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Mythes
et tortues.
Les écrits de l'Antiquité
nous permettent non seulement de jeter un coup d'oeil sur les connaissances
qu'on possédait alors au sujet des Tortues ,
mais encore de fixer notre attention sur quelques détails historique
. Comme on peut s'en convaincre aisément, les animaux en question
étaient bien connus des Anciens : néanmoins leurs récits
renferment des données que nous traitons aujourd'hui de fables :
reste à savoir si c'est toujours à tort ou à raison.
Cicéron
se moque du poète Pacuvius parce qu'il remplace l'expression de
tortue, qui est connue de tout le monde et qui ne prête à
aucune équivoque, par la périphrase suivante :
«
Un être muni de quatre pattes, peu élevé, vivant sur
terre, à marche lente, à tête courte, à cou
de serpent, possédant des yeux mutins, dépourvu d'intestins
et d'intelligence, et dont la voix offre un caractère d'animalité.
»
Aristote,
qui décrit la ponte, rapporte que la mère couve les oeufs
qu'elle a pondus, retourne au nid au bout de trente jours exactement, déterre
ses oeufs, ouvre leur coque et conduit les petits à l'eau ; il prétend
aussi que les Tortues, après avoir mangé de la vipère,
font immédiatement usage de l'origan pour se préserver de
l'influence néfaste de leur précédent repas. Certains
auteurs affirment que les yeux des Tortues rayonnent au loin, et que leurs
cristallins clairs, blancs et brillants, servent, après avoir été
enchassés dans l'or, à fabriquer des colliers très
appréciés.
Julius
Capitolinus nous apprend qu'à Rome
les princes de la famille impériale se sont baignés dans
des carapaces de Tortues.
«
La mer des Indes ,
dit Pline, produit des Tortues d'une telle grandeur
que l'écaille d'une seule suffit pour former le toit de cabanes
habitables; la navigation des îles de la mer Rouge se fait particulièrement
avec ces écailles, qui servent de barques. »
Diodore
de Sicile, en parlant des peuples Chélonophages ou mangeurs
de Tortues, qui habitent de petites îles de la Méditerranée ,
non loin du territoire africain, écrit que
«
Ces peuples se servent des écailles, qui ont à peu près
la forme d'une barque, soit pour se transporter sur le continent où
ils vont chercher de l'eau douce, soit pour se faire une sorte de hutte,
et les plaçant dans une position inclinée sur les lieux élevés,
et le côté plat tourné en dehors. Ainsi, la nature,
par un seul bienfait, semble leur avoir donné les moyens de satisfaire
à une foule de besoins, puisqu'ils trouvent à la fois dans
un même objet, un aliment, une maison, un vase et un navire. »
Auguste
Duméril cite les vers suivants tirés du curieux ouvrage
sur la Septmanie ou Création du monde, publié en 1582,
par Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas
:
A
peine le marchand de Lisbonne ou de Tyr
Peut
une seule nef de maint arbre bastir.
Mais
l'Arabe pescheur bastit tout un navire
D'une
seule tortue, et, mesnager, retire
D'elle
tant de profits, que son couvercle fort
Luy
sert de nef sur l'eau et d'hostel sur le port.
On sait que la lyre,
qui est regardée comme le plus ancien instrument à cordes,
fut inventée, d'après Pausanias,
par Hermès
qui, ayant trouvé une Tortue
sur le mont Chelydora, fit une lyre de la carapace. Pausanias raconte,
en outre, que sur les hauteurs du Parthénon ,
il y a des Tortues dont la carapace permet de produire des sons très
agréables, mais qu'on ne peut emporter ces animaux qui sont consacrés
au dieu Pan .
Le récit de Pausanias a généralement été
regardé comme véridique par tous les poètes de l'Antiquité
qui ont fait souvent, par une licence poétique, Tortue synonyme
de lyre; Homère, Horace,
Virgile,
Properce
attribuent tous l'invention de la lyre à Hermès (identifié
à Mercure
par les Latins) :
Mercuri...
Te
canam, magni Jovis et Deorum
Nuntium,
curvaeque lyrae parentem, s'écrie Horace.
Suivant Lucien,
cependant, ce n'est pas à Mercure que l'invention de la lyre doit
être attribuée, mais à Apollon ,
qui, ayant trouvé une Tortue morte, ajouta à la carapace,
dit l'historien grec, des bras qu'il réunit par une traverse; elle
lui servit pour fixer à l'extrémité supérieure
des cordes, qu'il attacha par l'autre bout à la carapace, et il
obtint ainsi une puissante harmonie.
Rondelet,
qui publia en 1558 un Traité des Poissons
si remarquable pour l'époque, écrit que la Tortue Luth (Dermatochelys)
est dite
«
Tortue mercuriale, à raison que c'est cette espèce de Tortue
de la semblante de laquelle Mercure a trouvé l'invention du Leut
ou Lue; après la retraite du Nil l'aient trouvée au riuage,
la chaire toute consumée, restants les nerfs desechés é
tordus faisant son au toucher, a la quelle nostre lent est si semblable
que la teste é les pieds ostés, il n'a persone la voiant
de loin qui ne die que soit un leut dans son estim, car corne le lent,
ainsi que cette Tortue d'une part est plate, de l'autre est voustée,
faite de six pièces longues faisant angles aigus, toute à
l'entour ronde fors à la queue qui finist en pointe, au lieu de
quoi le lent aussi par le col graisle, où sont attachées
les chenilles pour tendre é détendre les chordes. »
Usages et
légendes des Tortues molles.
Les espèces
de famille Trionychidés ou Tortues fluviales doivent leur
surnom de Tortues molles au fait que leur carapace ,
au lieu d'être constituée de plaques cornées, a un
bouclier qui est formé d'une peau continue; cette carapace
est couverte d'une peau flexible et comme cartilagineuse dans toute son
étendue, soutenue par un disque osseux, à sa surface supérieure,
accidentée de rides et de sinuosités rugueuses.
En raison de la taille
considérable à laquelle ces Tortues
peuvent parvenir (certains individus pèsent jusqu'à 100 kilogrammes
et au-dessus), en raison de la délicatesse de leur chair très
savoureuse on chasse traditionnellement les Trionychidées dans les
endroits où ces animaux sont communs. On les pêche à
la ligne avec des hameçons que l'on amorce avec des poissons ou
d'autres animaux vivants ou que l'on agite dans l'eau; on les entoure de
filets; on les tue au fusil ou on les transperce à l'aide de piques.
«
Pour s'emparer des Trionyx du Gange, écrit Théobald, on emploie
une longue fourche en fer; on enfonce cet instrument le long du fleuve
dans la vase molle ou dans les amas de feuilles à demi pourries.
Le pêcheur qui a ainsi capturé une Tortue, attache, suivant
la taille de l'animal, un nombre plus ou moins considérable de forts
crochets dans la partie postérieure et comme cartilagineuse de la
bête. Il tire alors fortement sur les crocs et extrait ainsi la Tortue
qui se débat furieusement et cherche à mordre avec rage tout
ce qui est à sa portée. Lorsqu'on a capturé une Tortue
de forte taille qui se trouve dans une eau un peu profonde, on lui enfonce,
en outre, à l'aide d'un lourd marteau, un épieu pointu dans
le dos et on la tire alors sur le rivage. Mais malheur à l'imprudent
qui se trouve à portée des mâchoires de l'animal capturé,
car j'ai vu une Trionyx enlever d'un seul coup de son bec tous les orteils
du pied d'un pêcheur. Il est prudent d'envoyer une balle dans la
tête de la Tortue ou de lui trancher la tête d'un coup de hache.
»
A en croire les voyageurs
des siècles passés, les Mongols
qui avaient grand peur des Trionyx, qui habitent leurs cours d'eau et qui
savaient, souvent par expérience personnelle, combien elles sont
méchantes et dangereuses, ont agrémenté leurs récits
de légendes plus ou moins nombreuses.
«
Nos Cosaques, dit Prjevalski, refusaient absolument
de se baigner dans la rivière Tachylga. Ils attribuaient aux Trionyx
divers pouvoirs magiques et invoquaient à l'appui de leur dire,
les caractères tibétains que ces animaux portent sur la partie
supérieure de leur carapace. Les habitants du pays avaient effrayé
nos Cosaques en leur affirmant que les Tortues en question s'incorporent
dans la chair de l'homme, et que les malheureux auxquels pareil accident
arrive ne peuvent plus reconnaître la route qu'ils sont habitués
à suivre. La seule chance d'échapper à un sem blable
sortilège est la suivante : si un chameau blanc et un chevreuil
blanc viennent à passer dans le voisinage et se mettent à
crier en apercevant la tortue, celle-ci lâche alors sa victime et
le charme est rompu. Il n'existait pas autrefois de Trionyx dans la rivière
Tachylga; mais ces terribles animaux apparurent brusquement, et les habitants
des environs, aussi surpris qu'effrayés, ne surent d'abord que faire.
Ils s'adressèrent enfin, pour suivre ses conseils, à l'abbé
du monastère voisin; l'abbé leur apprit que la Tortue qui
venait de faire ainsi son apparition devait désormais rester maîtresse
du cours d'eau dans lequel elle s'était introduite et compter parmi
les animaux sacrés; depuis cette époque on vient faire tous
les mois des prières commémoratives à la source de
la rivière Tachylga. »
La chair des Tortues
molles ne se mange pas partout, mais elle est fort appréciée
de tous ceux qui en ont goûté. D'après Baker, cette
viande donne une soupe exquise. Les oeufs ne passent pas pour être
savoureux.
L'huile d'oeuf
de tortue l'Orénoque.
Les Tortues
du groupe des Podocnémydes donnaient autrefois lieu, dans les parties
tropicales de l'Amérique du Sud, à une industrie toute spéciale
: la fabrication d'huile d'oeufs de Tortues. Alexandre
de Humboldt nous a laissé sur cette industrie, qui a fini par
péricliter par suite de la destruction incroyable de nombre d'animaux,
nous a laissé, disons-nous, des détails pleins d'intérêt,
et nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici le récit de
l'illustre voyageur :
«
Vers onze heures du matin, écrit de Humboldt, nous débarquâmes
sur une île située au milieu du fleuve (l'Orénoque)
que les Indiens considèrent comme leur propriété dans
la mission de l'Uruana. Cette île est renommée pour la chasse
qu'on y fait aux Tortues, ou, comme on dit, pour la récolte des
oeufs qu'on y fait chaque année. Nous y trouvâmes plus trois
cents Indiens couchés sous des huttes en feuilles de palmier. Outre
les Guanos, les Otomaques de l'Uruana qui passent pour un peuple sauvage
et réfractaire à toute civilisation, nous vîmes des
Caraïbes et d'autres Indiens du cours inférieur de l'Orénoque.
Chaque peuplade s'installait à part et se reconnaissait à
la couleur et à la forme des tatouages. Au milieu des groupes bruyants
d'Indiens se trouvaient quelques blancs et notamment des commerçants
d'Angostura qui avaient remonté le fleuve pour acheter aux indigènes
l'huile d'oeufs de Tortue. Nous rencontrâmes aussi le missionnaire
de l'Uruana; il nous raconta qu'il était venu pour se procurer l'huile
nécessaire à la lampe de l'autel ; mais son principal but
était de maintenir l'ordre au milieu de ce mélange d'Indiens
et d'Espagnols.
En
compagnie de ce missionnaire et d'un marchand, qui se vantait d'assister
à cette récolte depuis dix ans, nous parcourûmes cette
île, qu'on visite ici comme les foires dans nos pays. Nous nous trouvions
sur une étendue de sable bien aplanie. « Aussi loin que s'étend
le regard le long des bords, nous dit-on, la terre se recouvre des œufs
de Tortues. » Le missionnaire portait à la main une longue
perche; il nous montra comment on s'en servait pour rechercher jusqu'où
s'étend la couche des oeufs, et procéda à la façon
des mineurs qui veulent délimiter un gisement de marne, de fer ou
de charbon minéral. En enfonçant verticalement la perche
dans le sol, on sent, lorsque la résistance fait défaut,
qu'on atteint la cavité, ou la couche terrestre meuble dans laquelle
gisent les oeufs.
Cette
couche est si uniformément répandue que, dans un rayon de
10 toises autour d'un point donné, la perche exploratrice la rencontre
sûrement. Aussi ne parle-t-on ici que de perches carrées d'œufs;
on divise le sol en lots qu'on exploite comme on ferait d'un terrain riche
en minerais. Il s'en faut cependant que cette couche d'oeufs recouvre l'île
dans son entier; elle cesse dans tous les points où le sol se relève
brusquement, parce que les Tortues ne peuvent grimper sur ces petits plateaux.
Je parlai à mes guides des descriptions hyperboliques du Père
Gumilla, d'après lequel les rives de l'Orénoque contiendraient
moins de grains de sable que le fleuve ne renferme de Tortues, à
ce point que les bateaux se trouveraient arrêtés dans leurs
courses si les hommes et les tigres n'en tuaient annuellement une
quantité suffisante. Mais ce ne sont là que des contes, ainsi
que le fit remarquer en souriant le marchand d'Angostura. Les Indiens nous
affirmèrent que, depuis l'embouchure de l'Orénoque jusqu'au
confluent de l'Apure, on ne trouve ni une île ni un rivage où
l'on puisse recueillir en quantité des oeufs de Tortues. Les points
sur lesquels presque toutes les Tortues de l'Orénoque semblent se
rassembler chaque année s'étendent entre le confluent de
l'Apure et de l'Orénoque et les grandes cataractes; c'est là
que se trouvent les points les plus renommés. L'une des espèces,
la Podocnemys expansa, paraît ne point remonter au-dessus des cataractes;
d'autre part, on nous a affirmé qu'au dessus de l'Apure et du Maypure
on ne trouve que les Tortues dites Terekay.
La
Podocnémys est connue des indigènes sous le nom d'Arraou.
L'époque à laquelle pond cette espèce coïncide
avec celle du niveau le plus bas des eaux. Comme l'Orénoque commence
à monter à partir de l'équinoxe du printemps, les
rives les plus basses se trouvent à sec depuis le commencement de
janvier jusqu'au 29 mars. Les Arraous se rassemblent en troupes nombreuses
dès le mois de janvier; elles sortent de l'eau et se chauffent au
soleil; d'après les Indiens, une forte chaleur est nécessaire
à l'éclosion des oeufs. Pendant le mois de février
on trouve les Arraous sur la rive pendant presque toute la journée.
Au commencement de mars, les troupes disséminées se réunissent
pour nager vers les îles sur lesquelles elles ont l'habitude de pondre;
il est probable que les Tortues reviennent chaque année exactement
au même point. Peu de jours avant la ponte on voit ces animaux disposées
en longues rangées sur les bords des îles Cucuruparu, Teruana
et Pararuna; elles tendent leur cou et tiennent leur tête hors de
l'eau pour s'assurer qu'elles n'ont rien à craindre ni des tigres
ni des hommes. Les Indiens, qui ont grand intérêt à
ce que ces troupeaux rassemblés demeurent agglomérés,
disposent le long de la rive des sentinelles dont le but est d'empêcher
ces. animaux de se disperser et de veiller à ce que leur ponte puisse
s'effectuer paisiblement. On ordonne aux embarcations de se maintenir au
milieu du fleuve et de ne pas effaroucher les Tortues par des cris.
Les
oeufs sont toujours pondus pendant la nuit, mais cette ponte commence.
immédiatement après le coucher du soleil. À l'aide
de ses pattes postérieures, munies de griffes très longues
et recourbées, l'animal creuse un trou d'un mètre de large
et de 60 centimètres de profondeur, dont il arrose les parois de
son urine, afin de consolider le sable, ainsi que le disent les Indiens.
Ces Tortues sont parfois tellement pressées de pondre que plusieurs
d'entre elles déposent leurs oeufs dans les trous que d'autres ont
creusés sans avoir pu encore les recouvrir de terre; elles forment
ainsi une seconde couche d'œufs superposés à une première
couche également fraîche. Dans leur précipitation elles
cassent un tel nombre d'oeufs que la perte qui en résulte équivaut,
d'après ce que nous a montré le missionnaire, au tiers de
toute la récolte. Nous trouvâmes du sable quartzeux et des
débris de coquilles agglomérés au milieu du jaune
répandu hors des oeufs. Le nombre des animaux qui creusent la rive
pendant la nuit est si grand que plusieurs d'entre eux sont surpris par
le jour avant d'avoir pu terminer leur ponte. Ils se hâtent alors
davantage de se débarrasser de leurs oeufs et de recouvrir les trous,
afin que les tigres ne puissent les voir. Ces Tortues retardataires ne
songent alors aucunement au danger qui les menace elles-mêmes; elles
achèvent leur travail sous les yeux des Indiens qui arrivent de
bonne heure et qui les appellent « les Tortues folles. » Malgré
la brusquerie de leurs mouvements on s'en empare aisément à
l'aide des mains.
Les
trois campements d'Indiens dans les endroits précités se
forment dans les derniers jours de mars ou dans les premiers jours d'avril.
La récolte des oeufs se fait chaque fois de la même manière
avec la régularité qui règne dans tout ce qui dépend
des institutions monacales. Avant l'arrivée des missionnaires auprès
de ce fleuve, les indigènes recueillaient en quantité moindre
ce produit que la nature fournit ici en si grande abondance. Chaque peuplade
fouillait la rive à sa guise; un grand nombre d'œufs étaient
brisés volontairement parce que les forages étaient exécutés
sans précaution et qu'on découvrait plus d'œufs qu'on n'en
pouvait emporter. On aurait dit d'une mine exploitée par des mains
inhabiles. Les jésuites ont eu le mérite de régler
cette exploitation. Ils s'opposèrent à ce qu'on fouillât
la rive entière; ils en firent respecter toujours une partie, craignant
que les Tortues soient notablement réduites en nombre, sinon anéanties.
Aujourd'hui on remue le rivage entier sans aucun égard pour cette
considération; et l'on pense que les récoltes diminuent d'année
en
année.
Une
fois le campement établi, le missionnaire nomme un représentant
qui répartit en lots l'étendue de terrain où reposent
les oeufs suivant le nombre des tribus indiennes. Il commence son travail
en explorant avec sa perche l'étendue de la couche d'oeufs dans
le sol. D'après nos mesures, cette couche s'étend jusqu'à
40 mètres du bord et présente une épaisseur moyenne
d'un mètre. L'employé en question délimite le terrain
dans lequel chaque tribu devra travailler. Ce n'est pas sans surprise qu'on
entend, parler ici du rapport de la récolte des oeufs estimé
comme celui d'une récolte de moisson. Une étendue sur 10
mètres de large fournit de l'huile pour une centaine de cruches,
c'est-à-dire un millier de francs. Les Indiens creusent le sol avec
leurs mains et entassent leurs oeufs dans de petites corbeilles appelées
« mappiri »; ils les portent ainsi dans leurs camps et les
jettent dans de grandes auges en bois remplies d'eau. Là-dedans
ils broient ces oeufs et les remuent à l'aide de pelles, puis ils
les exposent au soleil jusqu'à ce que la partie huileuse, le jaune
de l'oeuf, qui surnage, soit devenue épaisse. Ils puisent cette
huile et la cuisent sur un bon feu; plus elle est cuite et mieux elle se
conserve. Bien préparée, elle est claire,. sans odeur, à
peine jaunâtre. Les missionnaires l'apprécient autant que
la meilleure huile végétale. On l'emploie non seulement pour
l'éclairage, mais encore, et de préférence, pour la
cuisson, car elle ne donne aucune espèce de saveur désagréable
aux mets. Toutefois il est fort difficile d'obtenir une huile de tortue
parfaitement pure; le plus souvent elle conserve une odeur de pourriture;
cela tient à ce que parmi les oeufs on en emploie parfois dans lesquels
les tortues ont déjà atteint un degré de développement
avancé.
Les
rives de l'Uruana fournissent annuellement mille cruches d'huile; la cruche
vaut à Angostura de 2 piastres à 3 piastres et demie. La
quantité d'huile fabriquée s'élève annuellement
à 5000 cruches; comme il faut 200 oeufs pour obtenir une bouteille
d'huile, 500 oeufs donnent une cruche d'huile; en admettant que chaque
Tortue pond de 100 à 116 oeufs et qu'un tiers de ces oeufs se trouve
brisé pendant la ponte, surtout par les « Tortues folles »,
on peut conclure que pour remplir 3000 cruches, d'huile, 30 300 Arraous
ont dû pondre sur les trois îles où se fait la récolte,
environ
33 millions d'oeufs. Ce chiffre est certainement bien au-dessous du chiffre
réel.
Beaucoup
de Tortues, en effet, ne pondent que de 60 à 70 oeufs; beaucoup
d'entre elles sont dévorées par les Jaguars au moment où
elles sortent de l'eau; les Indiens emportent, en outre, un grand nombre
d'œufs pour les faire sécher au soleil et les manger; ils en brisent
aussi involontairement un grand nombre au moment de la récolte.
La quantité d'œufs qui éclosent avant l'arrivée de
l'homme est si considérable que j'ai vu dans le gisement d'Uruana,
sur toute la rive de l'Orénoque, grouiller de jeunes Tortues, d'un
pouce de large, qui échappaient à grand-peine aux poursuites
des enfants indigènes. Faisons remarquer. encore que les Arraous
ne pondent pas toutes sur les trois gisements désignés et
qu'un très grand nombre d'entre elles pondent, isolément
ou à une autre époque, entre l'embouchure de l'Orénoque
et le confluent de l'Apure; on arrive donc forcément à cette
conclusion que le nombre des Tortues qui pondent chaque année sur
les rives de l'Orénoque inférieur est d'environ un million.
Ce chiffre est exceptionnellement considérable pour un animal qui
arrive à une grande taille, et qui a tant à souffrir des
poursuites de l'homme; en général la nature restreint davantage
la reproduction chez les grandes espèces que chez les petites.
Les
jeunes Tortues brisent leur coquille pendant le jour; mais on ne les voit
émerger du sol que pendant la nuit. D'après les Indiens,
elles craignent la chaleur du soleil. Les indigènes voulurent nous
montrer comment les petites Tortues trouvent immédiatement le chemin
le plus court vers la rivière, alors même qu'on les a transportées
dans un sac loin du bord et qu'on les a posées à terre, tournant
le dos à la rive. J'ai constaté que cette expérience,
que le Père Gumilla a déjà rapportée, ne réussit
pas toujours également bien; néanmoins il m'a semblé
qu'ordinairement ces jeunes animaux, alors même qu'ils se trouvaient
très loin du bord ou dans une île, pouvaient flairer d'où
soufflait l'air le plus humide; Quand on songe à quelle distance
la couche d'oeufs s'étend presque sans interruption sur la rive
et à combien de milliers s'élève le chiffre des Tortues
qui vont à l'eau aussitôt après leur l'éclosion,
on ne peut guère admettre que toutes les mères qui ont creusé
leurs nids dans le même lieu retrouvent leurs petits et puissent
les conduire dans les lacs de l'Orénoque comme
font
les Crocodiles. Ce qui est certain, c'est que la Tortue passe les premières
années de sa vie dans les lacs les moins profonds, et qu'elle ne
va dans le grand lit du fleuve qu'à sa maturité. Comment
donc les petits trouvent-ils ces lacs? Y sont-ils menés par les
Tortues femelles qui accueilleraient les premiers qu'elles rencontrent?
L'Àrraou reconnaît sûrement, aussi bien que le Crocodile,
l'endroit où elle a fait son nid; mais comme elle n'ose s'approcher
du bord quand les Indiens commencent à exploiter ces gisements,
comment pourrait-elle distinguer le sien de ceux des autres? Les Otomaques
prétendent avoir vu de petites Tortues femelles, à l'époque
des hautes eaux, suivies d'un nombre assez considérable de petits;
c'étaient des Tortues qui avaient pondu seules .sur une rive isolée
et qui avaient pu y revenir. Les mâles sont rares maintenant parmi
les Arraous : on en trouve à peine un parmi plusieurs centaines.
On ne peut expliquer le fait ici, comme on le fait pour les Crocodiles
qui se livrent à l'époque du rut des combats sanglants.
La
récolte des oeufs et la préparation de l'huile durent trois
semaines, et c'est pendant cette période seulement que les missionnaires
sont en relation avec la côte et les pays civilisés dans le
voisinage. Les franciscains, qui vivent au sud des cataractes, viennent
assister à cette récolte, moins pour se procurer de l'huile
que pour voir quelques visages blancs. Les marchands d'huile gagnent 60
à 70%; car les Indiens leur vendent la cruche 1 piastre, et les
frais de transport ne s'élèvent qu'à un cinquième
de piastre par cruche. Tous les Indiens qui prennent part à cette
récolte rapportent aussi des masses d'oeufs séchés
au soleil ou légèrement cuits. Nos rameurs en avaient toujours
dans leurs corbeilles ou dans leurs petits sacs en coton. Ces oeufs, tant
qu'ils sont bien conservés, n'ont pas une saveur désagréable.
»
Menaces sur les tortues
géantes.
Presque tous les
voyageurs des XVIe
et XVIIe
siècles qui nous ont laissé
des documents au sujet de leurs découvertes et de leurs aventures
dans l'Océan Indien
et dans l'Océan Pacifique
font allusion à d'innombrables Tortues de terre, de taille vraiment
gigantesque, rencontrées dans certaines petites îles, d'où
ces Tortues
ont absolument disparu aujourd'hui. Si quelques-unes de ces espèces,
telles que la Tortue éléphantine, se trouvent encore, c'est
qu'elles sont sous la protection des humains et gardées dans les
habitations et en captivité.
Les
Tortues géantes de l'Océan Indien.
Beaucoup d'espèces
de l'Océan Indien ont disparu sans retour au cours des derniers
siècles. C'est le cas de ces gigantesques et curieux oiseaux,
tels que le Dinornis, l'Epyornis, le Dronte, le Dodo, le Solitaire qui
se sont éteints dans les temps historiques; plusieurs autres espèces
encore existantes sont fortement menacées d'extinction. En ce qui
concerne les Tortues géantes, le danger a été perçu
dès le XIXe
siècle. A. Günther, dans un
remarquable mémoire publié en 1877, fait les remarques suivantes
:
«
Les îles dans lesquelles vivaient les Tortues géantes, dit
Günther, sont toutes situées entre l'Équateur et le
Tropique du Capricorne; elles forment deux foyers zoologiques bien distincts.
L'un comprend les Galapagos, l'autre renferme
l'Aldabra, au nord; ouest de Madagascar, la Réunion, Maurice et
Rodrigues, à l'est de Madagascar. Les caractères physiques
de ces deux groupes d'îles sont très différents, mais
présentent ce trait commun qu'à l'époque de leur découverte
elles n'étaient habitées ni par l'homme, ni par aucun grand
mammifère. Pas un des nombreux navigateurs qui parcouraient les
mers dans lesquelles sont situées les îles en question ne
mentionne de semblables Tortues géantes, ni dans d'autres îles,
ni sur le continent Indien. Il n'est pas à croire que l'un ou l'autre
de ces navigateurs ait négligé de mentionner un semblable
fait; tous les marins de cette époque ont noté avec grand
soin, en effet, les points où se trouvaient les Tortues géantes,
qui constituaient une importante partie de leur alimentation. A une époque
où des voyages, que nous accomplissons aujourd'hui en quelques semaines
exigeaient de longs mois, alors que les vaisseaux étaient montés
par le plus grand nombre d'hommes possible, les provisions de viande fraîche
devaient être très recherchées; or les Tortues étaient
d'une précieuse ressource alimentaire; il.était facile de
les amener à bord, de les conserver vivantes pendant longtemps sans
leur donner de nourriture, et l'on avait ainsi à volonté
de la viande fraîche en quantité, chaque animal pesant de
80 à 300 livres; il n'est donc pas étonnant que certains
navires aient recueilli dans l'île Maurice ou aux Galapages jusqu'à
400 Tortues et les aient emportées avec eux. La sécurité
absolue dont jouissaient ces Tortues jusqu'à l'apparition de l'homme
dans les îles qu'elles habitaient, le grand âgé auquel
elles peuvent arriver, explique parfaitement l'extrême abondance
de ces animaux dans certains points délimités. »
Lorsqu'en 1691,
François Leguat visita l'île Rodrigues ,
il n'y trouva « aucun animal à quatre pattes, que des Rats,
des Lézards et des Tortues
de terre, desquelles il y a trois espèces différentes. »
Suivant notre voyageur,
«
il est de ces Tortues qui pèsent autour de cent livres et qui ont
assez de chair pour donner à manger à bon nombre de personnes
[...]. Il y a dans l'île une si grande abondance de ces Tortues,
que l'on en voit quelquefois des troupes de deux ou trois mille; de sorte
qu'on peut faire plus de cent pas sur leur dos, ou sur leur carapace, pour
parler proprement, sans mettre le pied à terre. Elles se rassemblent
sur le soir dans les lieux frais, et se mettent si près l'une de
l'autre qu'il semble que la place en soit pavée. Elles font une
chose qui est singulière, c'est qu'elles posent toujours de quatre
côtés, à quelques pas de leur troupe, des sentinelles
qui tournent le dos au camp et qui semblent avoir l'oeil au guet; c'est
ce que nous avons toujours remarqué; mais ce mystère me paraît
d'autant plus difficile à comprendre, que ces animaux sont incapables
de se défendre et de s'enfuir. »
Les premiers navigateurs
qui abordèrent aux Mascareignes nous parlent également tous
du nombre vraiment prodigieux de Tortues géantes qu'ils y trouvèrent;
en 1633, Verhuff signale l'abondance de ces animaux. A la même époque
François
Cauche écrit que
«
l'île de Mascarhene est inhabitée, quoique les eaux y soient
bonnes, abondante en gibier, poissons et fruits; on y voit grand nombre
d'Oiseaux, de Tortues de terre, et les rivières y sont fort pisqueuses.
»
Le père Jacques
tient le même langage en 1724 :
«
Le meilleur de tous les animaux qu'on trouve à la Réunion ,
dit-il, soit pour le goût, soit pour la santé, c'est la Tortue
de terre. La Tortue est de la même espèce que celle que l'on
voit en France; mais elle est bien différente pour sa grandeur.
On assure qu'elle vit un temps prodigieux, qu'il lui faut plusieurs siècles
pour parvenir à la grosseur naturelle, et qu'elle peut passer plus
de six mois sans manger. On en a gardé dans l'île de petites
qui au bout de 20 ans n'avaient grossi que de quelques pouces. »
Vers 1740, d'après
Grant,
les navires qui cinglaient vers les Indes accostaient tous à Rodrigues
pour embarquer de grandes Tortues .
«
Nous possédons, ajoute Grant, dans son histoire
de Maurice ;
de grandes quantités de Tortues de terre et de Tortues de mer qui
sont d'une précieuse ressource alimentaire. »
Le même voyageur
nous apprend que de nombreux petits bateaux sont sans cesse occupés
à rapporter de ces Tortues, principalement pour le service de l'hôpital.
Le grand nombre de
ces Tortues géantes peut sans doute s'expliquer par l'absence de
prédateurs avant l'arrivée des humains et par la longévité
que l'on s'accorde généralement à donner à
ces animaux. Les grandes Tortues ne semblent être complètement
adultes que vers l'âge de 80 ans, et l'on prétend qu'elles
peuvent atteindre l'âge de 200 et même 300 ans. Leur grande
fécondité explique aussi leur extrême abondance. Leguat
nous apprend que, comme les autres espèces terrestres, les grandes
Tortues
«
posent leurs oeufs sur le sable, et les recouvrent pour les faire éclore
doucement au soleil; ces oeufs sont ronds en tous sens, comme les billes
de billard, et de la grosseur des oeufs de poule; l'écaillure ou
plutôt la coque en est molle, et la substance du dedans est bonne
à manger. »
Ainsi que nous l'avons
dit plus haut, la chair de ces Tortues
était fort estimée. Leguat nous apprend encore que
«
la chair est fort saine, et d'un goût qui approche de celui du mouton,
mais plus délicat; la graisse en est extrêmement blanche,
et ne se fige pas, ni ne cause jamais de rapports, quelque quantité
qu'on en mange. S'oindre avec cette huile est un remède merveilleux
contre les foulures, les froideurs et les engourdissements des nerfs, et
contre plusieurs, autres maux. Le foie est d'une délicatesse extrême,
et fort gros à proportion de l'animal; il est si délicieux
qu'on peut dire qu'il porte toujours sa sauce avec soi, de quelque manière
qu'on le prépare. »
A partir du milieu du
XVIIIe
siècle, le nombre des Tortues géantes
des Mascareignes a été sans cesse en diminuant. Le
fait de l'embarquement, souvent répété, d'un grand
nombre de ces animaux, explique, en partie, leur diminution progressive,
et il serait trop long d'énumérer ici les récits des
voyageurs qui, abordant aux Mascareignes, signalent la disparition de plus
en plus rapide des grandes Tortues. La capture de nombreux individus adultes
n'a pas été la seule cause de l'extinction de ces Tortues;
on peut encore, pour expliquer le fait, invoquer l'introduction dans les
îles d'un grand nombre de porcs qui ont donné une chasse active
aux individus nouveau-nés.
D'un autre côté,
la limitation de ces Tortues
dans un espace fort restreint et l'impossibilité dans laquelle se
sont trouvés dès lors les individus de pouvoir se procurer
une nourriture suffisante, a dû s'opposer à leur multiplication.
Dès le commencement
du XIXe
siècle, les grandes Tortues avaient
déjà à peu près disparu des îles de l'Océan
Indien
situées dans les parages de Madagascar. A l'époque à
laquelle Duméril et Bibron écrivaient
le deuxième volume de leur histoire générale des Reptiles ,
en 1835, on trouvait encore ces Tortues à Anjouan, à Aldabra,
aux Comores
d'où on les apportait à Maurice
et à la Réunion .
Depuis, les Tortues géantes ont été chaque jour en
diminuant de nombre., de telle sorte qu'il n'en existe plus aujourd'hui
un seul exemplaire ni à Maurice, ni à Rodrigues, ni à
la Réunion; quelques spécimens sont encore gardés
aux îles Seychelles ,
et encore ces spécimens appartiennent-ils tous à une seule
espèce, la Tortue éléphantine.
Cette dernière
espèce était encore assez abondante vers le milieu du XIXe
siècle, dans le groupe des petites
îles Aldabra. Les frères Rodatz ont trouvé ces Tortues
dans les fourrés les plus épais; des chasseurs qui venaient
régulièrement dans l'île avaient entouré de
murs des sortes d'entrepôts dans lesquels ils déposaient les
animaux jusqu'au moment de leur embarquement pour Madagascar ou pour le
continent africain; dans ces enclos, les frères Rodatz ont vu jusqu'à
200 et même 300 Tortues de grande taille se nourrissant d'herbes
et de feuillages. En 1847, une centaine d'hommes composant l'équipage
de deux navires allemands purent capturer en peu de temps 200 Tortues géantes
dont plusieurs ne pesaient pas moins de 400 livres. Àujourd'hui
quelques Tortues éléphantines soutiennent seules la lutte
pour l'existence, à Aldabra,
Par suite de l'initiative
de la Royal Society
et de la Société de géographie de Londres ,
des mesures ont été prises dans la seconde moitié
du XIXe
siècle par le gouverneur de Maurice,
dans le ressort duquel se trouve l'archipel d'Aldabra, pour protéger
les derniers survivants de toute une faune qui allait déjà
chaque jour en disparaissant.
Les
Tortues des îles Galapagos.
Si des mesures similaires
n'avaient pas été prises suffisamment tôt, les tortues
géantes des îles Galapagos auraient disparues elles aussi
depuis longtemps. Lorsque les Espagnols
découvrirent les Galapagos, les Tortues
y étaient si abondantes, que ces îles purent être nommées
Iles des Tortues. A la fin du XVIIeseptième
siècle, tous les navires qui sillonnaient ces parages relâchaient
aux Galapagos pour s'approvisionner d'eau et de Tortues.
Dans le récit
de ses voyages, publié en 1797, Dampier
rapporte que les Tortues sont tellement abondantes dans ces îles
qu'elles suffiraient pour nourrir cinq à six cents hommes pendant
plusieurs mois.
«
Les Tortues, dit ce voyageur, sont de très grande taille, fort grasses,
et d'une chair si savoureuse qu'elle ne le cède en rien à
celle du poulet. L'une des Tortues capturées par nous pesait 200
livres, et avait deux pieds de hauteur. Leur cou est très long,
la tête étant fort petite à proportion du corps. »
Jusque vers le commencement
du XIXe
siècle, les choses ne paraissent
guère avoir changé aux Galapagos. Delano, qui a visité
cet archipel à partir de l'année 1800, mentionne l'abondance
des Tortues dans les îles Hood, Charles, James et Albemarle; il décrit
très exactement ces animaux et mentionne expressément ce
fait qu'elles ont le cou très long, ressemblant au corps d'un serpent
; il rapporte qu'il a capturé 300 Tortues
dont il a déposé la moitié dans l'île de Massa
Fuero, après 60 jours de traversée; une partie de ces animaux
prospéra, mais fut ensuite détruite par l'homme. Il transporta
aussi de ces Tortues à Canton, à deux reprises différentes.
En 1813, Porter vit
un assez grand nombre de Tortues géantes aux Galapagos, principalement
dans les îles Hood, Malborough, James, Charles et Porter. Quelques-uns
de ces animaux pesaient jusqu'à 150 et 200 kilogrammes; Porter estime
à 500 environ le nombre des grandes Tortues qu'il rencontra, tous
ces animaux devant peser au moins 14 tonnes.
En 1835, c'est-à-dire
vingt-deux ans après Porter, Darwin visita
les Galapagos. Dans l'intervalle de temps, cet archipel avait passé
dans la possession de la république de l'Equateur ,
et avait été colonisé par deux ou trois cents déportés
qui firent une guerre d'extermination aux Tortues; ils les chassaient pour
en saler la chair; avec les déportés pénétrèrent
dans les îles une grande quantité de porcs qui retournèrent,
en partie, à l'état sauvage, et achevèrent de détruire
les Tortues.
Porter affirme qu'aucun
animal ne fournit une chair plus savoureuse que les grandes Tortues des
Galapagos.
Néanmoins
Darwin en trouva encore un certain nombre dans toutes les îles qu'il
visita. Ce qu'il écrivit à leur sujet confirme le sort que
l'on réservait à ces animaux :
«
La chair des Tortues, dit Darwin, est mangée fraîche ou salée:
De la graisse on extrait une huile fort limpide et l'on chasse fréquemment
ces animaux dans ce seul but; lorsque ceux qui se livrent à ce genre
d'industrie trouvent une des grandes Tortues, ils incisent la peau de l'animal
auprès de la queue pour voir s'il est suffisamment gras; dans le
cas contraire, l'animal est remis en liberté et guérit rapidement
de la blessure qui lui est faite. »
Onze ans plus tard,
lorsque le Herald, navire de guerre anglais, chargé, ainsi
que le Beagle, d'une mission scientifique, fit escale à l'île
Charles, le naturaliste de l'expédition aperçut dans cette
île de nombreux troupeaux d'animaux domestiques, des chiens et des
porcs retournés à l'état sauvage, mais il ne vit pas
de Tortues ;
celles-ci avaient été, en ce point, complètement anéanties
depuis le voyage de Darwin; il en existait cependant
encore quelques-unes dans l'île Chatham.
D'après Steindachner,
les îles Galapagos ne comptaient plus, en 1872, en fait d'êtres
humains, que trois individus qui menaient une existence misérable
dans l'île Charles; tous les autres colons avaient péri, ou
avaient émigré; suivant le récit des survivants les
Tortues avaient complètement disparu de l'île qu'ils habitaient.
Un peu plus tard,
en 1875, le navire de guerre anglais le Peterel constata que les
Tortues
n'existaient plus à l'île Charles, mais qu'il en restait encore
quelques individus dans l'île Chatham, dans les îles Hood,
James et Indéfatigable, mais qu'elles étaient assez abondantes
dans les îles Albemarle et Abington.
Lorsque Porter visita
l'archipel des Galapagos, il insista sur la diversité des espèces
qu'il rencontra.
Les
Tortues que l'on trouve à Indéfatigable, rapporte-t-il, sont
généralement d'une taille énorme, et n'ont pas moins
de cinq pieds et demi de longueur, sur quatre et demi de largeur, trois
de hauteur; les marins en ont trouvé de dimensions plus considérables
encore. La carapace des Tortues de l'île James est remarquable par
son peu d'épaisseur et par sa fragilité et diffère
complètement de celle des Tortues des îles Hood et Charles.
Celles qui vivent dans cette dernière île ont la carapace
fort, allongée, retroussée à la partie antérieure
à la manière d'une selle espagnole, très épaisse
et. de couleur brune. Les Tortues de l'île James sont arrondies,
épaisses et d'un noir d'ébène; celles de l'île
Hood aussi étaient petites et ressemblaient à celles de l'île
Charles.
Les recherches faites
par Günther ont pleinement confirmé les renseignements donnés
par Porter; il mentionne, en effet, en 1877, cinq espèces encore
vivantes la Tortue à pieds d'éléphant (Testudo
elephantopus), la Tortue noire (T, nigrita), la Tortue voisine (T. vicina),
la Tortue microphyes, la Tortue d'Abington; la Tortue selle (Testudo ephipppium),
qui habitait l'île lndéfatigable, était déjà
éteinte. (E. Sauvage). |
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