Baudelaire
1857 |
J'aime le souvenir
de ces époques nues,
Dont Phoebus se
plaisait à dorer les statues.
Alors l'homme et
la femme en leur agilité
Jouissaient sans
mensonge et sans anxiété,
Et, le ciel amoureux
leur caressant l'échine,
Exerçaient
la santé de leur noble machine.
Cybèle alors,
fertile en produits généreux,
Ne trouvait point
ses fils un poids trop onéreux,
Mais, louve au coeur
gonflé de tendresses communes,
Abreuvait l'univers
à ses tétines brunes.
L'homme, élégant,
robuste et fort, avait le droit
D'être fier
des beautés qui le nommaient leur roi;
Fruits purs de tout
outrage et vierges de gerçures,
Dont la chair lisse
et ferme appelait les morsures!
Le Poète
aujourd'hui, quand il veut concevoir
Ces natives grandeurs,
aux lieux où se font voir
La nudité
de l'homme et celle de la femme,
Sent un froid ténébreux
envelopper son âme
Devant ce noir tableau
plein d'épouvantement.
O monstruosités
pleurant leur vêtement!
O ridicules troncs!
torses dignes des masques!
O pauvres corps
tordus, maigres, ventrus ou flasques,
Que le dieu de l'Utile,
implacable et serein,
Enfants, emmaillota
dans ses langes d'airain!
Et vous, femmes,
hélas! pâles comme des cierges,
Que ronge et que
nourrit la débauche, et vous, vierges,
Du vice maternel
traînant l'hérédité
Et toutes les hideurs
de la fécondité!
Nous avons, il est
vrai, nations corrompues,
Aux peuples anciens
des beautés inconnues :
Des visages rongés
par les chancres du coeur,
Et comme qui dirait
des beautés de langueur;
Mais ces inventions
de nos muses tardives
N'empêcheront
jamais les races maladives
De rendre à
la jeunesse un hommage profond,
- A la sainte jeunesse,
à l'air simple, au doux front,
A l'oeil limpide
et clair ainsi qu'une eau courante,
Et qui va répandant
sur tout, insouciante
Comme l'azur du
ciel, les oiseaux et les fleurs,
Ses parfums, ses
chansons et ses douces chaleurs! |
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