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Sous
le nom de « literatura picaresca », ou mieux « novela picaresca
» (roman picaresque), on désigne un genre particulier dans la littérature
espagnole classique XVIe-XVIIe
siècles), caractérisé par la peinture des moeurs de certaines gens,
gueux, aventuriers, parasites, etc., désignés sous le nom générique
de « picaros ».
Salillas, le sociologue
qui a étudié, en Espagne ,
la société picaresque (dans les deux volumes parus de son ouvrage el
Delincuente español), remarque que le nom de cette littérature lui
a été donné spontanément par le public. Rapide fut le succès des romans
picaresques, documents incomparables de sociologie descriptive et de psychologie
collective d'une partie très curieuse du peuple espagnol pendant l'âge
d'or de l'Espagne. Certains historiens font remonter l'origine de cette
littérature à la Celestina
qui, certainement, par beaucoup de ses personnages, rentre dans la définition
du genre picaresque.
Plus généralement,
on cite comme le premier roman de ce genre, la Vida de Lazarillo de
Tormes
dont l'auteur serait Diego Hurtado de Mendoza.
Il fut publié en 1554, et l'édition princeps de Burgos
a été admirablement reproduite par Butler Clarke (Londres, 1897). Le
sujet de ce roman est l'autobiographie
d'un gueux, domestique d'un mendiant aveugle, puis d'un prêtre, d'un «
hidalgo » misérable et avare, d'un frère de la Merced, d'un chapelain,
etc., dont il raconte de façon mordante la vie et les moeurs, aussi bien
que l'habileté dont il fit preuve pour les tromper et les exploiter. Le
style de ce livre
est particulièrement correct et facile. Il eut un énorme succès et fut
imité par deux écrivains qui donnèrent des suites aux secondes parties
du Lazarillo (Paris, 1555 et 1620).
L'exemple de Hurtado
fut suivi, non sans exagération, par Mateo Aleman
dans son Atalaya de la vida humana, dont le titre fut bientôt changé,
par le public, en celui de El picaro Guzman de Alfarache. Salillas
pensait que c'est le roman picaresque qui fut le plus populaire. Le sujet
est semblable à celui du Lazarillo, mais la lecture du livre est
moins aisée, à cause des nombreuses digressions morales qui coupent le
récit. Une seconde partie du Guzman fut publié à Bruxelles
(1604) par Juan Marti, et Aleman lui-même donna, plus tard, la suite authentique
de son « picaro ».
En 1618, un nouveau
chef d'oeuvre enrichit le genre : les Relaciones de la vida y aventuras
del Escudero Marcos de Obregon, de Vicente Espinel,
considéré, par plusieurs critiques, comme le joyau de la littérature
picaresque. Il a été sûrement une des sources de Le
Sage. Quevedo, dans son Historia y vida
del Gran Tacaño (1626), Guevara, dans el
Diablo Cojuelo (1641) imité par Le Sage dans le Diable boiteux ,
Fr. Andrès Pérez, dans la Picara Justina (1604), Castillo Solorzano,
Jeronimo de Alcalà , Santos, Enriquez Gomez, Cortès de Tolosa, Salas Barbadillo
et autres, et aussi Cervantès dans quelques-unes
de ses Novelas ejemplares
(surtout le Rinconete y Cortadillo) continuèrent la tradition d'une
façon éclatante.
Dans les romans picaresques
- outre le mérite littéraire - on doit considérer le fond d'observation
sociale, précieux pour les recherches sociologiques, et le langage picaresque
(jerga) qui présente des particularités très intéressantes.
(R. Altamira).
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Jean-Pierre
Sanchez, Le roman picaresque, Le temps éditions, 2006. -
Le Lazarillo de Tormes et le Buscon
de Quevedo sont des oeuvres majeures de l'une
des productions les plus remarquables du Siècle d'or espagnol : le roman
picaresque. Le genre picaresque, en général, a marqué la littérature
hispanique, mais a eu aussi, une influence dans toute l'Europe.
Voilà un genre dont la place dans la littérature espagnole est importante.
Le picaro - ou son homologue féminin - est une figure remarquable
que l'Espagne a léguée à la littérature
universelle, Ã l'instar de Don Quichotte,
Don Juan ou la Célestine.
C'est un personnage attachant, séduisant alors qu'il devrait inspirer
de la répulsion, fascinant, produit d'une époque où misère et pauvreté
affectaient une société figée. Il est aimable, dynamique, astucieux
et plein de vitalité. Le roman picaresque, reflet d'une société, est
le roman des pauvres et des mendiants confrontés aux difficultés de la
vie quotidienne, des êtres "sans honneur", dont le destin tout tracé
est peu susceptible d'amélioration. Le picaro, personnage de fiction,
est aussi le témoin d'une amère réalité qui constitue le revers de
cette glorieuse image que présente alors un empire espagnol en pleine
expansion. (couv.). |
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