C.
Bernard
1865- |
On
a quelquefois semblé confondre l'expérience avec l'observation.
Bacon paraît réunir ces deux choses quand il dit : «
L'observation et l'expérience pour amasser les matériaux,
l'induction et la déduction pour les élaborer : voilà
les seules bonnes machines intellectuelles. » Les médecins
et les physiologistes, ainsi que le plus grand nombre des savants, ont
distingué l'observation de l'expérience, mais ils n'ont pas
été complètement d'accord sur la définition
de ces deux termes : Zimmermann s'exprime ainsi : « Une expérience
diffère d'une observation en ce que la connaissance qu'une observation
nous procure semble se présenter d'elle-même; au lieu que
celle qu'une expérience nous fournit est le fruit de quelque tentative
que l'on fait dans le dessein de savoir si une chose est ou n'est point
[2].
» Cette définition représente une opinion assez généralement
adoptée. D'après elle, l'observation serait la constatation
des choses ou des phénomènes tels que la nature nous les
offre ordinairement, tandis que l'expérience serait la constatation
de phénomènes créés ou déterminés
par l'expérimentateur. Il y aurait à établir de cette
manière une sorte d'opposition entre l'observateur et l'expérimentateur;
le premier étant passif dans la production des phénomènes,
le second y prenant, au contraire, une part directe et active. Cuvier a
exprimé cette même pensée en disant : « L'observateur
écoute la nature; l'expérimentateur l'interroge et la force
à se dévoiler. »
[2]
Zimmermann, Traité sur l'expérience en médecine.
Paris, 1774, t. I, p. 45.
Au premier abord, et quand on considère
les choses d'une manière générale, cette distinction
entre l'activité de l'expérimentateur et la passivité
de l'observateur paraît claire et semble devoir être facile
à établir. Mais, dès qu'on descend dans la pratique
expérimentale, on trouve que, dans beaucoup de cas, cette séparation
est très difficile à faire et que parfois même elle
entraîne de l'obscurité. Cela résulte, ce me semble,
de ce que l'on a confondu l'art de l'investigation, qui recherche et constate
les faits, avec l'art du raisonnement, qui les met en oeuvre logiquement
pour la recherche de la vérité. Or, dans l'investigation
il peut y avoir à la fois activité de l'esprit et des sens,
soit pour faire des observations, soit pour faire des expériences.
En effet, si l'on voulait admettre que
l'observation est caractérisée par cela seul que le savant
constate des phénomènes que la nature a produits spontanément
et sans son intervention, on ne pourrait cependant pas trouver que l'esprit
comme la main reste toujours inactif dans l'observation, et l'on serait
amené à distinguer sous ce rapport deux sortes d'observations
: les unes passives, les autres actives. Je suppose, par exemple, ce qui
est souvent arrivé, qu'une maladie endémique quelconque survienne
dans un pays et s'offre à l'observation d'un médecin. C'est
là une observation spontanée ou passive que le médecin
fait par hasard et sans y être conduit par aucune idée préconçue.
Mais si, après avoir observé les premiers cas, il vient à
l'idée de ce médecin que la production de cette maladie pourrait
bien être en rapport avec certaines circonstances météorologiques
ou hygiéniques spéciales; alors le médecin va en voyage
et se transporte dans d'autres pays où règne la même
maladie, pour voir si elle s'y développe dans les mêmes conditions.
Cette seconde observation, faite en vue d'une idée préconçue
sur la nature et la cause de la maladie, est ce qu'il faudrait évidemment
appeler une observation provoquée ou active. J'en dirai autant d'un
astronome qui, regardant le ciel, découvre une planète qui
passe par hasard devant sa lunette; il a fait là une observation
fortuite et passive, c'est-à-dire sans idée préconçue.
Mais si, après avoir constaté les perturbations d'une planète,
l'astronome en est venu à faire des observations pour en rechercher
la raison, je dirai qu'alors l'astronome fait des observations actives,
c'est-à-dire des observations provoquées par une idée
préconçue sur la cause de la perturbation. On pourrait multiplier
à l'infini les citations de ce genre pour prouver que, dans la constatation
des phénomènes naturels qui s'offrent à nous, l'esprit
est tantôt passif, ce qui signifie, en d'autres termes, que l'observation
se fait tantôt sans idée préconçue et par hasard,
et tantôt avec idée préconçue, c'est-à-dire
avec intention de vérifier l'exactitude d'une vue de l'esprit. D'un
autre côté, si l'on admettait, comme il a été
dit plus haut, que l'expérience est caractérisée par
cela seul que le savant constate des phénomènes qu'il a provoqués
artificiellement et qui naturellement ne se présentaient pas à
lui, on ne saurait trouver non plus que la main de l'expérimentateur
doive toujours intervenir activement pour opérer l'apparition de
ces phénomènes. On a vu, en effet, dans certains cas, des
accidents où la nature agissait pour lui, et là encore nous
serions obligés de distinguer, au point de vue de l'intervention
manuelle, des expériences actives et des expériences passives.
Je suppose qu'un physiologiste veuille étudier la digestion et savoir
ce qui se passe dans l'estomac d'un animal vivant; il divisera les parois
du ventre et de l'estomac d'après des règles opératoires
connues, et il établira ce qu'on appelle une fistule gastrique.
Le physiologiste croira certainement avoir fait une expérience parce
qu'il est intervenu activement pour faire apparaître des phénomènes
qui ne s'offraient pas naturellement à ses yeux. Mais maintenant
je demanderai : le docteur W. Beaumont fit-il une expérience quand
il rencontra ce jeune chasseur canadien qui, après avoir reçu
à bout portant un coup de fusil dans l'hypocondre gauche, conserva,
à la chute de l'eschare, une large fistule de l'estomac par laquelle
on pouvait voir dans l'intérieur de cet organe? Pendant plusieurs
années, le docteur Beaumont, qui avait pris cet homme à son
service, put étudier de visu les phénomènes de la
digestion gastrique, ainsi qu'il nous l'a fait connaître dans l'intéressant
journal qu'il nous a donné à ce sujet [3].
Dans le premier cas, le physiologiste a agi en vertu de l'idée préconçue
d'étudier les phénomènes digestifs et il a fait une
expérience active. Dans le second cas, un accident a opéré
la fistule à l'estomac, et elle s'est présentée fortuitement
au docteur Beaumont qui dans notre définition aurait fait une expérience
passive, s'il est permis d'ainsi parler. Ces exemples prouvent donc que,
dans la constatation des phénomènes qualifiés d'expérience,
l'activité manuelle de l'expérimentateur n'intervient pas
toujours; puisqu'il arrive que ces phénomènes peuvent, ainsi
que nous le voyons, se présenter comme des observations passives
ou fortuites.
[3]
W. Beaumont, Exper. and Obs. on the gastric Juice and the physiological
Digestion. Boston, 1834.
Mais il est des physiologistes et des médecins
qui ont caractérisé un peu différemment l'observation
et l'expérience. Pour eux l'observation consiste dans la constatation
de tout ce qui est normal et régulier. Peu importe que l'investigateur
ait provoqué lui-même, ou par les mains d'un autre, ou par
un accident, l'apparition des phénomènes, dès qu'il
les considère sans les troubler et dans leur état normal,
c'est une observation qu'il fait. Ainsi dans les deux exemples de fistule
gastrique que nous avons cités précédemment, il y
aurait eu, d'après ces auteurs, observation, parce que dans les
deux cas on a eu sous les yeux les phénomènes digestifs conformes
à l'état naturel. La fistule n'a servi qu'à mieux
voir, et à faire l'observation dans de meilleures conditions.
L'expérience, au contraire, implique,
d'après les mêmes physiologistes, l'idée d'une variation
ou d'un trouble intentionnellement apportés par l'investigateur
dans les conditions des phénomènes naturels. Cette définition
répond en effet à un groupe nombreux d'expériences
que l'on pratique en physiologie et qui pourraient s'appeler expériences
par destruction. Cette manière d'expérimenter, qui remonte
à Galien, est la plus simple, et elle devait se présenter
à l'esprit des anatomistes désireux de connaître sur
le vivant l'usage des parties qu'ils avaient isolées par la dissection
sur le cadavre. Pour cela, ou supprime un organe sur le vivant par la section
ou par l'ablation, et l'on juge, d'après le trouble produit dans
l'organisme entier ou dans une fonction spéciale, de l'usage de
l'organe enlevé. Ce procédé expérimental essentiellement
analytique est mis tous les jours en pratique en physiologie. Par exemple,
l'anatomie avait appris que deux nerfs principaux se distribuent à
la face : le facial et la cinquième paire; pour connaître
leurs usages, on les a coupés successivement. Le résultat
a montré que la section du facial amène la perte du mouvement,
et la section de la cinquième paire, la perte de la sensibilité.
D'où l'on a conclu que le facial est le nerf moteur de la face et
la cinquième paire le nerf sensitif.
Nous avons dit qu'en étudiant la
digestion par l'intermédiaire d'une fistule, on ne fait qu'une observation,
suivant la définition que nous examinons. Mais si, après
avoir établi la fistule, on vient à couper les nerfs de l'estomac
avec l'intention de voir les modifications qui en résultent dans
la fonction digestive, alors, suivant la même manière de voir,
on fait une expérience, parce qu'on cherche à connaître
la fonction d'une partie d'après le trouble que sa suppression entraîne.
Ce qui peut se résumer en disant que dans l'expérience il
faut porter un jugement par comparaison de deux faits, l'un normal, l'autre
anormal.
Cette définition de l'expérience
suppose nécessairement que l'expérimentateur doit pouvoir
toucher le corps sur lequel il veut agir, soit en le détruisant,
soit en le modifiant, afin de connaître ainsi le rôle qu'il
remplit dans les phénomènes de la nature. C'est même,
comme nous le verrons plus loin, sur cette possibilité d'agir ou
non sur les corps que reposera exclusivement la distinction des sciences
dites d'observation et des sciences dites expérimentales. Mais si
la définition de l'expérience que nous venons de donner diffère
de celle que nous avons examinée en premier lieu, en ce qu'elle
admet qu'il n'y a expérience que lorsqu'on peut faire varier ou
qu'on décompose par une sorte d'analyse le phénomène
qu'on veut connaître, elle lui ressemble cependant en ce qu'elle
suppose toujours comme elle une activité intentionnelle de l'expérimentateur
dans la production de ce trouble des phénomènes. Or, il sera
facile de montrer que souvent l'activité intentionnelle de l'opérateur
peut être remplacée par un accident. On pourrait donc encore
distinguer ici, comme dans la première définition, des troubles
survenus intentionnellement et des troubles survenus spontanément
et non intentionnellement. En effet, reprenant notre exemple dans lequel
le physiologiste coupe le nerf facial pour en connaître les fonctions,
je suppose, ce qui est arrivé souvent, qu'une balle, un coup de
sabre, une carie du rocher viennent à couper ou à détruire
le facial; il en résultera fortuitement une paralysie du mouvement,
c'est-à-dire un trouble qui est exactement le même que celui
que le physiologiste aurait déterminé intentionnellement.
Il en sera de même d'une infinité
de lésions pathologiques qui sont de véritables expériences
dont le médecin et le physiologiste tirent profit, sans que cependant
il y ait de leur part aucune préméditation pour provoquer
ces lésions qui sont le fait de la maladie. Je signale dès
à présent cette idée parce qu'elle nous sera utile
plus tard pour prouver que la médecine possède de véritables
expériences, bien que ces dernières soient spontanées
et non provoquées par le médecin [4].
[4]
Lallemand, Propositions de pathologie tendant à éclairer
plusieurs points de physiologie. Thèse. Paris, 1818 ; 2e édition,
1824.
Je ferai encore une remarque qui servira de
conclusion. Si en effet on caractérise l'expérience par une
variation ou par un trouble apportés dans un phénomène,
ce n'est qu'autant qu'on sous- entend qu'il faut faire la comparaison de
ce trouble avec l'état normal. L'expérience n'étant
en effet qu'un jugement, elle exige nécessairement comparaison entre
deux choses, et ce qui est intentionnel ou actif dans l'expérience,
c'est réellement la comparaison que l'esprit veut faire. Or, que
la perturbation soit produite par accident ou autrement, l'esprit de l'expérimentateur
n'en compare pas moins bien. Il n'est donc pas nécessaire que l'un
des faits à comparer soit considéré comme un trouble;
d'autant plus qu'il n'y a dans la nature rien de troublé ni d'anormal;
tout se passe suivant des lois qui sont absolues, c'est-à-dire toujours
normales et déterminées. Les effets varient en raison des
conditions qui les manifestent, mais les lois ne varient pas. L'état
physiologique et l'état pathologique sont régis par les mêmes
forces, et ils ne diffèrent que par les conditions particulières
dans lesquelles la loi vitale se manifeste.
|
|