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Les Voyages de Gulliver
Le Voyage à Laputa, à Balnibarbi, 
à Luggnagg, à Gludbdubdrid et au Japon
Troisième partie, chapitre deux
Jonathan Swift, 1727  
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Présentation Lilliput Brobdingnag Laputa Houyhnhnms
II. - Humeur et dispositions des Laputiens. Au sujet de leur savoir, du roi et de sa cour. Réception qu'on fait à l'auteur. Les craintes et les inquiétudes des habitants. Caractère des femmes laputiennes.
 
Swift 
1727
A mon arrivée je me vis entouré d'une foule de gens, mais ce qui étaient les plus proches semblaient de qualité plus élevée. Ils me considéraient avec étonnement. Et je les regardais de même, n'ayant encore jamais vu une espèce de mortels si singulière dans sa figure, dans ses habits et dans ses manières. Ils penchaient la tête, tantôt à droite, tantôt à gauche : ils avaient un œil tourné en dedans, et l'autre vers le zénith. Leurs habits étaient bigarrés de figures de soleils, de lunes et d'étoiles, et entremêlés de violons, de flûtes, de harpes, de trompettes, de guitares, de clavecins, et de plusieurs autres instruments inconnus de nous en Europe. Je vis autour de certains plusieurs domestiques armés de vessies gonflées, attachées comme un fléau au bout d'un bâton, dans lesquelles il y avait une certaine quantité de pois secs et de petits cailloux, comme on m'en avisa par la suite. Ils frappaient de temps en temps avec ces vessies, tantôt la bouche, tantôt les oreilles de ceux dont ils étaient proches, et je n'en pus d'abord deviner la raison. Il est ensuite apparu que les esprits de ce peuple sont si distraits, et si plongés dans la méditation, qu'ils ne pouvaient ni parler, ni être attentifs à ce qu'on leur disait, sans le secours d'un contact extérieur sur les organes de la parole ou de l'audition, pour les réveiller. C'est pourquoi les personnes qui en avaient le moyen, entretenaient toujours un de ces valets frappeurs (le mot original est climenole [1]) qui leur servait de moniteur, et sans lequel ils ne sortaient jamais.

L'occupation de cet officier, lorsque deux ou trois personnes se trouvaient ensemble, était de donner adroitement de la vessie sur la bouche de celui à qui c'était à parler, ensuite sur l'oreille droite de celui ou de ceux à qui le discours s'adressait. Le moniteur accompagnait toujours son maître lorsqu'il sortait, et était obligé de lui donner de temps en temps de la vessie sur les yeux, parce que sans cela ses profondes rêveries l'eussent bientôt mis en danger de tomber dans quelque précipice, de se heurter contre quelque poteau, de pousser les autres dans les rues, ou d'être jetés par eux dans le ruisseau.

Il était nécessaire de donner au lecteur cette information, sans laquelle il aurait risqué de se trouver dans le même embarras que moi pour comprendre les us de ces gens, au moment où ils me conduisaient par les escaliers jusqu'au sommet de l'île et de là au palais du roi. Pendant que nous montions, ils oublièrent plusieurs fois ce qu'ils étaient en train de faire, et m'abandonnèrent jusqu'à ce que leurs mémoire leur soient rendues par leurs frappeurs; mes guides restaient impassibles devant mes habits et ma mine d'étranger, autant que devant les acclamations de la foule dont les esprits et les pensées étaient moins distraits.

[1] Un gulliverologue serait probablement tenté de voir dans ce terme une contraction du mot latin clinamen, que les atomistes, à la suite d'Epicure, utilisaient pour décrire la déclinaison des atomes dans leur chute, et de nole, qui signifie en latin : "ne pas". Ainsi climenole signifierait : "ne pas se pencher", ne pas se laisser aller à penser...

(Source : L. D. Jaffe website).

A la fin on me fit entrer dans le palais du roi et dans la salle des audiences, où je vis sa majesté sur un trône environné de personnes de la première distinction. Devant le trône était une grande table couverte de globes, de sphères et d'instruments de mathématiques de toute espèce. Le roi ne prit point garde à moi, lorsque j'entrai, quoi la foule qui m'accompagnait fît au très grand bruit. Il était alors appliqué à résoudre un problème, et nous fûmes devant lui au moins une heure entière à attendre que sa majesté eût réussi à le résoudre. Il avait auprès de lui deux pages qui avaient des vessies à la main, dont l'un, lorsque sa majesté eut cessé de travailler, le frappa doucement et respectueusement à la bouche, et l'autre à l'oreille droite. Le roi parut alors comme se réveiller en sursaut, et jetant les yeux sur moi, et sur le monde qui m'entourait, il se rappela ce qu'on lui avait dit de mon arrivée peu de temps auparavant. Il me dit quelques mots, et aussitôt un jeune homme armé d'une vessie, s'approcha de moi, et m'en donna une tape sur l'oreille droite. Mais je fis signe qu'il était inutile de prendre cette peine, ce qui donna au roi et à toute la cour une médiocre idée de mon intelligence. Le roi me fit diverses questions auxquelles je répondis dans toutes les langues que je connais, sans que nous nous entendions ni l'un ni l'autre. 

Quand il fut devenu clair que nous ne nous comprendrions pas, on me conduisit bientôt après sur son ordre dans un appartement de son palais (ce prince se distinguait de tous ses prédécesseurs par son hospitalité avec les étrangers), où l'on mis deux serviteurs à ma disposition. Un dîner fut servi. Quatre personnes de distinction, que je me souvenais avoir vue très près du roi, me firent l'honneur de se mettre à table avec moi : nous eûmes deux services chacun de trois plats. Le premier service était composé d'une épaule de mouton coupée en triangle équilatéral; d'une pièce de bœuf sous la forme d'un rhomboïde, et d'un pudding sous celle d'une cycloïde. Le second service fut deux canards ressemblant à deux violons, des saucisses et des puddings qui paraissaient comme des flûtes et des hautbois, et une poitrine de veau, qui avait l'air d'une harpe. Les domestiques coupèrent notre pain pour qu'ils aient la figure de cônes, de cylindres, de parallélogrammes, et de plusieurs autres figures mathématiques.

Pendant que nous dînions, je me suis aventuré à demander les noms de diverses choses dans leur langue. Et ces nobles personnes, aidés de leurs frappeurs, ont été ravies de me fournir des réponses, espérant éveiller mon admiration pour leurs grandes capacités si je parvenais à converser avec eux. Je fus bientôt en mesure de demander du pain et à boire, ou n'importe quoi que je désirais.
Après le dîner, ma compagnie se retira, et un homme, accompagné de son frappeur, vint à moi de la part du roi, avec une plume, de l'encre et du papier et trois ou quatre livres, et me fit entendre par des signes qu'il avait ordre de m'apprendre la langue du pays. Je fus assis avec lui environ quatre heures, pendant lesquelles j'écrivis sur deux colonnes un grand nombre de mots, avec la traduction vis-à-vis. Il m'apprit aussi plusieurs phrases courtes, dont il me fit connaître le sens, en faisant faire à l'un des domestiques les gestes qu'elles signifiaient : tourner sur soi-même, faire une révérence, s'asseoir, se lever, marcher et toutes ces choses. Ensuite je notais la phrase par écrit. Mon maître me montra ensuite dans un de ses livres, la figure du Soleil, et de la lune, des étoiles, du zodiaque, des tropiques et des cercles polaires, en me disant le nom de tout cela, ainsi que de toutes sortes d'instruments de musique, avec les termes de cet art convenables à chaque instrument. Quand il eut fini sa leçon, je composai seul un très joli petit dictionnaire de tous les mots que j'avais appris, et en peu de jours, grâce à mon heureuse mémoire, je sus passablement la langue laputienne. 

Le mot que je traduits comme île flottante ou volante est dans l'original laputa, dont je n'ai pas pu obtenir la véritable étymologie. Lap, dans une vieille et obsolète langue, signifie haut, et untuh, gouverneur. A partir de quoi, d'après ce qu'ils disent, par corruption, on peut dériver laputa de lapuntuh. Mais je n'approuve pas cette dérivation, qui semble un peu contrainte. Je me risquerais à proposer plutôt une conjecture de mon cru : laputa viendrait plutôt de lap outed; lap signifiant proprement la danse des rayons du Soleil sur la mer et outed, une aile. Cependant, je n'imposerai pas cette explication, laissant au lecteur sagace le soin de juger [2].

Ceux que le roi avaient délégués auprès de moi ayant observé ma façon de m'habiller, ils demandèrent à un tailleur de venir le lendemain matin prendre mes mesures pour un costume. Les tailleurs de ce pays exercent leur métier autrement qu'en Europe. Il prit d'abord la hauteur de mon corps avec un quart de cercle; puis avec la règle et le compas, ayant mesuré ma grosseur, et toute la proportion de mes membres, il fit son calcul sur le papier, et au bout de six jours, il m'apporta un habit très mal fait. Il m'en fit excuse, en me disant qu'il avait eu le malheur de se tromper dans ses supputations. Heureusement j'observais que ces incidents étaient courants ici, et que l'on y prêtait peu d'attention.

[2] D'autant, bien sûr, que laputa signifie dans l'esprit de Swift exactement ce que cela a l'air de vouloir dire...

 

Pendant que j'attendais mes vêtements, et qu'une indisposition m'a gardé allongé quelques jours, j'ai beaucoup étendu mon dictionnaire, et quand je revins à la cour, j'étais en mesure de comprendre beaucoup des choses que disait le roi, et je pus lui retourner quelques essais de réponse. Sa majesté avait donné ordre que l'île se déplace en direction du nord-est et par l'est jusqu'à la verticale de Lagado, la métropole de tout son royaume de terre ferme. C'était à environ 90 lieues de distance, et notre voyage dura quatre jours et demi. Je ne fus pas le moins du monde sensible au déplacement de l'île dans l'air. Le second matin, à environ onze heures, le roi, ses courtisans et leurs officiers, ayant préparé tous leurs instruments de musique, jouèrent d'eux pendant trois heures sans interruption, de sorte que je fus étonné par le bruit. Je n'ai  pu deviner le sens de ce concert, jusqu'à ce que mon tuteur m'explique que le peuple de leur île avait les oreilles adaptées pour entendre "la musique des sphères [3], qui devait se jouer toujours à certaines époques, et que la cour était maintenant prête à assumer sa part de la tâche, en quelque instrument que chacun excellât."

Au cours de notre voyage vers Lagado, la capitale, sa majesté ordonna que l'île stationne sur certaines villes et villages, pour recevoir les requêtes de ses sujets. On jeta pour cela plusieurs ficelles avec de petits plombs au bout, afin que le peuple attachât ses placets à ces ficelles, qu'on tirait ensuite, et qui semblaient en l'air au bouts de papiers que les écoliers attachent à la queue de leurs cerfs-volants. Parfois nous recevions du vin et des victuailles de dessous, qui étaient remontés par des poulies.

[3] Après Pythagore, et surtout Platon qui en fait la théorie dans le Timée, les Anciens (et encore Boèce au 6e siècle), croyaient que la musique des sphères supposées soutenir les astres expliquait l'harmonie de leurs mouvements. Cette musique était, expliquait-on, inaudible pour le commun des mortels, car trop habitués à l'entendre pour la distinguer. 
La connaissance que j'avais des mathématiques m'aida beaucoup à comprendre leurs façons de parler, et leurs métaphores tirées la plupart des mathématiques, et de la musique; car je suis aussi un peu musicien [4]. Leurs idées ne s'exprimaient qu'en lignes et en figures, et leur galanterie même était toute géométrique. Si par exemple, ils voulaient louer la beauté d'une femme ou d'un autre animal, ils la décrivaient en terme de rhombes, de cercles, de parallélogrammes, d'ellipses et d'autres termes géométriques, ou par des mots tirés de la musique, qu'il est inutile ici de répéter [5].
[5] Visiblement inspiré par le sujet, l'abbé Desfontaines traduit très librement la phrase qui précède par : "Ils disaient que ses dents blanches étaient de beaux et parfaits parallélogrammes, que ses sourcils étaient un arc charmant, ou une belle portion de cercle; que ses yeux formaient une ellipse admirable; que sa gorge était décorée de deux globes asymptotes, et ainsi du reste. Le sinus, la tangente, la ligne droite, la ligne courbe, le cône, le cylindre, l'ovale, la parabole, le diamètre, le rayon, le centre, le point, sont parmi eux des termes qui entrent dans le langage de l'amour."
Leurs maisons étaient fort mal bâties, pas une maison qui possède un angle droit : c'est qu'en ce pays-là on méprise la géométrie pratique, comme une chose vulgaire et mécanique. Les instructions qu'ils donnaient étaient trop raffinées pour l'esprit des ouvriers, qui étaient conduits à de multiples erreurs. Et alors qu'ils sont si habiles avec une feuille de papier, dans le maniement d'une règle et d'un crayon, je n'ai jamais vu de gens si sots, si niais, si maladroits dans tout ce qui regarde les actions communes, et la conduite de la vie. Ce sont outre cela les plus mauvais raisonneurs du monde; toujours prêts à contredire, si ce n'est lorsqu'ils pensent juste, ce qui leur arrive rarement, et alors ils se taisent. Ils ne savent ce que c'est qu'imagination, fantaisie et invention. Ces facultés leurs sont si étrangères qu'ils n'ont pas même de mots en leur langue, qui exprime ces choses. En dehors des deux sciences mentionnés, ils sont fermés à tout. Aussi tous leurs ouvrages, et même leurs poésies semblent des théorèmes d'Euclide.
[4]: "Il ne tiendra pas à moi (dit l'auteur du Traité de la Pesanteur [autrement dit Newton], dans une lettre insérée dans le Merc. de janvier 1727) que tout le monde ne soit géomètre, et que la géométrie ne devienne un style de conversation, comme la morale, la physique, l'histoire et la gazette."(note de Desfontaines).

 

La plupart d'entre eux, principalement ceux qui s'appliquent à l'astronomie, donnent dans l'astronomie judiciaire [autrement dit l'astrologie ], quoiqu'ils n'osent l'avouer publiquement; mais ce que je trouvai de plus surprenant, ce fut l'inclination qu'ils avaient pour la politique et leur curiosité pour les nouvelles [6]. Ils parlaient incessamment d'affaires d'état, et portaient sans façon leur jugement sur tout ce qui se passait dans les cabinets des princes. J'ai souvent remarqué le même caractère dans nos mathématiciens d'Europe, sans avoir jamais pu trouver la moindre analogie entre la mathématique et la politique, à moins que l'on ne suppose que, comme le plus petit cercle a autant de degrés que le plus grand, celui qui sait raisonner sur un cercle tracé sur le papier, peut également raisonner sur la sphère du monde. Mais n'est-ce pas plutôt le défaut naturel de tous les hommes, qui se plaisent ordinairement à parler et à raisonner sur ce qu'ils entendent le moins?

Ce peuple paraît toujours inquiet et alarmé; et ce qui n'a jamais troublé le repos des autres hommes, est le sujet continuel de leurs craintes et de leurs frayeurs. Ils appréhendent l'altération des corps célestes : par exemple, que la Terre, s'approchant continuellement du Soleil, ne soit à la fin dévorée par les flammes de cet astre terrible. Ils craignent que ce flambeau de la nature ne se trouve peu à peu encroûté par son écume, et ne vienne à s'éteindre tout à fait pour les mortels; ils craignent que la prochaine comète, qui selon leurs calculs, paraîtra dans trente et un ans, d'un coup de sa queue ne foudroie la Terre, et ne la réduise en cendres [7]. Cela du moins si, à son périhélie, elle devait s'approcher tellement du Soleil - selon leurs calculs c'est ce qui devrait arriver - qu'elle recevrait un rayonnement dix mille fois plus intense que celui du fer chauffé au rouge. Elle devrait alors en s'éloignant du Soleil, étirer une queue flamboyante de cent quatorze miles de long. Et si la Terre devait passer à travers elle à une distance de cent mille miles du noyau, ou du corps principal de la comète, un incendie s'allumerait qui nous réduirait en cendres. Ils craignent encore que le Soleil, à force de répandre des rayons de toutes parts, ne parvienne enfin à s'user, et à perdre tout à fait sa substance, qu'il se consume et s'annihile, ce qui devrait provoquer la destruction de la Terre, et de toutes les planètes qui reçoivent sa lumière de lui.

Voilà les craintes ordinaires et alarmes qui leur dérobent le sommeil et les privent de toutes sortes de plaisirs : aussi dès qu'ils se rencontrent le matin, ils se demandent d'abord les uns aux autres des nouvelles du Soleil, comment il se porte, et en quel état il s'est couché et levé. Ils se félicitent aussi d'avoir évité la collision avec la comète approchante et s'accrochent à cette conversation avec le sang froid des garçons qui découvrent avec délices les terribles histoires d'esprits et de croque-mitaines qu'ils écoutent avec gourmandise.


[6] Swift entame à partir d'ici ouvertement sa charge contre Isaac Newton (sans doute pas astrologue, mais alchimiste, et qui avait occupé des charges politiques comme responsable de la Monnaie), et contre les newtoniens qu'il abhorre. 

[7] Comme par hasard, c'était justement  la thèse défendue par des newtoniens, Edmund Halley et William Whiston qui, entre autres choses, attribuaient aussi le Déluge à un tel phénomène. Quant à la question de savoir si le Soleil ne risquait pas de s'éteindre faute de combustible, elle a effectivement préoccupé les astronomes jusqu'au début du 20e siècle.

Les femmes de cette île sont très vives; elles méprisent leurs maris, et ont beaucoup de goût pour les étrangers, dont il y a toujours un nombre considérable à la suite de la cour, qui sont là pour affaires ou pour des questions privées, mais sont méprisés pour n'avoir que de si basses préoccupations. C'est en tout cas parmi eux que les dames de qualité prennent leurs galants : ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'elles prennent leurs plaisirs sans grandes entraves, et avec beaucoup de sécurité; car leurs maris sont si absorbés dans leurs spéculations géométriques, qu'on caresse leurs femmes en leur présence, sans qu'ils s'en aperçoivent, pourvu pourtant que le moniteur avec sa vessie n'y soit pas, ou qu'il soit intéressé à ne s'apercevoir de rien.
Les femmes et les filles sont fort fâchées de se voir confinées dans cette île, quoique ce soit l'endroit le plus délicieux de la terre, et quoiqu'elles y vivent dans la richesse et dans la magnificence. Elles peuvent aller où elles veulent dans l'île; mais elles meurent d'envie de courir le monde, et de se rendre dans la capitale, où il leur est défendu d'aller sans la permission du roi, qu'il ne leur est pas aisé d'obtenir, parce que les maris ont souvent éprouvé qu'il leur était difficile de les en faire revenir. J'ai ouï-dire qu'une grande dame de la cour, mariée au premier ministre, l'homme le mieux fait et le plus riche du royaume, qui l'aimait éperdument, vint à Lagado, sous le prétexte de sa santé, et y demeura cachée pendant plusieurs mois, jusqu'à ce que le roi envoyât la chercher. Elle fut trouvée en un état pitoyable dans une mauvaise auberge, ayant engagé ses habits pour entretenir un laquais, vieux et laid, qui la battait tous les jours : on l'arracha d'auprès de lui malgré elle. Et quoique son mari l'eût reçue avec bonté, lui eût fait mille caresses et nuls reproches sur sa conduite, elle s'enfuit encore bientôt après avec tous ses bijoux et toutes ses pierreries, pour aller retrouver ce digne galant; et on n'a plus entendu parler d'elle.
Le lecteur prendra peut-être cela pour une histoire européenne, ou même anglaise; mais je le prie de considérer que les caprices de l'espèce femelle, ne sont pas bornés à une seul partie du monde, ni à un seul climat, mais sont en tous lieux les mêmes.
En à peu près un mois, j'avais acquis une compétence tolérable en leur langue, et j'étais en mesure de répondre à la plupart des questions du roi, quand j'avais l'honneur de le rencontrer. Sa majesté ne manifestait pas la moindre curiosité au sujet des lois, du gouvernement, de l'histoire, de la religion ou des manières des pays où j'avais été, mais il restreignait ses questions à l'état des mathématiques, et accueillait un compte rendu que j'en faisait avec beaucoup de dédain et d'indifférence, bien qu'il fut souvent éveillé par chacun de ses frappeurs.
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