Baudelaire
1857 |
Bizarre déité,
brune comme les nuits,
Au parfum mélangé
de musc et de havane,
OEuvre de quelque
obi, le Faust de la savane,
Sorcière
au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits,
Je préfère
au constance, à l'opium, au nuits,
L'élixir
de ta bouche où l'amour se pavane;
Quand vers toi mes
désirs partent en caravane,
Tes yeux sont la
citerne où boivent mes ennuis.
Par ces deux grands
yeux noirs, soupiraux de ton âme,
O démon sans
pitié, verse-moi moins de flamme;
Je ne suis pas le
Styx pour t'embrasser neuf fois,
Hélas! et
je ne puis, Mégère libertine,
Pour briser ton
courage et te mettre aux abois,
Dans l'enfer de
ton lit devenir Proserpine!
Avec ses vêtements
ondoyants et nacrés,
Même quand
elle marche, on croirait qu'elle danse,
Comme ces longs
serpents que les jongleurs sacrés
Au bout de leurs
bâtons agitent en cadence.
Comme le sable morne
et l'azur des déserts,
Insensibles tous
deux à l'humaine souffrance,
Comme les longs
réseaux de la houle des mers,
Elle se développe
avec indifférence.
Ses yeux polis sont
faits de minéraux charmants,
Et dans cette nature
étrange et symbolique
Où l'ange
inviolé se mêle au sphinx antique,
Où tout n'est
qu'or, acier, lumière et diamants,
Resplendit à
jamais, comme un astre inutile,
La froide majesté
de la femme stérile. |
|