Baudelaire
1857 |
Contemplons ce trésor
de grâces florentines;
Dans l'ondulation
de ce corps musculeux
L'Elégance
et la Force abondent, soeurs divines.
Cette femme, morceau
vraiment miraculeux,
Divinement robuste,
adorablement mince,
Est faite pour trôner
sur des lits somptueux,
Et charmer les loisirs
d'un pontife ou d'un prince.
- Aussi, vois
ce souris fin et voluptueux
Où la Fatuité
promène son extase;
Ce long regard sournois,
langoureux et moqueur;
Ce visage mignard,
tout encadré de gaze,
Dont chaque trait
nous dit avec un air vainqueur :
« La Volupté
m'appelle et l'Amour me couronne! »
A cet être
doué de tant de majesté
Vois quel charme
excitant la gentillesse donne!
Approchons, et tournons
autour de sa beauté.
O blasphème
de l'art! ô surprise fatale!
La femme au corps
divin, promettant le bonheur,
Par le haut se termine
en monstre bicéphale!
Mais non! Ce n'est
qu'un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé
d'une exquise grimace,
Et, regarde, voici,
crispée atrocement,
La véritable
tête, et la sincère face
Renversée
à l'abri de la face qui ment.
- Pauvre grande
beauté! le magnifique fleuve
De tes pleurs aboutit
dans mon coeur soucieux;
Ton mensonge m'enivre,
et mon âme s'abreuve
Aux flots que la
Douleur fait jaillir de tes yeux!
- Mais pourquoi
pleure-t-elle? Elle, beauté parfaite
Qui mettrait à
ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal mystérieux
ronge son flanc d'athlète?
- Elle pleure,
insensé, parce qu'elle a vécu!
Et parce qu'elle
vit! Mais ce qu'elle déplore
Surtout, ce qui
la fait frémir jusqu'aux genoux,
C'est que demain,
hélas! il faudra vivre encore!
Demain, après-demain
et toujours! - comme nous! |
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