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Fêtes et coutumes populaires
Charles Le Goffic

Chapitre V
Pâques

Le Goffic
1911-
Chez nos amis les Russes, la fête de Pâques pourrait s'appeler aussi bien la fête du Baiser. Il est d'usage qu'on embrasse ce jour-là, n'importe où et à quelle heure, la première personne qu'on rencontre. Le tzar lui-même, en sortant de sa chambre, à minuit sonnant, pour se rendre à l'église, donne le baiser de paix à la sentinelle qui veille devant sa porte. Dans les rues, les cochers descendent de leurs sièges pour accoler le premier passant qui se présente, que ce soit un grand seigneur ou un simple moujik comme eux. Et la cordiale cérémonie se renouvelle à l'intérieur des châteaux ou dans ces magnifiques hôtels qui longent la perspective Newski : à une certaine heure de la journée, tout le personnel du château ou de l'hôtel, domestiques, serfs de la glèbe, vieux bergers au casaquin de laine, pénètre dans le grand salon du logis pour recevoir le baiser des maîtres.

« Christos voskrest! Christ est ressuscité! » disent-ils les uns aux autres. Mais il ne ressuscite pas le même jour pour tous les hommes, à cause de la différence des calendriers.

Le concile de Nicée a pourtant déterminé dès 325 l'époque où Pâques doit être célébré. Trois conditions sont requises : la fête doit venir après le quatorzième jour de la lune pascale; elle doit coïncider avec le jour de l'équinoxe ou suivre ce jour, que le concile a fixé sans modification possible au 21 mars; il faut enfin qu'elle ait lieu un dimanche. Le comput ecclésiastique a été établi pour régler officiellement la date annuelle de cette grande fête religieuse. Il règle du même coup celle du dimanche des Rameaux, qui la précède de huit jours et qui porte encore dans le peuple le nom de Pâques fleuries, par allusion aux perches garnies de fleurs qu'on mêlait jadis aux branches de laurier, d'olivier ou de gui, destinées à être bénites par l'officiant. Notons en passant que quelques villes de France, notamment Arcachon, continuent à piquer des roses au milieu des rameaux. C'est d'un effet charmant.

L'année civile commença pendant longtemps à Pâques. C'est en 1564 seulement qu'un édit de Charles IX recula l'ouverture de l'année au 1er janvier. Elle avait varié jusqu'alors et avait été tantôt fixée à Noël, tantôt au 1er mai, et enfin à Pâques sous les rois de la troisième dynastie. L'édit de Charles IX ne laissa pas de rencontrer certaines résistances. On continua de se souhaiter « la bonne année » le jour de Pâques. Cet usage était courant jusqu'à la fin du XVIIe siècle, et, aujourd'hui encore, il s'est conservé dans quelques cantons du midi de la France.

Peut-être même est-ce à la persistance de cet usage que nous devons les « œufs de Pâques », qui sont comme une variante des étrennes et qui s'offrent, d'ailleurs, avec le même cérémonial.

Quelle est leur origine? Je ne sais trop. Les savants ergotent et, à grand renfort de textes, cherchent à démontrer que l'œuf est ici un symbole et qu'il y faut voir l'image en raccourci de la création du monde. Une explication plus simple nous est donnée par les légendaires. Aux temps primitifs de l'Église, disent-ils, il était interdit de manger des œufs en carême. Les poules persistant à pondre, force était bien de les laisser faire. Mais, au lieu de confier les œufs à la poêle, on les serrait précieusement dans une réserve et, le vendredi ou le samedi saint, on allait à l'église les faire bénir : ils figuraient le dimanche suivant au menu familial, entre le pot-au feu et la tarte montée.

Quoi qu'il en soit de cette explication, il est certain qu'au moyen âge déjà on échangeait de voisins à voisins des œufs de Pâques teints en rouge ou en bleu et que ces petits cadeaux passaient aussi bien que les nôtres pour entretenir l'amitié. Dans certaines familles, on allait jusqu'à les dorer. D'autres les faisaient peindre par de vrais artistes. L'usage s'en maintint bien après le moyen âge, et l'on montrait il y a peu de temps, parmi les curiosités du musée de Versailles, deux œufs de Pâques peints et historiés par Lancret et Watteau pour Mme Victoire, fille du roi Louis XV, à qui ils furent offerts.

Combien différents, les œufs de Pâques d'aujourd'hui! Et, d'abord, ils n'ont plus des vrais œufs que l'apparence; ils sont en sucre ou en chocolat, et beaucoup, par leurs proportions gigantesques, seraient dignes d'avoir été pondus par cet oiseau Rock des Mille et une Nuits qui, de ses ailes ouvertes, couvrait tout un pan du ciel [*]
 

  [*]  On en fait même en ivoire comme celui qu'un riche négociant de Chicago offrit récemment à sa femme. Il mesurait près d'un mètre de circonférence et contenait un second œuf qui, celui-là, était à musique et jouait automatiquement le Yankee Doodle. Cette merveille bien américaine avait coûté la bagatelle de vingt mille dollars. Encore était-elle inférieure en magnificence à l'œuf de Pâques qu'une grande dame de la cour offrit au tsar Alexandre II; tout en or massif, il avait un pied de haut; les sept épisodes de la Passion étaient gravés sur sa coque, et l'intérieur de celle-ci était occupé par un rubis taillé en forme de cœur et enchâssé de diamants.


Si fastueux et si énormes soient-ils, j'ai le mauvais goût de n'admirer que médiocrement ces tours de force de la pâtisserie moderne et, à tant faire que de convertir les œufs en friandises, je n'hésite pas à leur préférer les simples œufs à surprise dont le fin gourmet Charles Monselet copia jadis la recette sur un « viandier » du château royal de Marly :

« Prenez douze œufs de belle prestance; faites à chacun deux petits trous aux extrémités; passez par un de ces trous une paille pour crever le jaune; videz vos œufs en soufflant par un des bouts; mettez vos coquilles dans de l'eau pour les rincer; égouttez-les et faites-les sécher à l'air; délayez de la farine avec un jaune d'œuf pour boucher un des trous de vos coquilles; les ayant bouchées, laissez-les sécher et remplissez-les de crème au chocolat, ou au café, ou à la fleur d'orange, ou à la vanille; à cet effet, servez-vous d'un très petit entonnoir; bouchez les trous de ces coquilles; faites-les cuire à pleine eau chaude (sans les faire bouillir); supprimez la pâte des deux bouts de ces œufs; essuyez-les et servez sous une serviette pliée pour entremets. »

Voilà une recette de délicat ou je ne m'y connais plus. Elle n'est guère compliquée de surcroît. Je la recommande à mes lectrices; mais, pour que la surprise ait son plein effet, il importe qu'elles n'oublient point de placer les coquetiers sur la table. Vous voyez, cette fois, le coup de théâtre!

Et, puisque je parle de coup de théâtre, comment, en ce jour tout imprégné de surnaturel, ne pas donner un souvenir ému à ces chères cloches de Pâques dont le retour fait chaque année l'émerveillement des bébés, guettant, les yeux en l'air, le passage des voyageuses aux robes d'airain? Connaissez-vous la légende des cloches de Pâques? Elle a été contée fort joliment dans la Tradition par M. Henry Carnoy, et je voudrais vous la conter après lui en l'abrégeant un peu.

Donc, chaque année, le jour du jeudi saint, aux sons du Gloria, toutes les cloches de la chrétienté s'envolent vers Rome. Sitôt parties, sitôt rendues. Leur essaim s'assemble au-dessus de la Ville Éternelle, et, à trois heures de l'après-midi, à l'heure où le Christ expire, elles font entendre un funèbre lamento.

Quand les ténèbres couvrent la terre, le dernier pape entré au ciel descend et bénit les cloches. C'est alors une allégresse générale : des bruits argentins, pareils à des rires, s'échappent des plus grosses campanes; les ailes des métalliques voyageuses battent d'une fièvre d'attente, si vive est leur hâte de retourner au clocher natal où elles ramèneront la joie et la vie. Mais toutes, hélas! n'ont pas cette bonne fortune. Il arrive qu'à la bénédiction pontificale quelques-unes ne sont pas touchées de l'eau sainte. Malheur à celles-là, car leur retour est plein de périls : Jésus est mort; les anges prient à son chevet; ils ne peuvent veiller sur elles, et le diable, toujours aux aguets, en profite pour leur jouer mille tours pendables. Il lance à leurs trousses son armée infernale; les monstres hurlants de l'Érèbe se précipitent sur les pauvrettes, les cernent, les pressent, les bousculent et les culbutent parfois dans quelque lac ou dans un torrent. Tantôt ils soulèvent devant elles un brouillard aussi épais qu'une muraille afin qu'elles s'égarent en route; tantôt ils se roulent sur la neige des hautes montagnes et la font entrer en ébullition : au milieu de ces vapeurs ardentes, l'airain menace de fondre. C'est ainsi que plus d'une a rendu le dernier soupir.

Telle est la légende des cloches de Pâques, et j'en sais peu d'aussi jolies et qui éveillent en nous de plus aimables souvenirs.

Cloches qui courez au ras des prairies,
Cloches qui frôlez la cime des bois,
Sur l'aile d'argent de vos sonneries
Emportez mon âme au ciel d'autrefois!

Cette fête de Pâques, où tout s'unit pour l'allégresse des hommes, où à la joie de la résurrection du Sauveur s'ajoute le sentiment d'on ne sait quel renouveau du cœur et de l'esprit, soulagés enfin des pieuses angoisses de la semaine sainte, où la nature elle-même, frémissante et légère, semble prendre sa part du bonheur universel, c'est bien, comme le veut la liturgie, la fête des fêtes, le triomphe des triomphes. Christos voskrest! Christ est ressuscité, — et avec lui le sourire et l'espoir de ce pauvre globe terraqué. 

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