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Voyage en Amérique, de Chateaubriand

Le Voyage en Amérique, de Chateaubriand est le récit du voyage que fit l'auteur dans les « solitudes américaines » en 1791. Il avait eu alors l'idée de chercher le passage, découvert depuis, qui fait communiquer la mer de Béring, dans l'océan Pacifique, et la baie d'Hudson, dans l'océan Atlantique. Il y renonça une fois rendu en Amérique, et voyagea en curieux et en poète, épris de cette nature sauvage. Il a joint à la narration de son voyage des détails nombreux et de pittoresques descriptions sur les usages, la flore et la faune de ces pays. Parti de Saint-Malo le 8 avril 1791, il rentra au Havre le 2 janvier 1792. 

Le Voyage en Amérique n'a paru qu'en 1827, mais la rédaction primitive en est antérieure à celle d'Atala et de René, qui n'en formaient d'abord que des épisodes, et on peut la dater de 1798 ou 1799, peut-être même dès 1791. Les descriptions qu'il contient peuvent donc être considérées comme les premiers essais du pinceau de Chateaubriand, et si, plus tard, il les a certainement retouchées, pour y ajouter quelques traits de sa manière hautaine, elles n'en sont pas moins demeurées plus jeunes que celles du Génie du Christianisme ou de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem.

Les Iroquois et les Hurons n'y sont d'ailleurs pas représentés sous des traits auquels on puisse absolument se fier : et, de même qu'autrefois Tacite vantant les Mœurs des Germains, Chateaubriand s'est plu à célébrer dans ces « enfants du désert » beaucoup de vertus que n'avaient pas les Français de son temps. Il ne semble pas non plus que l'on puisse tenir ses descriptions de « nature » pour tout à fait exactes, et il y a lieu de craindre que son tempérament d'artiste n'y ait confondu plus d'une fois les rêves de son imagination avec les couleurs de la réalité.
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Journal sans date

[ Ici l'auteur abandonne la forme du récit et publie sous ce titre « un commencement de journal qui ne porte que l'indication des heures ». C'est la plus belle partie de tout le Voyage. ]

« Le ciel est pur sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot qui fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de bignonias, de longues graminées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs; à ma droite règnent de vastes prairies. A mesure que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue : tantôt, ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des collines nues; ici, c'est une forêt de cyprès dont on aperçoit les portiques sombres; là c'est un bois léger d'érables, où le soleil se joue comme à travers une dentelle.

Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leurs cimes sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la société ou sur le mien qu'est gravé le sceau immortel de notre origine? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois, gagnez votre pain à la sueur de votre front ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi, j'irai errant dans mes solitudes; pas un seul battement de mon coeur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée, je serai libre comme la nature, je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme des soleils et qui d'un seul coup de sa main fit rouler tous les mondes.

[C'est cette ivresse de la liberté qui fait la souveraine beauté de ces lignes, de cette espèce de « prologue ». Viennent ensuite les impressions du voyageur, notées de distance en distance, et dont voici quelques exemples.]

Trois heures. - Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts aussi vieilles que le monde et qui seules donnent une idée de la création telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour, tombant d'en haut à travers un voile de feuillage, répand dans la profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile, qui donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut franchir des arbres abattus, sur lesquels s'élèvent d'autres générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces solitudes trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les herbes, les orties, les mousses, les lianes et l'épais humus composé des débris des végétaux; mais je n'arrive qu'à une clairière formée par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre; l'oeil n'aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se succèdent les uns les autres et qui semblent se serrer en s'éloignant : l'idée de l'infini se présente à moi.

Six heures. - J'avais entrevu de nouveau une clarté, et j'avais marché vers elle. Elle voilà au point de lumière triste champ, plus mélancolique que les forêts qui l'environnent! Ce champ est un ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette double solitude de la mort et de la nature: est-il un asile où j'aimasse mieux dormir pour toujours?

Sept heures. - Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La réverbération de notre bûcher s'étend au loin éclairé en dessous par la lueur scarlatine, le feuillage paraît ensanglanté; les troncs des arbres les plus proches s'élèvent comme des colonnes de granit rouge, mais les plus distants, atteints à peine de la lumière, ressemblent, dans l'enfoncement du bois, à de pâles fantômes rangés en cercle au bord d'une nuit profonde.

Minuit. - Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière se rétrécit. J'écoute : un calme formidable pèse sur ces forêts; on dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui décèle la vie. D'où vient ce soupir? D'un de mes compagnons : il se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc tu souffres : voilà l'homme.

Minuit et demi.- Le repos continue; mais l'arbre décrépit se rompt, il tombe. Les forêts mugissent; mille voix s'élèvent. Bientôt les bruits s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque imaginaires; le silence envahit de nouveau le désert.

Une heure du matin. - Voici le vent; il court sur la cime des arbres, il les secoue en passant sur ma tête. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui se brise tristement sur le rivage.

Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie. Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis que des sons plus légers errent dans les voûtes de verdure? Un court silence succède: la musique aérienne recommence; partout de douces plaintes, des murmures qui renferment en eux-mêmes d'autres murmures; chaque feuille parle un différent langage, chaque brin d'herbe rend une note particulière.

Une voix extraordinaire retentit : c'est celle de cette grenouille qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs chants monotones; on croit ouïr des glas continus ou le tintement funèbre d'une cloche. Tout nous ramène à quelque idée de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie. » 

 (Chateaubriand, extraits du Voyage en Amérique).


[La méditation finie, Chateaubriand décrit les monuments de l'Ohio, les bastions, les fortifications, les tombeaux, puis le cours du fleuve
Ohio, les terrains qu'il traverse, la région du Kentucky. Il ajoute que son manuscrit contenait ensuite la description du pays des Natchez et
celle du cours du Mississippi jusqu'à la Nouvelle-Orléans, mais qu'il a complètement transporté ces descriptions dans Atala et dans les Natchez.]

On a soutenu que Chateaubriand n'avait jamais fait le voyage en Amérique, attendu qu'entre les deux dates extrêmes de son départ et de son retour, il serait impossible qu'il eût eu le temps de voir tout ce qu'il dit avoir vu. Ses descriptions seraient tout entières composées d'après d'autres voyageurs. De fait, il est établi aujourd'hui que Chateaubriand n'a pas eu le temps de voir tous les endroits qu'il affirme avoir visités, et il est vrai que Chateaubriand a fait des emprunts nombreux et étendus à des voyageurs tels que les P. de Charlevoix, W. Bartram, ou Carver. Mais les arguments géographiques qu'on a opposés à la possibilité du Voyage en Amérique n'ont pas paru à tous les critiques d'une évidence assez complète pour permettre de révoquer en doute la bonne foi de Chateaubriand. Certaines pages attestent une connaissance très précise de la nature américaine, il est sûr que ce qu'il a imaginé est presque toujours en parfaite harmonie de ton avec ce qu'il avait vu. (F. B et V. G / R. Canat / NLI).

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