Baudelaire
1857 |
Dis-moi, ton coeur
parfois s'envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan
de l'immonde cité,
Vers un autre océan
où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond,
ainsi que la virginité?
Dis-moi, ton coeur
parfois s'envole-t-il, Agathe?
La mer, la vaste
mer, console nos labeurs!
Quel démon
a doté la mer, rauque chanteuse
Qu'accompagne l'immense
orgue des vents grondeurs,
De cette fonction
sublime de berceuse?
La mer, la vaste
mer, console nos labeurs!
Emporte-moi, wagon!
enlève-moi, frégate!
Loin! loin! ici
la boue est faite de nos pleurs!
- Est-il vrai que
parfois le triste coeur d'Agathe
Dise: Loin des remords,
des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon,
enlève-moi, frégate?
Comme vous êtes
loin, paradis parfumé,
Où sous un
clair azur tout n'est qu'amour et joie,
Où tout ce
que l'on aime est digne d'être aimé,
Où dans la
volupté pure le coeur se noie!
Comme vous êtes
loin, paradis parfumé!
Mais le vert paradis
des amours enfantines,
Les courses, les
chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant
derrière les collines,
Avec les brocs de
vin, le soir, dans les bosquets,
- Mais le vert paradis
des amours enfantines,
L'innocent paradis,
plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà
plus loin que l'Inde et que la Chine?
Peut-on le rappeler
avec des cris plaintifs,
Et l'animer encor
d'une voix argentine,
L'innocent paradis
plein de plaisirs furtifs? |
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