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Fêtes et coutumes populaires
Charles Le Goffic

Chapitre XI
La Fête des Morts

Le Goffic
1911-
C'est l'automne. Les dernières feuilles tombent; une bise aigre balaie les rues, siffle aux carrefours. Plus d'hirondelles! Aux encoignures des restaurants et des cafés populaires, le « chand de marrons » établit son fourneau en plein vent; les « biquots », cependant, font retraite vers leurs vallées natales. Jusqu'au printemps prochain, nous n'entendrons plus leur pilouit et leur musette; nous ne les verrons plus, le béret sur l'oreille, pousser leurs troupeaux de chèvres, au petit jour, à travers les rues de la capitale. Originaires du pays basque, ils restent fidèles à leurs Pyrénées et à leurs gaves. Ce sont, comme les hirondelles, des migrateurs, des temporaires. Quelques-uns pourtant, si l'on en croit un de leurs historiens, préfèrent hiverner à Paris, dans une étable bien chaude, où bêtes et gens fraternisent. Mais ils sont l'exception; le gros des migrateurs reprend, chaque automne, le chemin du pays...

Autre signe de l'hiver qui vient : la violette de Parme a fait son apparition aux Halles. Elle nous arrive de Cannes, de Nice, de Menton, où sa culture occupe plusieurs centaines d'hectares. Il y a belle lurette que nos violettes parisiennes sont fanées : là-bas, dans les régions aimées du soleil, la jolie fleur chantée par Henri Heine et dont l'impératrice Élisabeth portait en tout temps un bouquet à son corsage ne connaît ni été ni hiver; elle fleurit à toutes les époques; on en fait des expéditions considérables sur Paris, sur l'Allemagne, sur l'Angleterre principalement, qui nourrit pour la violette une prédilection voisine du culte et que n'est pas près de connaître la coûteuse et fastueuse orchidée, fleur de millionnaires interdite aux bourses des petites girles londonniennes...

Et, enfin, voici les chrysanthèmes! Ah! ceux-là, plus que toutes les autres fleurs, ils sentent la Toussaint, l'hiver, le déclin et la mort des choses. Les botanistes expliquent que le nom de « chrysanthème » est dû à la couleur caractéristique jaune doré que présente le type primitif de cette fleur. Aujourd'hui, grâce à des sélections plus ou moins heureuses, nous possédons des chrysanthèmes où toutes les couleurs se marient, à l'exception justement du jaune d'or. Il y a, dit-on, deux cents variétés de violettes; il y en a peut-être quatre ou cinq cents de chrysanthèmes; groupes et sous-groupes, un profane comme moi s'y perd. Puis quels noms rébarbatifs! Passe pour le chrysanthème pompon ou le chrysanthème hybride; mais que dire du chrysanthème matricarioïforme, et n'est-il pas épouvantable de penser qu'on inflige de pareils noms à cette chose délicate, semi-ailée, à cette cassolette vivante qu'est une fleur?

Le chrysanthème, depuis 1876, est promu à la dignité d'ordre impérial. C'est l'empereur Mutsuhito qui a fondé cet ordre, peu répandu, à vrai dire, et conféré seulement aux princes et aux chefs d'État : le ruban en est rouge, liséré de violet; la décoration elle-même, par ses capitules et ses rayons, évoque assez bien l'image de la fleur nationale des Nippons.

Chez nous, le chrysanthème ne pouvait aspirer à un destin si glorieux. Plante d'ornement, il est devenu néanmoins, avec l'immortelle, la fleur du souvenir. On le préfère même, pour cette destination, à l'immortelle, qui reste seulement employée pour la confection des couronnes funéraires. Tout le long de la rue de la Roquette, qui est l'artère principale menant au Père-Lachaise, vous ne verrez, ces jours-ci, que bouquets de chrysanthèmes. Les fleurs, comme les livres, ont leur destin. Jusqu'en 1815, l'helicrysum orientale ou immortelle jaune était à peu près inconnu en France. Originaire de la Crète et de Rhodes, il fut importé chez nous sous la Restauration, et la Provence en monopolisa quelque temps la culture industrielle. Tout de suite, sa faveur fut grande; son nom, plus que sa couleur, lui valut de symboliser la pérennité du souvenir que nous gardons à nos morts. Il y a, sans doute, d'autres immortelles que l'helichrysum orientale ou immortelle jaune. Telles sont l'immortelle de la Malmaison ou helichrysum bracteatum, l'immortelle blanche ou antennaria margaritacea, l'immortelle des Alpes, plus connue sous le nom d'edelveiss... Après trois quarts de siècle d'une faveur sans partage, l'immortelle est à peu près détrônée aujourd'hui dans la sympathie publique par le chrysanthème. Mais combien d'années durera la vogue de celui-ci? Vienne quelque autre plante exotique, dont l'acclimatation ne sera pas trop difficile ni la culture trop coûteuse, et le chrysanthème, comme l'immortelle, verra se détourner de lui ses anciens adorateurs...

Le culte des morts est aussi ancien que la race humaine. Si haut qu'on remonte dans l'histoire, on le trouve déjà établi au cœur de l'homme : bien avant qu'il y eût des philosophes, les générations primitives du globe envisageaient la mort non comme une dissolution de l'être, mais comme un simple changement d'existence.

Sans doute, ces générations primitives ne croyaient pas que l'âme, se dégageait de sa dépouille charnelle pour entrer dans une demeure céleste; elles ne croyaient pas davantage qu'après s'être échappée d'un corps elle allait en ranimer un autre. Elles croyaient que l'âme du mort restait dans le voisinage des vivants et poursuivait à côté d'eux une existence souterraine et mystérieuse. Et c'est pourquoi, à la fin de la cérémonie funèbre, elles l'appelaient trois fois par son nom, trois fois lui souhaitaient de se bien porter, trois fois ajoutaient : « Que la terre te soit légère! » L'expression a passé jusqu'à nous, comme aussi la coutume du Ci-gît ou du Ici repose qu'on inscrivait sur les monuments funéraires et que nous continuons d'inscrire sur les tombes de nos morts.

Cette croyance dans un prolongement souterrain de la vie a reçu des rationalistes diverses explications. Et les meilleures, s'il faut dire, ne sont guère satisfaisantes. C'est ainsi que, d'après Herbert Spencer, l'ombre mouvante des objets, l'image humaine réfléchie par les eaux, surtout les fantômes évoqués dans le rêve et l'hallucination durent suggérer aux premiers hommes la conception d'un « double », d'un corps subtil, plus ou moins séparable du corps mortel, d'un simulacre survivant à la mort et auquel on donna postérieurement le nom d'âme. De cette croyance primitive serait dérivée la nécessité de la sépulture. Pour que l'âme se fixât dans sa nouvelle demeure, il fallait que le corps, auquel elle restait attachée, fut recouvert de terre. L'âme qui n'avait pas son tombeau n'avait pas de domicile. Elle était errante et misérable, et c'est elle qui, pour punir les vivants de ne pas lui avoir donné le repos auquel elle aspirait, les effrayait par des apparitions lugubres.
 

Mais la sépulture ne suffisait point. Et les morts avaient encore d'autres exigences. Si près des vivants, ils ne voulaient pas être oubliés d'eux; ils requéraient des hommages, des soins particuliers. Volontaires d'abord, ces soins devinrent rapidement obligatoires, prirent la forme de rites. Ainsi se serait établi le culte des morts.

Il y avait un jour de l'année surtout qui était consacré chez les anciens à ce culte. Chez les Latins, les fêtes dont on les honorait ce jour-là étaient appelées feralia. Elles se passaient comme les nôtres en plein air. Les sanctuaires étaient fermés en effet pendant les feralia; toute cérémonie était suspendue; il semblait qu'il n'y eût plus d'autres dieux que les mânes des défunts présents sous terre. Aussi leurs tombes étaient-elles le rendez-vous de toute la population des campagnes et des villes. On les jonchait de fleurs et de couronnes; on y joignait des épis, quelques grains de sel, du pain trempé dans du vin pur. Le reste de la journée s'écoulait en prières et en commémorations.

On voit que notre fête des trépassés ressemble singulièrement aux feralia des Latins. Et, de même, nous leur avons emprunté la fête qui précède le jour des morts et que nous appelons La Toussaint. Dans l'ancienne Rome, cependant, cette fête, qui s'appelait les caristia, suivait le jour des Morts au lieu de le précéder.

Ovide nous a laissé une description charmante des caristia :

« Après la visite aux tombeaux et aux proches qui ne sont plus, dit-il, il est doux de se tourner vers les vivants; après tant de pertes, il est doux de voir ce qui reste de notre sang et, les progrès de notre descendance. Venez donc, cœurs innocents; mais loin, bien loin, le frère perfide, la mère cruelle à ses enfants, la marâtre qui hait sa bru, et ce fils qui calcule les jours de ses parents obstinés à vivre! Loin, celui dont le crime accroît la richesse et celle qui donne au laboureur des semences brûlées! Maintenant, offrez l'encens aux mânes de la famille; mettez à part sur le plateau des mets arrosés de libations, et que ce gage de piété reconnaissante nourrisse les lares qui résident dans l'enceinte de la maison! »

Ce nom de lares, que portaient les mânes considérés comme protecteurs de la famille, de la maison, du domaine, de la tribu et de la cité, paraît avoir signifié maître ou chef. On voulait marquer ainsi que les ancêtres, même disparus, gardaient encore une autorité morale sur les foyers qu'ils avaient fondés. Ils étaient représentés dans l'atrium sous forme d'images de cire ou de statues de bois.

Ce n'étaient point là de vains simulacres, puisque, à certains jours de l'année au moins, les âmes des défunts quittaient leur sépulture et revenaient dans les maisons où elles avaient habité de leur vivant. La même croyance est répandue encore aujourd'hui chez les Bretons. La croyance à une sorte de survie matérielle et souterraine est également manifeste chez eux à certains traits : on voit encore, sur les anciennes tombes bretonnes, des trous en forme de calices et de buires qui servaient aux libations de laitage et de vin. À Collorec, en Cornouaille, une écuelle est placée près de chaque tombe, — l'écuelle même, dit M. Le Braz, où le défunt avait coutume de manger sa soupe quand il était de ce monde.

Ne rions point de ces lointaines survivances et quand elles témoigneraient d'un esprit singulièrement archaïque. « C'est peut-être à la vue de la mort, dit magnifiquement Fustel de Coulanges, que l'homme a eu pour la première fois l'idée du surnaturel et qu'il a voulu espérer au delà de ce qu'il voyait. La mort fut le premier mystère; elle mit l'homme sur la voie des autres mystères; elle éleva sa pensée du visible à l'invisible, du passager à l'éternel, de l'humain au divin... »

À quelques détails près, d'ailleurs, on peut dire que les rites de la fête des Morts sont les mêmes dans toute la chrétienté : en Islande comme à Cadix, à Vladivostock comme à Brest, c'est partout, ce jour-là, les mêmes théories funèbres, le même défilé recueilli de pèlerins se rendant au champ du repos avec des couronnes et des prières. Paris ne fait pas exception à la règle. Témoin la foule qui se presse dans ses cimetières et particulièrement au Père-Lachaise, le plus grand cimetière peut-être du monde et où reposent à cette heure plus d'un million de défunts. Le Père-Lachaise a eu son historien récemment en M. Fraigneau. Et c'est qu'il a vraiment une histoire. Bien d'église à l'origine, connu sous le nom de Champ-Lévêque et appartenant au chapitre de la cathédrale de Paris, il est acheté par les Jésuites de la rue Saint-Antoine en 1626 et prend le nom de Mont-Louis sous Louis XIV, qui y fait construire une résidence somptueuse pour son confesseur, le Père François Lachaise. D'où le nom de « Terres du Père-Lachaise » donné au domaine et qui a prévalu jusqu'à nos jours. Sous la Convention, on songe à faire de ces terres, confisquées par l'État, un lieu de sépulture. Mais les événements ne permettent pas d'exécuter le projet. Napoléon Ier le reprend; il confie à l'architecte Brongniard le soin d'opérer les transformations nécessaires et, le 21 mai 1804, Frochot, préfet de la Seine, procède à l'ouverture de la nouvelle nécropole, appelée officiellement cimetière de l'Est.

Agrandie d'année en année, cette nécropole couvre aujourd'hui un énorme espace. Elle a ses rues et ses avenues comme une véritable cité, et on l'appelle en effet la Cité des Morts. Pour vaste qu'elle soit cependant, on estime que, dans une vingtaine d'années au plus, il ne restera pas un seul pouce de terrain à céder dans cette cité funèbre, qui renferme à l'heure actuelle 80500 tombes. Ajoutons, pour les amateurs de statistiques, que ces 80500 tombes représentent, d'après les évaluations de M. Fraigneau, une somme de plus de 400 millions « dépensés par les générations qui s'y sont succédé depuis un siècle ». Le prix du terrain atteint de nos jours, au Père-Lachaise, un chiffre rarement dépassé dans les quartiers les plus luxueux de Paris. Le premier et le deuxième mètres carrés s'y vendent chacun 1 050 francs; le troisième ainsi que le quatrième 1 575 francs; le cinquième et le sixième 2 100 francs. Enfin, quand cette limite est excédée, chaque nouveau mètre de concession est taxé à 3 150 francs. En appliquant cette règle d'évaluation à l'espace occupé par des monuments comme celui de Casimir-Perier ou celui de Thiers, les plus vastes du Père-Lachaise, on trouve que le premier vaudrait aujourd'hui 600 000 francs, le second 120 000 francs.

On ne dort pas son sommeil gratis pro Deo dans la grande nécropole parisienne. Mais le prix du terrain n'est pas beaucoup moins élevé au cimetière Montmartre ou au cimetière Montparnasse. Ce pourquoi le commun des trépassés se dirige de plus en plus vers les cimetières suburbains, Pantin, Billancourt et Bagneux notamment. Qui n'a pas vu, le 1er et le 2 novembre, ces cimetières parisiens, ne peut savoir à quel point le culte des morts est demeuré vivace au cœur de la foule. Une fois dans l'année, la terrible égalité du sépulcre abolit toutes les distinctions sociales. La mondaine gantée de noir prie à côté de l'ouvrier en bourgeron; une pensée commune les rapproche pour un moment; l'homme oublie ses haines, la mondaine ses préjugés. C'est la trêve universelle du Souvenir.

Aussi ne sont-ce point les scènes touchantes ou dramatiques qui manquent à l'observateur quand il se rend avec la foule dans un de ces cimetières parisiens, grands comme des villes, profonds comme des forêts, et qui gardent cependant, par un singulier privilège, on ne sait quel charme passionnant d'intimité. M. Jules Claretie a raconté quelque part l'impression inoubliable que lui fit, dans un de ces cimetières, la rencontre d'une tombe de jeune fille que le fiancé de la pauvre enfant avait, pour le jour des Morts, transformée en un bouquet immense. Des fleurs partout. Partout des roses, des roses d'une blancheur, d'une candeur éblouissante. C'était comme une symphonie en blanc majeur, comme une explosion de lumière blanche. Il semblait qu'il eût neigé sur cette tombe de vierge. L'hermine a plus de taches que n'en avaient ces pétales immaculés. Une couronne embaumée enveloppait, comme d'un nimbe, le nom de la jeune morte : Marie, et portait ces mots tracés, avec des violettes du pôle, sur les roses blanches : À ma fiancée! Par un sentiment d'une exquise délicatesse, à côté de la date de la mort, le fiancé avait fait graver la date du jour où devait avoir lieu le mariage. Il s'en fallait de quelques heures à peine que la « promise » ne fût devenue l'épouse, et le blanc bouquet de fleurs d'oranger, déjà commandé et tout prêt, était là, sur ce tombeau, mais changé en bouquet funèbre...

Moi-même, le hasard m'a fait assister dans le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, en Seine-et-Oise, à une scène moins poétique peut-être, mais à coup sûr aussi dramatique que celle rapportée par M. Jules Claretie.

Comme j'errais dans les allées, je vis venir des jeunes gens et des jeunes filles qui, avec des couronnes nouées de rubans tricolores, se dirigeaient vers une tombe ombragée du feuillage languissant des saules. Je les suivis, un peu intrigué; une croix en granit surmontait la tombe devant laquelle ils s'arrêtèrent et qui portait cette double inscription :

ANDRÉ DELORME
MORT POUR LA PATRIE
1870

JEANNE BERNIER
TUÉE PAR L'ENNEMI
1870

Le cortège entoura la tombe et y suspendit ses couronnes. La cérémonie qui se déroulait sous mes yeux avait évidemment un caractère patriotique; mais la jeunesse des manifestants, l'association de ce nom d'homme et de femme sur le fût du monument, m'inclinaient à penser que le patriotisme n'était pas seul en jeu.

Un des assistants, qui vit mon embarras, voulut bien me donner quelques explications, et voici ce qu'il me raconta :

« André Delorme et Jeanne Bernier étaient fiancés quand éclata la guerre. André avait dix-neuf ans; Jeanne dix-sept. Dès nos premiers revers, André s'engagea dans un régiment de marche et fit courageusement son devoir. Sur ces entrefaites, les Prussiens, qui étaient entrés à Montlhéry, établirent un campement entre Sainte-Geneviève et Fleury... Un soir, vers neuf heures, un jeune fantassin se traînait péniblement à travers bois, par des sentiers seulement connus des habitants du pays. C'était André, qui, quoique grièvement blessé à Choisy-le-Roi, n'avait pu résister au désir de revoir sa fiancée. Le jeune soldat n'était plus qu'à quelques pas de la maison de Jeanne. Il allait entrer, quand, par les carreaux, il aperçut la jeune fille qui se débattait aux bras d'un officier prussien. Fou de rage, il tira son revolver, fit feu et tua l'officier. Au bruit de la détonation, une douzaine de « casques à pointe » accoururent, s'emparèrent d'André, le ligottèrent et, sans plus de formalité, le collèrent au mur. On a recueilli ses dernières paroles : « Frappez-moi, dit le jeune homme à ses bourreaux. Je meurs pour la patrie et pour ma fiancée... » La crépitation des mausers étouffa sa voix. On croyait ne relever qu'un cadavre; mais, au moment où la fusillade éclatait, Jeanne Bernier s'était élancée pour couvrir André Delorme et, à travers la fumée, on vit deux corps enlacés rouler à terre. Depuis cette époque, la tombe où ils dorment côte à côte est en grande vénération chez les jeunes gens du pays et, le 2 novembre de chaque année, les fiancés et les conscrits viennent y suspendre des couronnes... »

Le caractère dramatique de cette cérémonie est particulier à Sainte-Geneviève-des-Bois. Le culte des morts, en ce jour de l'année déclinante qui leur est plus spécialement consacré, ne laisse pas d'avoir cependant, un peu partout, des conséquences assez inattendues. Dans combien de ménages parisiens, par exemple, demande M. Hugues Le Roux, le dialogue suivant ne s'engage-t-il pas, le matin du 3 novembre, entre Madame et la cuisinière :

« Eh bien, Marie, avez-vous fait un bon marché?
— Ah! oui, Madame, vous pouvez le dire, un joli marché! Je ne rapporte pas de poisson...
— Comment pas de poisson?
— On ne peut pas s'en procurer. Les poissardes disent que c'est comme cela tous les ans le 2 novembre... À cause du « coup de vent des morts ».
— Le coup de vent des morts?... »
Madame demeure bouche bée. C'est pourtant sa cuisinière qui a raison. Vous pouvez prendre le train, ce jour-là, pour n'importe quelle plage de la Manche, de l'Océan ou de la Méditerranée : de Dunkerque à l'embouchure de la Bidassoa et du cap Cerbère à Menton, vous ne verrez pas une voile de pêcheur sur la mer.

Devant l'église, sur les estacades, à l'intérieur des cabarets ou d'un de ces Abris du Marin fondés par M. de Thézac et qui rendent tant de services à nos populations maritimes, les hommes sont assis, la pipe aux dents, leur bonnet de laine sur l'oreille, les bottes et la vareuse sèche. Ils ne se fient pas à l'accalmie qui suit la tempête. Ils savent à quoi s'en tenir sur ces invites du flot. S'ils y cédaient, ils ne tarderaient pas à voir remonter du large ces théories de noyés dont parle le poète, « hâves, un cierge au poing, le front dans des cagoules », qui tournent autour des barques en réclamant la sépulture d'une voix lamentable. Deux fois dans l'année, le 2 novembre et le 25 décembre, au jour des Morts et à Noël, les crierien émergent de l'abîme et se rendent en procession vers les villes englouties du littoral, cette Tolente ou cette Is merveilleuse que frappa la colère divine. D'immenses cathédrales, aux cintres lumineux, étincellent sous les eaux. Is seule en comptait trente. Le bruit des cloches qu'on entend au large dans la nuit du 1er au 2 novembre vient de ces églises sous-marines où officient, devant le peuple des noyés, les « évêques de la mer ». Singuliers prélats, par parenthèse, mitrés, chapés et crossés, mais dont la croupe se recourbe en queue de poisson! Une légende veut qu'ils soient commis à la garde d'un des trois vêtements de sainte Véronique, le linge même où s'imprima, sur la route du calvaire, la face auguste de Notre Seigneur et dont le voile conservé au Vatican ne serait qu'une réplique...

Est-ce pour commémorer le souvenir de ces infortunées victimes de la mer et rappeler aux vivants combien ils pèsent peu dans la main de l'Éternel? Toujours est-il que jusqu'en ces dernières années encore, sur le littoral breton et notamment à l'île de Sein, la vigile des Morts prêtait à un usage singulier : le tro ann anaoun ou « tour des âmes », dont j'ai parlé dans mon livre Sur la côte.

Le matin de la Toussaint, au prône de la première messe, M. le « recteur » (curé) désignait en chaire huit hommes de la paroisse chargés de tenir le rôle d'anaoun. Une quête à domicile était faite dans la journée par leurs soins. La nuit venue, après les trois Nocturnes des morts, quatre d'entre eux rentraient à l'église pour sonner le glas qui ne cessait plus de tinter. Les quatre autres, avec des clochettes, faisaient le tour du village. Ils s'arrêtaient devant toutes les maisons et, de préférence, devant celles où il y avait eu des morts pendant l'année. Leur mélopée frissonnante s'élevait alors dans la nuit :

Christenien, divunet,
Da pedi Doue gan ann anaoun tremenet,
Da lavarat eur pater hag eun ave :
Requiescant in pace!

« Chrétiens, éveillez-vous; priez Dieu pour les âmes des défunts. Et dites à leur intention un pater et un ave ». De l'intérieur, des voix répondaient : Amen... Cette lugubre procession, ne se terminait qu'au petit jour.

La coutume des quêtes, au jour des Morts, n'est du reste pas spéciale à la Bretagne. On la retrouve en Italie, où le peuple, dans la voix du glas, croit entendre la voix même des trépassés :

Padre, madre,
Fratre, sorelle,
Apportate mi
Qualche cosa!

« Mon père, ma mère, ma sœur, mon frère, apportez-moi quelque chose. »

De fait, il y a ce jour-là, dans les églises, une telle abondance de dons et d'offrandes que l'intérieur en ressemble plutôt à une halle qu'à un lieu de prière. Tous ces présents sont en nature; le clergé les revend aux enchères et l'argent sert à payer des messes pour les âmes du Purgatoire.

En certaines contrées, il est vrai, le sentiment populaire, si touchant, qui fait participer les défunts, pendant un jour de l'année, à la nourriture des vivants, s'est gâté insensiblement et a fini par dégénérer en une façon de parodie.

À Bruges, par exemple, on pétrissait autrefois dans chaque ménage, le jour des Morts, des galettes spéciales nommées pankœken, qu'on faisait bénir à l'église, puis qu'on répartissait entre tous les membres de la communauté. Chaque galette dévotement croquée rachetait une âme. Aujourd'hui, le pankœken ne se mange plus en famille. Mais, par une déviation singulière de l'usage, on en fabrique encore dans certains restaurants et cabarets populaires, où les meurt-de-faim de la localité, ravis de l'aubaine, se tiennent en permanence pendant toute la journée du 2 novembre et, moyennant une petite rémunération et quelques chopes supplémentaires, se chargent d'engloutir autant de galettes funèbres qu'on veut bien leur en offrir. Le peuple croit, en effet, que le pankœken peut être mangé par n'importe qui et que, pourvu qu'on le mange à l'intention d'un défunt bien déterminé, l'acte conserve toute son efficacité...

Si la croyance populaire dit vrai, c'est bien la première fois, entre nous, qu'une indigestion aura passé pour méritoire aux yeux de l'Éternel. 

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