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Fêtes et coutumes populaires
Charles Le Goffic

Chapitre VII
Les Feux de la Saint-Jean

Le Goffic
1911-
Les feux de la Saint-Jean!

C'était le soir, sur la place d'une petite ville, ou bien à la campagne, sur une hauteur dominant le paysage. Un bûcher d'ajoncs ou de brindilles, tordus en cône autour d'une grande perche et surmontés d'un bouquet et de l'étendard de saint Jean, attendait les « processionneurs ». M. le curé venait en tête, suivi du maire et des adjoints. La pieuse théorie faisait le tour du bûcher. Après quoi, M. le maire abaissait son cierge et allumait lui-même le tantad. La flamme montait dans un joyeux crépitement. Une lueur rouge baignait le ciel, et, la procession repartie, des danses se nouaient, cadencées et vives, autour du brasier agonisant. Quelques gars, plus hardis, s'amusaient même à le traverser d'un bond...

J'ai assisté à l'une de ces scènes en Bretagne, au hameau de Saint-Jean-du-Doigt, qui possède une église merveilleuse et un bijou de fontaine, renommée pour son eau miraculeuse. Le tantad était dressé devant l'église... Un ange descendait sur un fil de fer et, du cierge qu'il tenait à la main, allumait le bûcher. On aurait pu craindre que le voisinage de l'église ne créât un danger d'incendie, et c'eût été mal connaître les Bretons. Ils savent, de notion certaine, que le soir de la Saint-Jean le vent tourne toujours au nord-est, de façon à porter les flammes dans la direction opposée. Ce changement du vent est l'indice de la présence du saint. Ari an aotrou sant Yan en he pardon. « Voici Monsieur saint Jean qui arrive à son Pardon », disent les bonnes gens.

Il n'y a plus guère de feux de la Saint-Jean qu'en Bretagne, en Vendée, et dans quelques cantons du Midi. À Bordeaux, on en allume encore sur les places publiques de certains quartiers populaires. Tel apporte un fagot, tel une vieille futaille hors d'usage, tel une caisse ou un panier défoncé. Des rondes se forment, les enfants tirent des pétards, les femmes fredonnent une chanson, quelquefois un ménétrier mène le branle. Bordeaux est vraisemblablement avec Brest la seule grande ville de France qui ait conservé l'usage des feux de la Saint-Jean. Encore, à Brest, les bûchers sont-ils remplacés par des torches promenées sur les glacis, qu'on lance en l'air et qui retombent en secouant une poussière lumineuse. En Poitou, la coutume est de prendre une roue de charrette dont on entoure le cercle et les jantes d'un fort bourrelet de paille. La roue, allumée au moyen d'un cierge bénit, est promenée dans la campagne que ses étincelles doivent fertiliser. Il n'est point malaisé de voir là le souvenir d'une pratique païenne : la roue symbolise le soleil à son entrée dans le solstice. Et l'on sait de reste que les Celtes, le 24 juin, célébraient la fête du renouveau, de la jeunesse ressuscitée du monde. Leurs druides, suivant une tradition rapportée par M. Jules Perrin, faisaient cette nuit-là le recensement des enfants nés dans l'année et allumaient sur toutes les hauteurs des bûchers en l'honneur de Teutatès, père du feu. L'exquis auteur de Brocéliande put se croire rajeuni de deux mille ans certain soir de juin qu'aux environs de Ploërmel il assista, stupéfait et ravi, à l'embrasement de l'horizon.

« Un à un, dit-il, tous les villages s'allumaient. À la flamme de Taupont répondait celle de La Touche, et la lumière gagnait l'autre côté de la vallée, revenait vers Ploërmel par la Ville-Bernier, la Ville-Réhel; lentement les fumées ondulaient dans l'air, s'effaçaient et se perdaient sous l'ardent rayonnement des brasiers, et bientôt les flammes dégagées montèrent hautes et droites vers le ciel, perpétuant le souffle des vieux cultes consécrateurs du feu qui est la source première de la vie universelle. »

Cette survivance de traditions millénaires ne laisse pas en effet de surprendre un peu au premier abord. Mais, pour qui connaît l'âme bretonne et qui sait combien elle s'est peu modifiée à travers les âges, le phénomène paraît banal. En quelques paroisses de la Haute-Cornouaille, la cérémonie avait d'ailleurs une conclusion assez funèbre : quand les danses avaient cessé et que le feu était près de s'éteindre, on l'entourait de grandes pierres plates destinées, dans la pensée des assistants, à servir de siège aux anaon, aux mânes grelottants des pauvres morts de l'année, avides de se reposer quelques heures en tendant leurs mains débiles vers les cendres...

Paris, — inutile de le dire! — n'a plus de feux de Saint-Jean. Les derniers datent de l'ancien régime. On dressait alors le bûcher sur la place de Grève et c'était le roi en personne, assisté de toute sa cour, qui l'enflammait. L'historien Dulaure nous a laissé la description d'une de ces cérémonies, qui se passa sous Charles IX :

« Au milieu de la place de Grève était placé un arbre de soixante pieds de hauteur, hérissé de traverses de bois auxquelles on attacha cinq cents bourrées et deux cents cotrets; au pied étaient entassées dix voies de gros bois et beaucoup de paille. Cent vingt archers de la ville, cent arbalétriers, cent arquebusiers, y assistaient pour contenir le peuple. Les joueurs d'instruments, notamment ceux que l'on qualifiait de grande bande, sept trompettes sonnantes, accrurent le bruit de la solennité. Les magistrats de la ville, prévôt des marchands et échevins, portant des torches de cire jaune, s'avancèrent vers l'arbre entouré de bûches et de fagots, présentèrent au roi une torche de cire blanche, garnie de deux poignées de velours rouge; et Sa Majesté, armée de cette torche, vint gravement allumer le feu. »

Le dernier monarque qui alluma le feu de Grève de ses mains fut Louis XIV. Plus tard cet honneur revint au prévôt des marchands et, à son défaut, aux échevins. Par une bizarrerie véritable, la perche qui soutenait le bûcher était surmontée d'un tonneau ou d'un sac rempli de chats vivants. C'est ainsi qu'on lit dans les registres de la ville de Paris : « Payé à Lucas Pommereux, l'un des commissaires des quais de la ville, cent sous parisis pour avoir fourni, durant trois années finies à la Saint-Jean 1573, tous les chats qu'il falloit audit feu, comme de coutume, et même pour avoir fourni, il y a un an où le roi y assista, un renard pour donner plaisir à Sa Majesté, et pour avoir fourni un grand sac de toile où estoient lesdits chats. » Il arrivait, en effet, que, pour ajouter plus d'éclat à la fête, quand d'aventure Sa Majesté y assistait, on joignait aux chats quelque animal féroce, ours, loup, renard, dont l'autodafé constituait un divertissement de haut goût...

Mais la Saint-Jean n'avait pas que ses feux : elle avait aussi ses herbes, ses fameuses herbes de la Saint-Jean qui, cueillies le matin, pieds nus, en état de grâce et avec un couteau d'or, donnaient pouvoir de chasser les démons et de guérir la fièvre. On sait que, parmi ces fleurs mystérieuses, se trouvait la verveine, la plante sacrée des races celtiques. On la cueille encore sur les dunes de Saintonge en murmurant une formule bizarre, nommée la verven-Dieu et dont le sens s'est perdu.

Mais voici mieux : les Espagnols appellent la vigile de la Saint-Jean la verbena de San-Juan, la verveine de Saint-Jean. Dans toute l'Espagne, dit un savant docteur de l'Université de Madrid, M. Otero Acevedo, on allume ce soir-là de grands feux, appelés lumés, qui sont entretenus toute la nuit et que les enfants traversent en bondissant suivant un rythme qui rappelle les danses antiques. Sur la côte, la population va s'ébrouer dans la mer, malgré le froid souvent très vif, quoi qu'en disent les almanachs; ceux qui habitent les villages de l'intérieur vont dans les prairies, dont l'herbe est encore très courte, et se roulent dans la rosée; c'est, paraît-il, un préservatif et, au besoin, un remède souverain contre les maladies de la peau [*].

[*] On trouve la même superstition en Saintonge. Seulement elle s'y pratique, non à la Saint-Jean, mais à la Pentecôte. Le matin de ce jour-là, les garçons qui ont des peines de cœur vont se rouler en secret dans la rosée : ce traitement à la Kneipp s'appelle « prendre l'aiguaille de Pentecôte ».
Les jeunes filles, ce soir-là, remplissent d'eau un vase qu'elles déposent au rebord de la fenêtre et, à minuit sonnant, elles y écrasent un œuf frais provenant d'une poule noire : suivant la forme que prend cet œuf, celle qui interroge ainsi le destin voit apparaître un novio, un château, un cercueil, etc. Inutile d'ajouter que c'est toujours le novio qui se laisse deviner. Quant à la verveine qui a donné son nom à la vigile, il est d'usage de l'aller cueillir au coucher du soleil, puis de la plonger dans l'eau et de l'y laisser jusqu'au jour, exposée aux rayons de la lune; cette eau sert, le lendemain, à se laver le visage. On dit également, en Espagne, de celui qui a l'habitude de se lever tôt, qu'il va cueillir la verveine, coge la verbena...

Semblablement, chez nous, de quelqu'un qui se couche tard, on pourrait dire : « Il est allé ramasser un charbon de Saint-Jean. » Le fait est que ces charbons passent en Bretagne pour avoir toutes sortes de propriétés merveilleuses. Il en suffit d'un recueilli dans les cendres du tantad et dévotement placé, au retour, dans un coin du foyer, pour préserver la maison de l'incendie et de la foudre. On dit encore qu'en balançant les nouveau-nés devant la flamme de trois tantads, on les garde à tout jamais contre le mal de la peur...

Croyances puériles, sans doute, et qui témoignent d'une âme singulière et naïve, agitée plus qu'aucune autre par le frisson du surnaturel. Mais la vérité est que les Bretons, en même temps que les plus superstitieux, sont les plus traditionnels des hommes. Où qu'ils aillent, ils apportent avec eux les coutumes de leur pays. C'est ainsi que, dans cette nuit sacrée du 24 juin, tandis que la Bretagne lointaine, là-bas, derrière l'horizon, s'étoile de points d'or et danse autour de ses tantads, la mer d'Islande, à son exemple, se fleurit de soudaines constellations.

Un baril, depuis le matin, sur la goélette, oscille lourdement à l'extrémité de la grande vergue. On y a empilé d'antiques défroques, mouffles, « cirages », vareuses, préalablement trempées dans le goudron et l'huile de foie de morue. Comme en Bretagne de son fagot, chaque homme y est allé de sa contribution personnelle de vieux chiffons. L'équipage, vers huit heures, a formé le cercle au pied du mât. Il ne fait pas nuit « à » Islande, du 1er mai au 1er octobre. Est-ce le jour, pourtant, ce crépuscule perpétuel, ces limbes blafards, où grelotte un soleil chlorotique?... Le novice grimpe dans les enfléchures, boute le feu au baril. Et voici que, dans un tourbillon d'opaque fumée noire, la flamme éclate, bondit, se propage, dirait-on, de bord à bord. Phénomène explicable, toutes les goélettes bretonnes ayant leur fouée traditionnelle, leur tantad aérien suspendu à l'extrémité de la grande vergue et qui déchaîne, dans l'instant qu'il s'allume, les acclamations frénétiques de l'équipage. Le tumulte s'apaise pour la récitation de la prière. Puis, le capitaine descend dans le poste payer « la double » à ses hommes.

Et, ce soir-là, les « Islandais » s'endorment en rêvant de la Bretagne. 

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