Baudelaire
1857 |
Toi qui, comme un
coup de couteau.
Dans mon coeur plaintif
est entrée;
Toi qui, forte comme
un troupeau
De démons,
vins, folle et parée,
De mon esprit humilié
Faire ton lit et
ton domaine.
- Infâme
à qui je suis lié
Comme le forçat
à la chaîne,
Comme au jeu le joueur
têtu,
Comme à la
bouteille l'ivrogne,
Comme aux vermines
la charogne,
- Maudite,
maudite sois-tu!
J'ai prié
le glaive rapide
De conquérir
ma liberté,
Et j'ai dit au poison
perfide
De secourir ma lâcheté.
Hélas! le
poison et le glaive
M'ont pris en dédain
et m'ont dit :
« Tu n'es
pas digne qu'on t'enlève
A ton esclavage
maudit,
Imbécile!
- de son empire
Si nos efforts te
délivraient,
Tes baisers ressusciteraient
Le cadavre de ton
vampire! »
Une nuit que j'étais
près d'une affreuse Juive,
Comme au long d'un
cadavre un cadavre étendu,
Je me pris à
songer près de ce corps vendu
A la triste beauté
dont mon désir se prive.
Je me représentai
sa majesté native,
Son regard de vigueur
et de grâces armé,
Ses cheveux qui
lui font un casque parfumé,
Et dont le souvenir
pour l'amour me ravive.
Car j'eusse avec
ferveur baisé ton noble corps,
Et depuis tes pieds
frais jusqu'à tes noires tresses
Déroulé
le trésor des profondes caresses,
Si, quelque soir,
d'un pleur obtenu sans effort
Tu pouvais seulement,
ô reine des cruelles,
Obscurcir la splendeur
de tes froides prunelles. |
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