Baudelaire
1857 |
Ô toison,
moutonnant jusque sur l'encolure!
Ô boucles!
Ô parfum chargé de nonchaloir!
Extase! Pour peupler
ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant
dans cette chevelure,
Je la veux agiter
dans l'air comme un mouchoir.
La langoureuse Asie
et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain,
absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs,
forêt aromatique!
Comme d'autres esprits
voguent sur la musique,
Le mien, ô
mon amour! nage sur ton parfum.
J'irai là-bas
où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment
longuement sous l'ardeur des climats;
Fortes tresses,
soyez la houle qui m'enlève!
Tu contiens, mer
d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs,
de flammes et de mâts :
Un port retentissant
où mon âme peut boire
A grands flots le
parfum, le son et la couleur;
Où les vaisseaux,
glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes
bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où
frémit l'éternelle chaleur.
Je plongerai ma tête
amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan
où l'autre est enfermé;
Et mon esprit subtil
que le roulis caresse
Saura vous retrouver,
ô féconde paresse,
Infinis bercements
du loisir embaumé!
Cheveux bleus, pavillon
de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur
du ciel immense et rond;
Sur les bords duvetés
de vos mèches tordues
Je m'enivre ardemment
des senteurs confondues
De l'huile de coco,
du musc et du goudron.
Longtemps! toujours!
ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le
rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à
mon, désir tu ne sois jamais sourde!
N'es-tu pas l'oasis
où je rêve, et la gourde
Où je hume
à longs traits le vin du souvenir?
Je t'adore à
l'égal de la voûte nocturne,
Ô vase de
tristesse, ô grande taciturne,
Et t'aime d'autant
plus, belle, que tu me fuis,
Et que tu me parais,
ornement de mes nuits,
Plus ironiquement
accumuler les lieues
Qui séparent
mes bras des immensités bleues.
Je m'avance à
l'attaque, et je grimpe aux assauts,
Comme après
un cadavre un choeur de vermisseaux,
Et je chéris,
ô bête implacable et cruelle,
Jusqu'à cette
froideur par où tu m'es plus belle!
Tu mettrais l'univers
entier dans ta ruelle,
Femme impure! L'ennui
rend ton âme cruelle.
Pour exercer tes
dents à ce jeu singulier,
Il te faut chaque
jour un coeur au râtelier.
Tes yeux, illuminés
ainsi que des boutiques
Ou des ifs flamboyants
dans les fêtes publiques,
Usent insolemment
d'un pouvoir emprunté,
Sans connaître
jamais la loi de leur beauté.
Machine aveugle et
sourde en cruauté féconde!
Salutaire instrument,
buveur du sang du monde,
Comment n'as-tu
pas honte, et comment n'as-tu pas
Devant tous les
miroirs vu pâlir tes appas?
La grandeur de ce
mal où tu te crois savante
Ne t'a donc jamais
fait reculer d'épouvante,
Quand la nature,
grande en ses desseins cachés,
De toi se sert,
ô femme, ô reine des péchés,
- De toi,
vil animal, - pour pétrir un génie?
Ô fangeuse
grandeur, sublime ignominie! |
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