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Fêtes et coutumes populaires
Charles Le Goffic

Chapitre I
Les Fêtes patronales

Le Goffic
1911-
Chaque corps de métier avait autrefois son patron spécial dont il célébrait la fête à certains jours de l'année. Le choix de ces patrons n'avait pas été laissé au hasard. S'il est vrai que quelques corps de métiers, afin de mieux honorer leur fondateur ou leur chef, se mirent sous le patronage du bienheureux dont il portait le nom, il est plus juste de dire que la vie même des bienheureux dont on avait fait choix avait servi dans la plupart des cas à les désigner aux fidèles. C'est ce qui explique que saint Hubert, lequel était un grand veneur d'Aquitaine, soit devenu le patron des chasseurs, et que saint Yves, qui fut avocat et ne vola jamais ses clients, comme l'affirme le dicton populaire :
Sanctus Yvo erat Brito,
Advocatus et non latro,
soit devenu celui des gens de justice. Sainte Cécile n'avait pas moins de titres pour devenir la patronne des musiciens. Les actes de cette bienheureuse, qui mourut vierge et martyre, nous disent qu'elle «unissait souvent le son des instruments à sa voix pour chanter les louanges de Dieu». Le ciel s'en mêlait et il arrivait que, pris d'émulation, des anges, comme dans le tableau de Gérard Seghers, l'accompagnaient sur la flûte et le psaltérion. Cette céleste musique lui fit cortège jusqu'à la mort. Dans sa prison, et, plus tard, dans l'arène où elle avait été jetée aux bêtes fauves, on prétend que ses bourreaux, émerveillés, entendaient frémir autour d'elle des lyres invisibles. Peut-on s'étonner après cela que les musiciens l'aient prise pour patronne?

Sa fête est célébrée chaque année par des cantates et des concerts orphéoniques où rivalisent les plus renommés des artistes. C'est que sainte Cécile est restée avec saint Hubert, saint Crépin, sainte Barbe, saint Éloi, saint Yves et saint Fiacre, la plus populaire des patronnes de corporations. Encore, pour saint Fiacre, est-il assez malaisé d'expliquer que les bonnetiers et les jardiniers lui aient voué un culte si fervent. On dit bien que Fiacre était fils d'un roi d'Écosse et que c'est d'Écosse que sont venus les premiers ouvrages de bonneterie faits au tricot. Il y a loin de là pourtant à conclure qu'il en fabriqua lui-même; et, s'il est vrai aussi que, venu en France vers l'an 650, il bâtit un hospice près de Meaux, dans un village qui porte encore son nom, rien ne prouve qu'il s'y soit livré au jardinage.

Sait-on, d'ailleurs, pourquoi saint Arnould est le patron des brasseurs, saint Odon le patron des fripiers, saint Roch le patron des plafonneurs, saint Maurice le patron des teinturiers, saint Paul le patron des cordiers, saint Antoine le patron des vanniers, saint Sylvestre le patron des sauniers et saint Jean le patron des compositeurs typographes? Il ne faut voir là, sans doute, qu'une marque de la dévotion particulière des premiers fondateurs de la corporation à ces bienheureux. On ne s'expliquerait pas autrement que saint Médard, par exemple, lequel fut évêque de Noyon sous Childéric et, durant les longues années de son épiscopat, posséda le don de guérir, d'un simple attouchement, ses ouailles qui souffraient de névralgies, ait été choisi comme patron par les marchands de parapluies et non par les dentistes.

On s'explique mieux en revanche pourquoi sainte Catherine est devenue la patronne des vieilles filles. Il paraît qu'autrefois, dans quelques provinces, quand une jeune fille se mariait, l'usage était de confier à une de ses amies le soin d'arranger la coiffure nuptiale. Ce service devait lui porter bonheur et elle ne pouvait manquer de se marier à son tour dans le courant de l'année. L'expression coiffer sainte Catherine serait donc une simple ironie. Cette sainte étant morte célibataire et n'ayant jamais eu besoin qu'on lui rendît pareil service, coiffer sainte Catherine équivalait, pour une fille mûre, à un brevet de célibat. Il est vrai d'ajouter qu'à côté de sainte Catherine les demoiselles désireuses de se marier trouvent dans sainte Agnès une patronne plus complaisante. La fête de cette sainte tombe le 21 janvier. Or, si la légende dit vrai, les jeunes filles qui invoquent la sainte d'un cœur fervent voient en rêve, dans la nuit du 20 au 21, l'époux que le ciel leur destine. À Rome, la Sainte-Agnès est célébrée avec un éclat extraordinaire. C'est ce jour-là que les chanoines de Saint-Jean-de-Latran se réunissent pour porter au Souverain Pontife deux agneaux blancs dont la laine doit servir à confectionner le pallium que le pape, en certaines circonstances, offre aux archevêques et aux évêques dont il veut récompenser les mérites sacerdotaux. Le pallium se compose d'une bande de laine blanche, large d'environ deux centimètres et garnie de pendants terminés par de petites croix noires qui retombent tout autour des épaules. Innocent III, dans un de ses brefs, nous apprend «que la laine dont est fait cet ornement est l'emblème de la sévérité; la couleur blanche celle de la douceur. Le pallium forme un cercle autour des épaules pour marquer la crainte de Dieu. Les deux bandes placées en avant et en arrière signifient la vie active et la vie contemplative qu'un dignitaire de l'Église doit savoir concilier».

On retrouverait difficilement ce haut symbolisme dans les fêtes populaires qui se célèbrent aujourd'hui encore, sur la terre de France, en l'honneur des patrons de corps de métiers. Les choses s'y passent plus simplement. C'est ainsi que, pour la fête de saint Joseph, qui est le patron des charpentiers, les membres de la corporation assistent, le matin, à une messe chantée et s'assemblent ensuite dans un grand banquet, que terminent des chansons et des rondes. D'autres corporations accrochent à la devanture de leurs ateliers ou de leur boutiques un rameau de sapin fleuri; quelques-unes enfin se livrent à des manifestations publiques et parcourent la ville, précédées de tambours et de fifres et conduites par quelque compagnon de haute stature qui brandit une canne enrubannée.

Il faut bien reconnaître d'ailleurs que l'intérêt et l'éclat de ces fêtes ont singulièrement décru depuis la Révolution. À l'époque où tous les corps de métiers étaient constitués en jurandes et en maîtrises, la solidarité était bien plus grande entre les maîtres, les compagnons et les apprentis. La piété était aussi plus vive. Chaque corporation formait une confrérie qui avait son autel et quelquefois son église particulière, qu'elle mettait son honneur à décorer luxueusement. Administrée par un comité de maîtres appelés syndics, prud'hommes ou garde-métiers, chacune de ces confréries était placée sous le vocable d'un saint ou d'un attribut religieux choisi par elle : ainsi les cordonniers et les savetiers formaient la Confrérie Saint-Crépin et Saint-Crépinien; les maréchaux ferrants, les taillandiers, les serruriers, les arquebusiers, les couteliers, les éperonniers, les cloutiers, les fourbisseurs, les selliers et les bourreliers, la Confrérie Saint-Éloi; les menuisiers, les tourneurs, les charrons, les charpentiers et les sculpteurs, la Confrérie Saint-Joseph ou de Sainte-Croix; les capitaines de navires, les marins, calfats, voiliers, étaminiers, cordiers, la Confrérie du Sacre.

Nous avons sur ces fêtes que célébraient les confréries en l'honneur de leurs saints patrons les détails les plus circonstanciés. Pour prendre un exemple dans l'histoire d'une petite ville qui a gardé à travers les âges sa physionomie curieuse d'autrefois, nous voyons par le cartulaire communal de Joseph Daumesnil, ancien maire et prieur-consul, ce qui se passait à Morlaix lors des fêtes de corporations. Les tailleurs faisaient chanter une grand'messe à Notre-Dame-du-Mur. Au moment de l'offertoire, le père abbé de la confrérie présentait un mouton blanc qui était ensuite conduit à l'hospice par tous les membres de la confrérie et donné en présent aux malades. Les bouchers célébraient leur fête les premiers jours de l'Avent. Après la cérémonie religieuse, on promenait dans les principales rues un bœuf qu'escortaient tous les membres de la corporation, bras nus et la hache sur l'épaule. Le cortège s'arrêtait aux carrefours et sur les places pour y faire le simulacre d'abattre l'animal; pendant ce temps deux ou trois confrères faisaient la quête dont le produit était employé dans un festin.

À Limoges, à Dieppe, à Lannion et dans quelques autres villes de France, certaines de ces fêtes se sont perpétuées jusqu'à nos jours et les corps de métiers (bouchers, ivoiriers, tailleurs de pierres, etc.) continuent à chômer l'anniversaire de leurs saints patrons. Saint Luc est celui des ivoiriers dieppois. À l'occasion de sa fête, qui échet le 18 octobre, les ivoiriers entendent une messe en musique et promènent par les rues leur bannière corporative, un beau rectangle de velours grenat frappé d'ancres aux quatre coins, avec un blason symbolique au milieu : l'éléphant d'Afrique tout d'or sur champ d'azur. Et, dans le banquet qui clôture la fête, on chante la Marseillaise des ivoiriers, paroles et musique de M. Bray, ex-ivoirier à Dieppe, présentement organiste au Tréport :
 

Dans l'art de buriner l'ivoire,
Dieppe a conquis le premier rang.
Nous voulons conserver sa gloire
À ce vieux rivage normand :
Parfois bien faible est le salaire.
Qu'importe au talent créateur?
De Graillon [*] la vie exemplaire   [*] Célèbre sculpteur ivoirier dieppois.
Guidera toujours le sculpteur.


 Refrain :

Et vaillamment nous bravons la misère,
Aussi fiers que des rois,
En travaillant sous la noble bannière
Des ivoiriers dieppois!


Il ne faudrait pas remonter très loin pour trouver, à Paris même, des fêtes patronales et corporatives du plus aimable coloris. Telle la Saint-Crépin, décrite en 1851 dans La Liberté de Pensée par un rédacteur qui signait Pierre Vinçart, ouvrier.

Que de changements en un demi-siècle! Il apparaît bien, à lire Vinçart, que ces ouvriers de 1848 étaient des hommes d'un autre âge dont se gaudiraient nos syndicalistes d'aujourd'hui. Leur socialisme avait je ne sais quoi de naïf et de cordial. Les «compagnons» partaient des différents quartiers de Paris le matin du 25 octobre et se dirigeaient vers Montmartre. Quoique réuni à la capitale, Montmartre, au point de vue corporatif, formait encore un district autonome, avec sa cayenne (sorte de siège social), son père et sa mère des compagnons. La mère et le père de Paris prenaient la tête du défilé; derrière eux venait la musique, puis «les autorités municipales», enfin les compagnons eux-mêmes, des fleurs à la boutonnière et des flots de rubans à leurs cannes. Le cortège ainsi formé gagnait pedetentim l'église paroissiale de Montmartre et y pénétrait en grand arroi, après avoir exécuté devant le portail toutes les cérémonies du «devoir» corporatif, telles qu'évolutions, hurlements, marches, etc., en un mot la guillebrette entière, qui était le nom générique donné aux cérémonies du compagnonnage.

« Dans l'église, dit Pierre Vinçart, le pain bénit est surmonté de l'effigie de saint Crépin; l'ancien évêque de Soissons est habillé en empereur du Bas-Empire et tient à la main une grande botte à revers. À la sortie de la messe, les compagnons réitèrent leurs cérémonies et, se remettant en ordre, ils vont à la barrière des Martyrs, chez le restaurateur ayant pour enseigne : Au rendez-vous des Princes. Ils y font un splendide repas. Deux femmes seulement sont admises à ce banquet : ce sont les mères de Paris et de Montmartre qui, pendant la durée de cette fête, se traitent mutuellement de sœurs. De nombreuses chansons, ayant le compagnonnage pour sujet, sont chantées à la fin du dîner, où personne autre que des compagnons ne peut assister. »

L'auteur en vogue dans le peuple, et particulièrement chez les cordonniers, était alors Savinien Lapointe, lui-même cordonnier et que la muse visitait à ses heures. Rendons cette justice à Lapointe que, si ses vers sont pleins d'une ardente flamme démocratique, il n'y fait jamais appel qu'aux plus nobles sentiments. Le prolétariat répétait à l'envi ses fameuses strophes sur le Travail et c'était elles qu'on chantait de préférence au banquet de la Saint-Crépin.

L'indépendance, amis, du travail est la fille;
Or, qui ne fait rien rampe ou mendie ou se vend;
À nos rameaux, ce n'est qu'une affreuse chenille
Qui roule sous les pieds au premier coup de vent.
Soyons justes, pour être en paix avec notre âme.
Soyons forts : l'homme fort est généreux toujours,
Et nos membres hâlés que le travail réclame,
Travailleurs, sèmeront pour de prochains beaux jours...
Au banquet de 1851, ce même Savinien Lapointe était assis à la droite de la mère de Montmartre. Les compagnons lui avaient décerné cet honneur, quoique Savinien, un peu grisé par le succès, n'eût pas imité la sagesse de Reboul et de Jasmin, autres poètes ouvriers. Tandis que Reboul demeurait boulanger et Jasmin perruquier, l'auteur d'Une voix d'en bas et des Échos de la rue avait déserté l'empeigne et le tranchet. C'était un «rouge», un «pur», comme on disait en ce temps-là. Candidat à l'Assemblée nationale, il n'avait échoué que de quelques voix. Sa réputation, chez les cordonniers, n'était balancée que par celle de Martin et du père André. Martin, lui aussi, était chansonnier et cordonnier tout ensemble; mais ses chansons étaient en argot; il avait un «talent d'observation» très remarquable, qu'il gâtait un peu, suivant Vinçart, par la crudité voulue de ses expressions. Quant au père André, il était simplement cordonnier, et, en cette qualité, il ne fabriquait même que des chaussures d'hommes; ce qui lui avait valu sa réputation, c'était l'extraordinaire rapidité avec laquelle il les fabriquait. Il avait fait une fois le pari d'exécuter en un jour un trajet de douze lieues, en s'arrêtant à chaque lieue pour y fabriquer une paire de chaussons. Et non seulement il gagna son pari, mais il figura le soir même dans un théâtre de société, où il jouait un rôle de vaudeville.

Il n'y avait pas de bonnes fêtes corporatives sans Martin et le père André. Respectueux de l'antique proverbe :
 

Aux saints Crépin et Crépinien
Un bon cordonnier ne fait rien,


ils chômaient, ce jour-là, avec toute la corporation, se rendaient avec elle à Montmartre et y banquetaient à la place d'honneur. Et c'étaient eux encore qui, le soir, à Valentino ou à la salle Montesquieu, ouvraient le bal avec les mères des compagnons.

Dès cet époque pourtant on pouvait noter la tendance fâcheuse de quelques ouvriers à s'abstenir des réjouissances compagnonniques. On appelait «neutres» ces indépendants. Ils ne paraissaient point à la fête patronale et préféraient la célébrer à trois ou quatre dans les petits cabarets des environs de Paris. La partie de piquet remplaçait pour eux les splendeurs de Valentino ou du Rendez-vous des Princes. Peu à peu le nombre des «neutres» augmenta. Au socialisme enfantin des premiers jours avait succédé chez les ouvriers une conception plus scientifique et, il faut bien le dire, moins généreuse aussi des intérêts et de l'avenir du prolétariat : le syndicalisme n'était pas né encore, mais déjà on ne se satisfaisait plus des anciennes corporations. Celles-ci, du reste, tendaient à réduire au strict minimum la partie religieuse de leurs solennités : ce qui avait été l'élément essentiel de la fête n'en était plus que l'accessoire. On finit, dans certains corps de métier, par oublier jusqu'au nom du saint qu'on chômait.

Cette sécularisation progressive d'une institution toute religieuse à l'origine ne laisse pas d'inspirer d'assez vifs regrets aux amis du pittoresque. Les fêtes patronales avaient eu leur âge d'or sous la féodalité. C'était le temps où, pour parler comme le bon Raoul Glaber, la France semblait toute fleurie d'une robe blanche de miracles. La multiplicité des saints intercesseurs qui imploraient pour elle auprès de Dieu déconcerte les efforts des plus laborieux hagiographes : ils sont trop! Mais, à ces époques de foi ardente, nul ne s'étonnait que les bienheureux du ciel condescendissent à se faire les commissionnaires des fidèles, et non seulement à soulager les maux de leurs clients, mais encore à épouser leurs intérêts domestiques et commerciaux. Chaque saint possédait sa spécialité, son arouez, comme on dit en Bretagne : saint Éloi, par exemple, était couramment invoqué pour les chevaux; à Kerfourn, à Louargat, à Guiscriff, etc., les fermiers bretons lui font encore visite chaque année, montés sur leurs bêtes auxquelles ils coupent un paquet de crins qu'ils offrent au bienheureux, le produit de la vente de ces paquets de crins servant à enrichir la mense paroissiale. Saint Cornéli exerçait et exerce toujours à Carnac le même patronage sur les animaux à cornes; saint Hervé défendait ses ouailles contre les loups; saint Didier contre les taupes; saint Tugen contre les chiens hydrophobes. En Béarn, saint Plouradou empêchait les enfants de pleurer et saint Séquaire donnait le bon vent qui fait sécher le linge. À Montmartre même, en plein Paris, les ménages mal assortis avaient recours sans scrupule à l'intervention de saint Raboni, lequel, comme son nom l'indique, rabonissait les époux acariâtres. Et, sans doute, quelques-uns de ces saints régionaux ou locaux seraient malaisés à découvrir dans la liturgie régulière. «Les noms de beaucoup d'iceux, comme dit le P. Albert le Grand, bien qu'écrits au livre de Vie, ne se trouvent dans nos martyrologes et calendriers.» Ils n'en sont pas moins l'objet de la faveur populaire. Ce furent, en leur temps, des personnages pleins d'ascétisme et de piété. À peine si quatre ou cinq pourraient faire naître quelques doutes sur l'authenticité des mérites qui leur ont valu la canonisation spontanée des fidèles. Telle cette sainte Adresse, dont un hameau de Normandie porte le nom. Une légende un peu irrévérencieuse ne voudrait-elle pas que, des marins en danger s'étant mis à invoquer tous les saints du Paradis au lieu de faire tête à la bourrasque, le patron de la barque tomba sur eux à coups de garcette et, les forçant à se lever :

«Aux manœuvres, mauvais chiens! leur cria-t-il. Et, s'il faut à toute force que vous invoquiez une protection céleste, recourez à sainte Adresse : il n'y a qu'elle qui vous puisse sauver!»

Et, sainte ou non, Adresse les sauva si bien, en effet, que, de retour chez eux, ils lui bâtirent une chapelle et donnèrent son nom à leur hameau...

Un autre saint peu canonique, mais cependant plus authentique qu'Adresse, fut Charlemagne, empereur à la barbe fleurie, promu par privilège spécial patron des collégiens qui, de temps immémorial, célébraient sa fête le 28 janvier. Ce jour-là, en souvenir de l'auguste intérêt qu'il témoignait aux écoliers travailleurs, un banquet réunissait dans les lycées de Paris, sous la surveillance de leurs maîtres, les élèves qui s'étaient le plus distingués au cours de l'année précédente. Un doigt de champagne, au dessert, permettait de toaster à la mémoire du grand empereur... Mais un ministre vint qui, pour «raisons budgétaires»—ô économie de bouts de chandelles!—supprima en 1895 le banquet traditionnel et, du même coup, la Saint-Charlemagne [Ce qu'a défait un ministre, un ministre peut le refaire : la Saint-Charlemagne a été rétablie].

C'était une des dernières fêtes «corporatives» de la grand'ville. Il ne lui reste plus en ce genre que la Sainte-Catherine et la Sainte-Cécile,—la Sainte-Catherine qui, chaque 25 novembre, met en rumeur le quartier de l'Opéra, patrie d'élection des petites «midinettes», lesquelles la célèbrent de la plus simple et de la plus charmante façon du monde en se promenant bras dessus, bras dessous, coiffées de bonnets en papier, le long de la rue de la Paix; la Sainte-Cécile, dont la fête, plus aristocratique, est l'occasion de magnifiques solennités artistiques dans toutes les églises de Paris. Sainte Cécile jouit d'un enviable privilège : ce ne sont pas seulement de grands peintres comme Gérard Seghers, Raphaël, le Dominiquin, Carlo Dolce, qui se sont inspirés de sa vie dans des tableaux célèbres; Santeuil, Dryden et, plus récemment, M. Maurice Bouchor, lui ont tressé de beaux vers. Quant aux musiciens, il n'en est point un qui ne lui ait dédié quelque cantate ou quelque symphonie. Cette unanimité des artistes et des poètes est bien significative et donne une physionomie à part, dans la hiérarchie des bienheureux, à l'exquise martyre chrétienne qui ne marchait dans la vie qu'accompagnée de lyres invisibles et dont la mort même eut je ne sais quoi de mélodieux.  (Le Goffic, 1911).

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