dans le catholicisme et dans le protestantisme deux puissances morales qui ont également leur raison d'être, et qui se développent dans les nations, parce qu'elles existent dans chaque humain. (PL).

Nisard, qui ne professe pas une grande admiration pour les ouvrages de Mme de Staël, reconnaît que le livre De l'Allemagne est à la fois une oeuvre ingénieuse et un service rendu aux lettres.

"Quoique notre siècle, dit-il, y ait pris, avec plus de libéralité envers le génie étranger, le goût des ombres de l'esthétique allemande, par beaucoup de pensées fécondes, par les perspectives qu'il ouvre devant l'esprit français, ce livre a été une influence, la première gloire après la gloire des oeuvres durables ".


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De l'esprit de conversation

« En Orient, quand on n'a rien à se dire, on fume du tabac de rose ensemble, et de temps en temps on se salue les bras croisés sur la poitrine, pour se donner un témoignage d'amitié; mais dans l'Occident on a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l'âme s'est souvent dissipé dans ces entretiens où l'amour-propre est sans cesse en mouvement pour faire effet tout de suite et selon le goût du moment et du cercle où l'on se trouve.

Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l'esprit et le goût de la conversation sont le plus généralement répandus : et ce qu'on appelle le mal du pays, ce regret indéfinissable de la patrie, qui est indépendant des amis mêmes qu'on y a laissés, s'applique particulièrement à ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au même degré que chez eux. Volney raconte que des Français émigrés voulaient, pendant la révolution, établir une colonie et défricher des terres en Amérique; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs occupations pour aller, disaient-ils, causer à la ville; et cette ville, la Nouvelle-Orléans, était à six cents lieues de leur demeure. Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer : la parole n'y est pas seulement, comme ailleurs, un moyen de se communiquer ses idées, ses sentiments et ses affaires, mais c'est un instrument dont on aime à jouer, et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres.

Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation; les idées ni les connaissances qu'on peut y développer n'en sont pas le principal intérêt : c'est une certaine manière d'agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu'on pense, de jouir à l'instant de soi-même, d'être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l'accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d'électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l'excès même de leur vivacité, et réveille les autres d'une apathie pénible.

Rien n'est plus étranger à ce talent que le caractère et le genre d'esprit des Allemands; ils veulent un résultat sérieux en tout. Bacon a dit que la conversation n'était pas un chemin qui conduisait. à la maison, mais un sentier où l'on se promenait au hasard avec plaisir. Les Allemands donnent à chaque chose le temps nécessaire : mais le nécessaire en fait de conversation, c'est l'amusement : si l'on dépasse cette mesure, l'on tombe dans la discussion, dans l'entretien sérieux, qui et plutôt une occupation utile qu'un art agréable. Il faut l'avouer aussi, le goût et l'enivrement de l'esprit de société rendent singulièrement incapable d'application et d'étude, et les qualités des Allemands tiennent peut-être sous quelques rapports à l'absence même de cet esprit.

Les anciennes formules de politesse qui sont encore en vigueur dans presque toute l'Allemagne s'opposent à l'aisance et à la familiarité de la conversation; le titre le plus mince, et pourtant le plus long à prononcer, y est donné et répété vingt fois dans le même repas : il faut offrir de tous les mets, de tous les vins avec un soin, avec une insistance qui fatigue mortellement les étrangers. Il y a de la bonhomie au fond de tous ces usages; mais ils ne subsisteraient pas un instant dans un pays où l'on pourrait hasarder la plaisanterie sans offenser la susceptibilité; et comment néanmoins peut-il y avoir de la grâce et du charme en société, si l'on n'y permet pas cette douce moquerie qui délasse l'esprit, et donne à la bienveillance elle-même une façon piquante de s'exprimer?

Le cours des idées, depuis un siècle, a été tout à fait dirigé par la conversation. On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi, et tout ce qui ne pouvait pas se dire semblait être de trop dans l'âme. C'est une disposition très agréable que le désir de plaire : mais, elle diffère pourtant beaucoup du besoin d'être aimé; le désir de plaire rend dépendant de l'opinion, le besoin d'être aimé en affranchit : on pourrait désirer de plaire à ceux même à qui l'on ferait beaucoup de mal, et c'est précisément ce qu'on appelle de la coquetterie: cette coquetterie n'appartient pas exclusivement aux femmes; il y en a dans toutes les manières qui servent à témoigner
plus d'affection qu'on n'en éprouve réellement. La loyauté des Allemands ne leur permet rien de semblable; ils prennent la grâce au pied de la lettre, ils considèrent le charme de l'expression comme un engagement pour la conduite, et de là vient leur susceptibilité; car ils n'entendent pas un mot sans en tirer une conséquence, et ne conçoivent pas qu'on puisse traiter la parole en art libéral, qui n'a ni but ni résultat, si ce n'est le plaisir qu'on y trouve. L'esprit de conversation a quelquefois l'inconvénient d'altérer la sincérité du caractère; ce n'est pas une tromperie combinée, mais improvisée, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les Français ont mis dans ce genre une gaieté qui les rend aimables; mais il n'en est pas moins certain que ce qu'il y a de plus sacré dans ce monde a été ébranlé par la grâce, du moins par celle qui n'attache de l'importance à rien, et tourne tout en ridicule.

Les bons mots des Français ont été cités d'un bout de l'Europe à l'autre : de tout temps ils ont montré leur brillante valeur, et soulagé leurs chagrins d'une façon vive et piquante; de tout temps ils ont eu besoin les uns des autres, comme d'auditeurs alternatifs qui s'encourageaient mutuellement; de tout temps ils ont excellé dans l'art de ce qu'il faut dire, et même de ce qu'il faut taire, quand un grand intérêt l'emporte sur leur vivacité naturelle; de tout temps ils ont eu le talent de vivre vite, d'abréger les longs discours, de faire place aux successeurs avides de parler à leur tour; de tout temps, enfin, ils ont su ne prendre du sentiment et de la pensée que ce qu'il en faut pour animer l'entretien, sans lasser le frivole intérêt qu'on a d'ordinaire les uns pour les autres.

Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs, dans la crainte d'ennuyer leurs amis : ils devinent la fatigue qu'ils pourraient causer, par celle dont ils seraient susceptibles : ils se hâtent de montrer élégamment de l'insouciance pour leur propre sort, afin d'en avoir l'honneur au lieu d'en recevoir l'exemple. Le désir de paraître aimable conseille de prendre une expression de gaieté, quelle que soit la disposition intérieure de l'âme; la physionomie influe par degrés sur ce qu'on éprouve, et ce qu'on fait pour plaire aux autres émousse bientôt en soi-même ce qu'on ressent.

Une femme d'esprit a dit que Paris était le lieu du monde « où l'on pouvait le mieux se passer de bonheur » : c'est sous ce rapport qu'il convient si bien à la pauvre espèce humaine; mais rien ne saurait faire qu'une ville d'Allemagne devint Paris, ni que les Allemands pussent, sans se gâter entièrement, recevoir comme nous le bienfait de la distraction. A force de s'échapper à eux-mêmes, ils finiraient par ne plus se retrouver.

Le talent et l'habitude de la société servent beaucoup à faire connaître les hommes : pour réussir en parlant, il faut observer avec perspicacité l'impression qu'on produit à chaque instant sur eux, celle qu'ils veulent nous cacher, celle qu'ils cherchent à nous exagérer, la satisfaction contenue des uns, le sourire forcé des autres; on voit passer sur le front de ceux qui nous écoutent des blâmes à demi formés, qu'on peut éviter en se hâtant de les dissiper avant que l'amour-propre y soit engagé. L'on y voit naître aussi l'approbation qu'il faut fortifier, sans cependant exiger d'elle plus qu'elle ne veut donner.

Il n'est point d'arène où la vanité se montre sous des formes plus variées que dans la conversation.

J'ai connu un homme que les louanges agitaient au point que, quand on lui en donnait, il exagérait ce qu'il venait de dire, et s'efforçait tellement d'ajouter à son succès qu'il finissait toujours par le perdre. Je n'osais pas l'applaudir, de peur de le porter à l'affectation et qu'il ne se rendit ridicule par le bon coeur de son amour-propre. Un autre craignait tellement d'avoir l'air de désirer de faire effet qu'il laissait tomber ses paroles négligemment et dédaigneusement. Sa feinte indolence trahissait seulement une prétention de plus, celle de n'en point avoir. Quand la vanité se montre, elle est bienveillante; quand elle se cache, la crainte d'être découverte la rend amère, et elle affecte l'indifférence, la satiété, enfin tout ce qui peut persuader aux autres qu'elle n'a pas besoin d'eux. Ces différentes combinaisons sont amusantes pour l'observateur, et l'on s'étonne toujours que l'amour-propre ne prenne pas la route si simple d'avouer naturellement le désir de plaire et d'employer, autant qu'il est possible, la grâce et la vérité pour y parvenir.

Le tact qu'exige la société, le besoin qu'elle donne de se mettre à la portée des différents esprits, tout ce travail de la pensée, dans ses rapports avec les hommes, serait certainement utile, à beaucoup d'égards, aux Allemands, en leur donnant plus de mesure, de finesse et d'habileté; mais, dans ce talent de causer, il y a une sorte d'adresse qui fait perdre toujours quelque chose à l'inflexibilité de la morale : si l'on pouvait se passer de tout ce qui tient à l'art de ménager les hommes, le caractère en aurait sûrement plus de grandeur et d'énergie.

[...]
 
Toutes les manières d'abréger le temps ne l'épargnent pas, et l'on peut mettre des longueurs dans une seule phrase si l'on y laisse du vide; le talent de rédiger sa pensée brillamment et rapidement est ce qui réussit le plus en société; on n'a pas le temps d'y rien attendre. Nulle réflexion, nulle complaisance ne peut faire qu'on s'y amuse de ce qui n'amuse pas. Il faut exercer là l'esprit de conquête et le despotisme du succès : car le fond et le but étant peu de chose, on ne peut pas se consoler du revers par la pureté des motifs, et la bonne intention n'est de rien en fait d'esprit.

Le talent de conter, l'un des grands charmes de la conversation, est très rare en Allemagne : les auditeurs y sont trop complaisants, ils ne s'ennuient pas assez vite; et les conteurs se fiant à la patience des auditeurs, s'établissent trop à leur aise dans les récits. En France, celui qui parle est un usurpateur qui se sent entouré de rivaux jaloux et veut se maintenir à force de succès; en Allemagne, c'est un possesseur légitime qui peut user paisiblement de ses droits reconnus.

Les Allemands réussissent mieux dans les contes poétiques que dans les contes épigrammatiques : quand il faut parler à l'imagination, les détails peuvent plaire, ils rendent le tableau plus vrai; mais quand il s'agit de rapporter un bon mot, on ne saurait trop abréger les préambules. La plaisanterie allège pour un moment le poids de la vie : vous aimez à voir un homme, votre semblable, se jouer ainsi du fardeau qui vous accable, et bientôt, animé par lui, vous le soulevez à votre tour; mais quand vous sentez de l'effort ou de la langueur dans ce qui devrait être un amusement, vous en êtes plus fatigué que du sérieux même, dont les résultats au moins vous intéressent.

La bonne foi du caractère allemand est aussi peut-être un obstacle à l'art de conter; les Allemands ont plutôt la gaieté du caractère que celle de l'esprit; ils sont gais comme ils sont honnêtes, pour la satisfaction de leur propre conscience, et rient de ce qu'ils disent, longtemps avant même d'avoir songé à en faire rire les autres.

Rien ne saurait égaler, au contraire, le charme d'un récit fait par un Français spirituel et de bon goût. Il prévoit tout, il ménage tout, et cependant il ne sacrifie point ce qui pourrait exciter l'intérêt. Sa physionomie, moins prononcée que celle des Italiens, indique la gaieté, sans rien faire perdre à la dignité du maintien et des manières; il s'arrête quand il le faut, et jamais il n'épuise même l'amusement; il s'anime, et néanmoins il tient toujours en main les rênes de son esprit pour le conduire sûrement et rapidement; bientôt aussi les auditeurs se mêlent de l'entretien; il fait valoir alors à son tour ceux qui viennent de l'applaudir; il ne laisse point passer une expression heureuse sans la relever, une plaisanterie Piquante sans la sentir, et pour un moment du moins l'on se plaît, et l'on jouit les uns des autres, comme si tout était concorde, union et sympathie dans le monde. »
 

(Mme de Staël, De l'Allemagne, partie I, chapitre. XI).

 
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