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Les Enfances
de Vivien, forment la onzième branche de la Chanson de Guillaume
au Court-Nez .
Vivien, enfant, est remis aux Sarrasins d'Espagne, en échange de
son père, qu'ils retenaient prisonnier depuis huit ans. Il est enlevé
par des pirates, et acheté par une marchande, qui le fait passer
pour son fils. Bientôt il retourne en Espagne à la tête
de quelques jeunes gens, et bat les Infidèles; mais il est assiégé
dans une forteresse par une armée innombrable. Sa mère adoptive
accourt en France, et obtient que l'empereur envoie des secours, grâce
auxquels Vivien demeure vainqueur.
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En
librairie - Les Enfances de Vivien
(prés.
Magali Rouquier), Droz, 1997. |
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Le Chevalier Vivien et
la bataille d'Aleschans (ou simplement Aliscans). - Cette suite
des aventures de Vivien est le sujet de la douzième branche de la
Chanson
de Guillaume-au-court-nez. A son retour d'Espagne, Vivien est adoubé
chevalier par son oncle, et fait voeu de ne jamais reculer devant les Sarrasins;
il commence contre eux une guerre d'extermination. Blessé et poursuivi
par une armée entière, il s'enferme dans un château .
Guillaume accourt, et alors s'engage la terrible bataille d'Aleschans,
où il coula tant de sang que les pierres en sont encore rouges aujourd'hui.
Vivien y périt après d'héroïques exploits.
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En
librairie - Aliscans, Honoré
Champion (prés. Claude Régnier), 1994-99, 2 vol.
Jean-Charles Herbin, Jean-Pierre Martin et François Suard, La
chevalerie Vivien (édition critique des manuscrits S, D, C,
avec introd. et glossaire), Publications de l'université de Provence,
1997. - Jean Dufournet, Mourir aux Aliscans, Honoré Champion,
1993. - Collectif, Comprendre et aimer la chanson de Geste (A propos
d'Aliscans), ENS Editions.
|
Cette chanson de geste
a eu une curieuse destinée : |
A. Thomas
1891 |
Vivien
d'Aliscans et la légende de saint Vidian
La petite ville de Martres-Tolosane
(Haute-Garonne), située au pied des Pyrénées, près
de la rive gauche de la Garonne, a pour patron saint Vidian, un saint absolument
inconnu des grands calendriers et dont
l'autorité toute locale a quelque peine à arriver même
jusqu'à Toulouse. Cependant, si saint Vidian est peu connu, ce n'est
pas la faute de la population de Martres : tous les ans, le dimanche de
la Trinité ,
elle célèbre en l'honneur de son patron une fête moitié
religieuse, moitié militaire qui, par l'originalité du programme
et l'éclat de l'exécution, laisse bien loin derrière
elle toutes les fêtes patronales de la région.
-
A
l'église, devant le buste de Saint-Vidian.
©
Florent et Damien Marequestre, 2004.
Cette fête est destinée à
perpétuer le souvenir du martyre de saint Vidian, tué, dit
la légende, auprès de la fontaine qui porte son nom, dans
une grande bataille contre les Sarrasins, au temps de Charlemagne.
J'ai eu le plaisir d'y assister en 1885 et j'ai pu constater l'exactitude
de la description pittoresque qu'en a faite M. Roschach en 1862. Je ne
puis mieux faire que de mettre cette description sous les yeux du lecteur
: |
|
"Dans les
environs de la fontaine on célèbre chaque année, en
mémoire des exploits de saint Vidian, une fête assez curieuse
que termine une petite bataille entre les Maures et les Chrétiens.
Presque toute la population virile et valide fait partie de la confrérie
et joue un rôle actif dans le tournoi. On prétend que le costume
fantaisiste des Sarrasins exerce une attraction irrésistible sur
la jeunesse et que l'on brigue avec une préférence marquée
l'honneur de prendre du service chez les infidèles Néanmoins,
les deux armées présentent un effectif à peu près
égal de cent vingt-cinq hommes chacune, dont cinquante cavaliers.
Voici la description
des uniformes. La cavalerie sarrasine porte un turban d'étoffe blanche
et rouge à ganses d'argent; plastron vert avec un large croissant
jaune sur la poitrine; veste orange doublée de rouge; ceinture en
soie écarlate et pantalon bleu à bouffantes. L'infanterie,
moins scrupuleuse en fait de couleur locale, concilie le pantalon blanc
à la hussarde avec la veste orange des mamelouks. Les chevaliers
chrétiens, plus modestes, ont le casque noir en carton, chargé
d'une croix d'argent sur le timbre, la tunique bleue et la cuirasse de
fer-blanc. Quant aux fantassins, leur uniforme est évidemment sacrifié
: longue capote bleue, pareille à celles de l'infanterie russe,
avec croix d'argent sur la poitrine, pantalon, manches et sous-gorge de
toile grise. Tous les champions sont armés de lances à flammes,
et chaque armée a son étendard : les chrétiens, bannière
bleue ornée de l'image de saint Vidian; les Maures, drapeau mi-parti
de vert et d'orange avec des croissants argentés.
La cérémonie
commence par une grand'messe à laquelle tous les combattants assistent,
les soldats de l'Islam y dérogeant de bonne grâce aux traditions
intolérantes de leurs ancêtres et présentant les armes
à l'offertoire sans aucun souci du Prophète. La messe finie,
le tambour de la commune prodigue ses plus héroïques roulements
et le cortège s'achemine en procession vers la fontaine miraculeuse .
Le clergé marche en tête, portant les reliques ,
et chante l'hymne de saint Vidian. Pendant cette marche solennelle, les
bonnes âmes voient perler des gouttes de sueur sur le buste doré
du martyr. Parvenu sous les pittoresques ombrages de la source, le célébrant
y lave l'image du chevalier en mémoire de ses blessures, et les
deux armées se déploient face à face dans un champ
dont on a loué la récolte pour l'année.
Aussitôt commence
une série d'évolutions guerrières : les flammes rouges
et noires, blanches et bleues, flottent à tous les vents, les cuirasses
lancent des éclairs, les vestes oranges, les turbans rouges resplendissent
dam la verdure, et les chevaux de ferme, affranchis pour un jour de leurs
serviles corvées, représentent du mieux qu'ils peuvent les
fines montures des infidèles et les destriers des paladins. Dans
cette lutte archéologique, Maures et chrétiens se prennent
parfois d'un acharnement si moderne qu'ils finissent par se traiter en
vrais mécréants. La bataille se termine par la capture du
drapeau des Maures que la bravoure de ses défenseurs ne peut différer
au-delà d'un terme traditionnel : le cortège reprend sa route
et le champ de bataille s'endort pour un an dans la solitude et le silence.
[1]"
-
Sarrasins
et Chrétiens en route vers la bataille.
©
Florent et Damien Marequestre, 2004.
En même temps que cette description,
M. Roschach donne la légende de saint Vidian d'après la tradition,
Du Mège avait fait de même, en 1860, dans son Archéologie
pyrénéenne (tome II, p. XXXVIII à XL), et tous
deux [2] avaient
été précédés par un autre voyageur ami
des anciennes histoires, Cénac-Moncaut (Voyage archéologique
et historique dans l'ancien comté de Comminges, Tarbes
et Paris ,
1856, p. 44-46). La tradition, en cette occurrence, réside dans
une plaquette de VI-54 pages, publiée à Toulouse ,
chez Bon et Privat, en 1840, et dont voici le titre tout au long : Vie
de saint Vidian, martyr, patron de Martres, diocèse de Toulouse,
avec une notice historique en forme de préface, et suivie de pièces
justificatives et de l'office du saint, par Melchior Jammes, curé
de Martres. C'est donc au curé de Martres qu'il faut demander ce
que l'on sait, ou du moins ce que l'on croit savoir, de la vie de saint
Vidian. Laissons de côté la phraséologie édifiante
de l'excellent ecclésiastique pour nous en tenir au fond. Voici
les faits qu'il nous raconte :
Vidian vivait au temps de Charlemagne.
Son père, duc d'Alençon ,
était prisonnier des Sarrasins à Lucéria ou Lucerne,
ville des bords du golfe de Gascogne .
Les démons, consultés par les prêtres sur le sort qu'il
fallait lui faire subir, conseillent de rendre la liberté au duc,
à condition qu'il donne son fils en otage. Le duc accepte. Vidian
quitte Paris, où sa mère Stace surveillait son éducation,
pour aller se constituer prisonnier. Le duc d'Alençon une fois remis
en liberté, le souverain de Lucéria, au lieu de faire périr
Vidian, le vend comme esclave : une marchande anglaise l'achète,
l'emmène en Angleterre
et en fait son fils adoptif. Devenu homme, Vidian organise une croisade
et, à la tête d'une flotte, débarque à Lucéria,
extermine tous les habitants et détruit la ville elle-même.
Cela fait, il revient à Paris jouir de la renommée que lui
vaut un pareil coup d'éclat. Charlemagne le nomme duc. Sur ces entrefaites,
Abou-Saïd envahit le midi de la France à la tête d'une
armée musulmane et vient assiéger Angonia, au sud de Toulouse .
Accouru à la tête d'une armée, le duc Vidian lui livre
bataille sur les bords de la Garonne : il met les Sarrasins en fuite et
s'acharne à leur poursuite. Harassé de fatigue, atteint de
plusieurs blessures, il descend de cheval auprès d'une fontaine
pour se reposer et laver ses plaies. Un détachement ennemi survient
à ce moment et Vidian périt accablé par le nombre.
La nouvelle de cette mort ranime le courage des Sarrasins qui détruisent
toute l'armée chrétienne et s'emparent d'Angonia. Lorsque
le flot de l'invasion eut passé, les fidèles enterrèrent
les restes de Vidian et de ses compagnons : des miracles
se firent immédiatement sur leur tombeau et le nom d'Angonia fut
remplacé par celui de Martres
ou ville des martyrs. |
[1]
Foix
et Comminges, par Ernest Roschach (Paris, Hachette, 1862), p. 165 et
s.
[2]
Notons
cependant que Du Mège avait déjà parlé de la
légende de saint Vidian dans ses Recherches sur Calagurris des
Convenae, mémoire lu à l'Académie des sciences
de Toulouse en 1826 et imprimé en 1830 dans les Mémoires,
2e série, t. II, 2e partie, p. 366. Dans ce mémoire, il cite
des extraits du texte latin que nous publierons plus loin. Il mentionne
aussi saint Vidian en 1829 dans sa Statist. gén. des départ.
pyrénéens, t. II, p. 381, et il dit que "chaque année
une fête religieuse et guerrière rappelle et son courageux
dévouement et son glorieux trépas".
|
|
|
Martres -Tolosane
et Saint Vidian
Je
résume ici, en quelques mots, d'assez longues recherches auxquelles
je me suis livré à propos de saint Vidian, sans que les résultats
de ces recherches éclaircissent beaucoup la question traitée
dans le mémoire qu'on vient de lire. Le plus ancien témoignage
relatif au culte du saint à Martres-Tolosane ,
et à son existence même, se trouve dans une charte du cartulaire
de Saint -Sernin de Toulouse que M. Antoine Du Bourg a bien voulu me signaler
à une époque où le cartulaire était encore
inédit. Dans cette charte (n° 47, page 33 de l'édition
du cartulaire publiée en 1888 par M. l'abbé Douais), un certain
Wilhelmus Ramundi, ses fils et ses neveux, font donation à Saint-Sernin
de l'église de Martres : "et est ipsa ecclesia in pago Tolosano,
in loco qui vocatur Martras, in honore beate Dei genitricis Marie, et ibi
corpus sancti Vidiani cum aliis sanctis." La charte n'est pas datée,
mais elle doit être des premières années du XIIe siècle
au plus tard, puisque l'église Sainte-Marie de Martres figure dans
une bulle de 1119 parmi les possessions de Saint-Semin.
Le
rédacteur du cartulaire de Saint-Sernin, dans le titre placé
en tête de la charte n° 47, appelle l'église de Martres
ecclesia
sancte Maria de Martiribus : cela à la fin du XIIe ou commencement
du XIIIe siècle. La charte elle-même, comme on l'a vu, dit
: Martras, et il ne faut voir dans la traduction de Martiribus qu'une
fantaisie étymologique sans valeur.
Le
nom Vidianus est assez fréquent dans le Midi de la France au moyen
âge : il y en a trois exemples dans le cartulaire de Saint-Sernin
pour le XIIe siècle : Bernardus Vidianus (charte 24), Vidianus Artus
(chartes 305 (de 1145) et 334), Arnaldus Cornelius et fratres sui, Petrus
et Vidianus (charte 557, de 1148). La forme romane est Vizia(n), plus tard
Vezia(n). Il est donc distinct du nom français Vivien, qui représente
Vivianus (plus anciennement Bibianus), nom d'un saint évêque
de Saintes (Ve siècle), dont le culte a été assez
répandu dans la région du Sud-Ouest. Les scribes les ont
parfois confondus : ainsi, une charte de 1251, émanée de
l'évêque de Toulouse, appelle l'église de Martres "ecclesia
sancti Viviani de Martis" (orig. arch. dép. de la Haute-Garonne,
fonds de Saint-Sernin).
Le
dimanche de la Trinité on célèbre à Martres
la translation des reliques
de saint Vidian, mais cette date ne remonte qu'à une décision
du cardinal
de Clermont-Tonnerre, archevêque
de Toulouse (mort en 1830) : auparavant elle se célébrait
le mercredi de la semaine de Pentecôte .
La fête proprement dite se célèbre le 27 août,
jour anniversaire du martyre de saint Vidian. On remarquera que Du Saussay
et autres hagiographes la placent au 9 septembre. La date du 27 août
ne proviendrait-elle pas d'une confusion avec saint Vivien de Saintes,
honoré le 28?
-
En
dehors de Martres-Tolosane, saint Vidian était fêté
à Saint-Ybars, S. Eparchius (Ariège), église qui avait
obtenu, avant 1635, une parcelle des reliques du saint. Je n'ai trouvé
le nom de saint Vidian dans aucun martyrologe manuscrit du moyen âge
: c'est dire que son culte a toujours été confiné
dans les bornes les plus étroites.
J'indiquerai
enfin, comme pouvant donner lieu à des études critiques,
quelques saints pyrénéens peu connus, qu'on a rattachés
tant bien que mal aux invasions des Sarrasins en France sous Charlemagne.
Ce sont : saint Aventin, saint Cizy, saint Frajou, saint Gordian et saint
Sabin. Le plus intéressant est saint Cizy, sur lequel je compte
revenir quelque jour. (A.T.). |
|
|
|
II est impossible
de méconnaître la parenté du récit que nous
venons de résumer avec certaines parties de la légende épique
de Vivien, neveu de Guillaume d'Orange, célébré par
d'anciennes chansons de geste françaises [3].
Nous retrouvons dans la Vie de saint Vidian les traits essentiels ou épisodiques
de deux chansons de geste : les Enfances Vivien et Aliscans.
Dans les Enfances, Vivien a pour
père Garin d'Anseüne et pour mère Eutace. Fait prisonnier
à Roncevaux, Garin a été emmené à Luiserne-sur-Mer,
et on ne consent à lui rendre la liberté que s'il donne son
fils en échange. Vivien arrive à Luiserne et prend la place
de son père; au moment où l'anmassor va le faire périr
sur un bûcher, le roi Gormond et ses pirates débarquent et
délivrent Vivien, mais pour le vendre à une marchande qui
le fait longtemps passer pour son fils. Plus tard, Vivien s'empare de Luiserne
et tue l'anmassor pour venger la dure captivité de son père
[4].
L'épisode de la mort de Vivien dans
la chanson d'Aliscans est trop connu pour qu'il soit nécessaire
de l'analyser :
Viviens
est en l'aluè de Larchant,
Juste
la mer, par dalès un estanc,
A
la fontaine dont il rui sont corant...
Comme dans la légende de Martres ,
c'est bien sur le bord d'une fontaine que meurt Vivien, mais il meurt,
dans les bras de Guillaume d'Orange, des quinze blessures qu'il a reçues
pendant la bataille, sans que les païens viennent abréger ses
derniers moments [5].
L'affrontement de ces deux récits
ne peut manquer de piquer vivement la curiosité de tous ceux qui
s'intéressent à l'histoire de
l'épopée française du moyen âge. Deux hypothèses
contradictoires se présentent naturellement à l'esprit :
ou bien la légende de saint Vidian de Martres-Tolosane a été
composée avec celle du personnage épique de Vivien d'Aliscans,
ou bien, au contraire, cette légende est autochtone, et alors il
faut admettre que la légende épique vient de Martres-Tolosane.
Voyons à quel résultat nous conduira une étude critique
sur saint Vidian.
II est à peine besoin de dire que
l'abbé Jammes ne peut être soupçonné d'avoir
puisé directement son récit de la vie de saint Vidian ni
dans les anciennes chansons des Enfances et d'Aliscans, qui
n'ont été publiées que longtemps après l'apparition
de sa brochure, ni dans une version en prose du XVe
siècle de la geste de Guillaume d'Orange signalée par M.
Léon Gautier (Bibl. nat. franç., 1497). La seule indication
de source qu'il donne est la suivante, qu'on lit à la fin de son
livre (p. 40 et 41) : |
[3]
L'existence de la légende de saint Vidian m'a été
signalée, au mois de mars 1885, par M. Bertrand Lavigne, auteur
de plusieurs publications historiques, mort récemment à Toulouse.
C'est aussi à M. Lavigne que je dois de posséder la Vie
de saint Vidian de l'abbé Jammes, qui est devenue fort rare.
[4]
Les
Enfances Vivien, p. p. Wahlund et Feilitzen, Paris, 1886. L.
Gautier, Epopées françaises, 2e édition, IV,
p. 410 et s. - On peut admettre que ce nom d'Auseüne, déjà
obscur au moyen âge, a été remplacé soit arbitrairement,
soit à cause d'une vague consonance, par celui d'Alençon .
[5]
Aliscans,
p. p. Guessard et Montaiglon, Paris, 1860, vers 395 et s. |
|
"L'histoire
du martyre de saint Vidian telle, quant aux faits, que nous venons de la
rapporter fut trouvée, par monseigneur Jean-Louis de Berthier, écrite
sur trois coffres dorés qui renfermaient les reliques, et qui étaient
dans le tombeau de l'oratoire du saint martyr. Elle fut imprimée
avec approbation de monseigneur l'évêque, qui voulut, pour
lui donner plus d'autorité, la munir de son seing et du sceau de
ses armes. L'histoire de la vie et du martyre de saint Vidian, imprimée
par ordre de monseigneur l'évêque de Rieux, Jean-Louis de
Berthier, le 23 septembre 1634, doit faire foi aux yeux de ceux qui croient
encore aux traditions historiques."
Jean-Louis de Berthier fut évêque
de Rieux, diocèse dont dépendait Martres-Tolosane ,
de 1620 à 1662. L'abbé Jammes nous apprend que c'est lui
qui fit faire, en 1635, les châsses en chêne sculpté
dans lesquelles on conserve encore aujourd'hui les reliques
du saint et de ses compagnons. Quant à l'histoire imprimée
par ordre de J.- L. de Berthier, elle n'a jamais existé que dans
l'imagination du curé de Martres. On lit en effet dans le procès-verbal
officiel de la visite de l'église de Martres, faite le 24 avril
1634 par J.-L. de Berthier, qu'on trouva trois coffres de reliques dans
une armoire de la chapelle de saint Vidian : ces coffres en fort mauvais
état, dit le texte du procès-verbal, "paraissent avoir
été faitz de menuzerie, paintz et dorés avec remarque
qu'il y avoit des escripts que le temps avoit consumé." Le prélat
ordonna qu'on ferait de nouveaux coffres et "lorsque lesdits coffres
seront faits, nous en sera donné advis, mesmes des caractères
qui estoient autour desdits coffres qui se pourront lire [6]".
Ainsi, des écriteaux consumés par le temps, quelques caractères
devenus presque illisibles, voilà à quoi se réduit
l'histoire "écrite sur trois coffres dorés" [7].
La véritable source de l'abbé
Jammes, bien qu'il ne l'ait pas indiquée, est une plaquette de 15
pages publiée à Toulouse en 1769 et intitulée :
Les
indulgences, la vie et les miracles
de saint Vidian, martyr, patron de l'église de Martres-Tolosane,
au diocèse de Rieux [8].
En tête, se trouve la traduction d'une bulle d'Urbain VIII (13 nov.
1630) conférant des indulgences aux membres de la confrérie
de saint Vidian, martyr : rien dans cette bulle ne fait allusion à
la légende. Puis vient la légende elle-même, assez
courte pour que nous puissions la reproduire textuellement, sauf la fin,
qui est sans intérêt pour nous :
"Puisque
le martyre est un des plus grands mérites qui se puisse acquérir
en l'Église militante, à cause que c'est un acte de la plus
parfaite charité que l'on puisse témoigner à Dieu
: aussi faut-il croire que ceux qui ont souffert les supplices pour l'amour
de lui, sont maintenant récompensez d'une précieuse couronne
marquée d'une grande gloire, laquelle fait reconnoître leur
pouvoir dans les Cieux. Tel a été reconnu depuis neuf siècles
passez ce grand Duc du France, Saint Vidian martyr, ainsi que les Calendrier
de S. Sernin en Toulouse, et manuscrits anciens des églises
du diocèse de Rieux, rendent témoignage de cette vérité,
soit pour la vénération de ses vénérables Reliques
que pour les fréquentes merveilles que Dieu manifeste journellement
par ses inter cessions. Or, afin que sa sainteté soit manifeste
à tous les fidèles, pour la plus grande gloire de Dieu et
confirmation de la Foi orthodoxe, ce présent Sommaire a été
corrigé fidèlement de l'Office et manuscrit ancien dudit
Saint, où est contenu le narré de l'histoire qui suit.
Saint Vidian fut
natif de la très noble et très illustre Maison de France,
nommée maintenant Alançon. Ses parens étoient si nobles
et vertueux qu'il servoient d'un très bon exemple, à cause
de leur bonne vie. La mere s'appeloit Stace. Le Pere étoit duc de
la maison de France, et comme il étoit un grand guerrier il batailla
constamment à l'encontre des Sarrasins pour la défense de
la Foi; si qu'après avoir triomphé maintes fois de leurs
armes, II fut un jour arrêté prisonnier de guerre et livré
entre les mains d'un Roi Sarrasin, qui regnoit en la Cité de Lucerne
(autrement nommé Luceria) ville anciennement située dans
la Galice, à la côte de la mer Oceane, où il fut traité
rudement et enchaîné dans les cachots affreux d'une prison
obscure. Mais comme il était un ferme appui de la sainte Milice,
il endura toujours les tourmens avec une grande patience pour l'amour de
son cher maître Jésus-Christ : aussi bien fut-il redimé
des mains de ce Barbare par un moyen du tout merveilleux; car Dieu le permettant
ainsi, il arriva qu'un jour ce Roi idolâtre consultant les idoles,
entendit la voix du Démon, qui lui repondit comme ce Prince françois
qu'il tenait captif, avoit un enfant qui viendrait un jour si puissant,
qu'il serait le fleau des Sarrasins et la ruine totale de Lucerne, si on
ne trouvait expedient de l'avoir et de la faire mourir.
|
[6]
Arch.
dép. de la Haute-Garonne, fonds de l'évêché
de Rieux, reg. n° 5, p. 174 et s.
[7]
Cénac-
Moncaut,
qui se garde bien de citer la brochure de l'abbé Jammes, renvoie
imprudemment à "la vie de St Vidian imprimée par ordre
de Mgr l'évêque de Rieux le 23 septembre 1634."
[8]
J'ai appris l'existence de cette plaquette par l'ouvrage de feu le P. Carles,
intitulé : Mémoire sur le Proprium Sanctorum de la sainte
église de Toulouse, avec la vraie légende des saints et plusieurs
anciens offices, Toulouse, 1880, p. 215 Après l'avoir longtemps
cherchée sans succès, j'ai su par M. l'abbé Sengès,
curé de Martres-Tolosane, qu'elle avait été réimprimée
récemment, et je la cite d'après la réimpression (Toulouse,
impr. Hébrail, 1887, 16 pages), que M. l'abbé Sengés
a eu l'obligeance de m'adresser. |
|
Le Conseil
du Roi s'étant assemblé sur ce sujet, donna la vie sauve
au Duc de Fiance avec condition de bailler son fils pour otage : il est
contraint de l'envoyer querir en France par un courier qui fit diligèment
cette dépêche. Sa femme très vertueuse et noble ne
reçut pas si-tôt cette nouvelle, qu'elle envoie son fils à
Lucerne pour le racheter de prison, non toutefois sans beaucoup d'affliction,
prévoyant le danger et de l'un et de l'autre. L'amour marital neanmoins
prevalut à celui de son fils, et le fils s'estima trop heureux de
rendre ses devoirs aux dépens de sa vie propre. Car il ne fut pas
si-tôt à Lucerne qu'il se livra lui-même entre le mains
des Sarrasins pour rançonner son Isaac, et servir de victime à
cet holocauste .
II fut ce Joseph mystique, lié et garrotté dans la Citerne
profonde des prisons de Lucerne, pour dire mis à mort, et sacrifié
au Temple des idoles. Le Conseil inique, des démons y avait déjà
déliberé, et leurs fauteurs idolâtres avoient déja
prononcé cet arrêt. Mais Dieu, qui preside toujours sur toutes
les puissances, surveilla tellement pour la défense de son fidéle
serviteur, qu'il le voulut preserver de l'exécution fatale de cet
arrêt qui minutoit sa mort. D'autant qu'il le reservoit pour la manifestation
de sa plus grande gloire, et pour être le fleau de ces iniques pervers.
Voilà pourquoi le tyran Sarrasin mit en oubli le dessein malheureux
qu'il avait fait de le faire mourir. Qu'il ne soit ainsi, la merveille
parut ensuite, parce que certaine Marchande, fort oppulente, et riche,
fut inspirée divinement aux îles d'Angleterre, cingla heureusement
les mers jusques au habre de Lucerne, où elle fit caler les voiles
de son navire, et jeter les ancres pour faire un assortiment de toutes
sortes de marchandises. Cependant l'avarice insatiable qui dévorait
les entrailles du Roi Sarrasin aveugla tellement son esprit, que, sans
avoir égard à la a prédiction de son Oracle, il exposa
au marché ce Joseph mystique Vidian. C'était un jeune adolescent,
beau comme un Ange, bien élevé et instruit en la foi Catholique,
si arrêté en ses actions et en ses moeurs, que sa légende
le qualifie de ce titre, Doctor morum; il avoit un esprit assuré,
et un jugement si solide, que dans un Hymne de son Office on lit ces paroles
: Vidianus mente sanus digno vocatur nomine : La pureté lui était
si chere, qu'il conserva toujours sa virginité, comme dit son Antienne,
Angelicae puritatis colitur. Cette marchande ne l'eut pas si-tôt
vu, qu'elle reconnut la vertu de cet enfant par une secrete inspiration
de Dieu, qui l'obligea de le racheter à dessein de le faire son
fils adoptif. Etant de retour en Angleterre, elle en fit un présent
à son mari, qui ratifia l'adoption pour être leur héritier,
à cause qu'il n'avaient point aucun enfant de leur légitime
mariage. Ils l'occuperont quelque tems au négoce de la marchandise.
Mais comme il avait porté son esprit à négocier le
trafic du Ciel, et marchander pour la maison de Dieu, et comme il était
de si noble extraction, à mesure qu'il s'avançoit en âge,
aussi de même son désir s'augmentait de rechercher l'occasion
d'employer sa vie et son courage pour la défense de la foi de Jésus-Christ.
Si que redigeant en sa mémoire les injures que les Sarrasins faisaient
aux fidèles Chrétiens, et particulierement au Royaume de
France, comme un autre Phinées conduit par le Saint-Esprit, il gagna
le coeur d'un grand nombre de marchands, et les persuada si puissament,
qu'il leur fit prendre les armes pour la querelle de Dieu, en remontant
aux magasins de leur marchandise. Son armée grossissoit de jour
en jour de telle sorte, qu'il se rendit assez fort d'aborder au port de
Lucerne. Il surprit d'abord cette ville, renversa les Temples des faux
Dieux, extermina ce Roi idolâtre et son peuple, et mit l'incendie
par toute la ville : enfin il la ruina de fons en comble, à cause
de son idolâtrie et des péchés détestables qui
se commettaient en icelle : ses ruines témoignent aujourd'hui son
iniquité. Ayant ainsi rendu témoignage de ses exploits généreux,
s'en retourna glorieux et triomphant au Royaume de France avec son armée.
Ses parent tressaillirent
de joie à son arrivée, car ils le considéraient compte
s'il fût ressuscité de la mort. Qu'on se représente
les caresses et les embrassermens d'un père et d'une mere qui n'avaient
autre appui que cet unique fils. Mais quel contentement à eux de
le voir revenir de la captivité avec le triomphe de si braves guerriers
qui l'avaient suivi toujours pour venir un jour consoler sa maison. Le
Très-Chétien Roi de France Charlemagne qui regnoit de ce
tems (comme la tradition et l'histoire nous apprend) fut assez informé
du mérite et valeur de Saint Vidian : voilà pourquoi il l'institua
Duc en son Royaume. Mais ce Saint personnage qui ne faisoit point état
que des grandeurs du Ciel, ayant à mépris les grandeurs de
ce monde, ne voulut point humer long-tems l'air de la Cour, d'autan qu'à
la premiere occasion présentée, et la nouvelle étant
arrivée que les Sarrasins avaient repris leurs forces, et fait glisser
une puissante armée dans la Gascogne (laquelle menaçait déjà
la ruine du Royaume de France), il abandonna les délices et passe-tems
mondains, et adressa des ferventes prieres à Dieu qu'il lui donnat
le courage d'abattre et détruire l'impieté de cette maudite
secte sarrasine. Son oraison fut exaucée, car il fit un tel effort
avec ses armes contre l'ennemi de la foi qui (sic) les repoussa courageusement,
et les serra de si près qu'il les mit et, fuite jusque au lieu nommé
vulgairement le Champêtré, qui est une plaine scituée
en l'Évêché de Commenge, au bord du fleuve de Garenne.
Il rendit en ce lieu un combat si sanglant avec sa sainte Croisade, qu'il
vainquit généreusement le Sarrasin, et abattit ses forces.
Jusques à ce que Dieu le voulant recompenser de la Couronne du Martyre,
permit qu'il fut blessé cruellement parmi le chamaillis des armes.
Puis, poursuivi par ces bourreaux carnassiers, ennemis jurez des Chrétiens,
il se refugia auprès d'une fontaine qui est au bord de Garonne,
nommée à présent la Fontaine S. Vidian, dans le terroir
de Martres, où il lava ses plaies pour donner quelques rafraichissemens
à l'ardeur du mal qu'il endurcit patiemment pour l'amour de son
Dieu : en témoignage de quoi Dieu a permis que depuis son lavement,
cette fontaine produit quantité de pierres toutes ensanglantées.
Le Martyre de cet Agneau immolé fut accompli et terminé par
les tourmens rigoureux et par le glaive tranchant de ces loups affamez
qui se ruerent sur lui avec tant de furie et cruauté qu'ils firent
rougir la ville de Martres, et l'empourprerent de son sang par les coups
mortels qu'ils firent grêler sur sa précieuse tête petit
avoir defendu constamment la querrelle de Jesus-Christ. Plusieurs autres
de ses compagnons furent martyrisez en ladite Ville et endurerent diverses
sortes de supplices. Il y en eut qui furent brûlez, et d'autres hâchez
à coups de coutelas : à cause dequoi ladite Ville porte le
nom de Martyrs, parce que auparavant elle s'appeloit Angonia : c'étoit
une grande Cité fort fleurissante et riche, et une des plus anciennes
de la Province de Gascogne, ainsi que les antiquitez et ruines l'icelle
le témoignent assez."
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La concordance du récit
qu'on vient de lire avec celui de l'abbé Jammes est à peu
près parfaite. Sauf la mention intempestive de Paris comme capitale
de la France sous Charlemagne, et le nom d'Abou-Saïd donné
au chef des Sarrasins, le curé de Martres n'a en effet rien ajouté,
quant aux faits, à la légende qu'il a eue sous les yeux [9].
Si nous remontons de quelques années,
nous trouvons une légende latine de saint Vidian dans les Officia
proprio sanctorum ecclesiae et diocesis Rivensis, illustrissimi ac reverendissimi
domini Domini Joanis Mariae de Catellan, episcopi Rivensis, curis ordinata
atque edita, ouvrage publié à Toulouse en 1764. Voici
la partie essentielle de ce texte [10]
:
"Die XXVII
augusti. Sancti Vidiani martyris, duplex.
Lectio IV. Vidianus
e regio Gallorum principum sanguine, ut antiqua fert traditio, ortus, pro
liberando patre suo, qui in bello contra Agarenos seu Saracenos in Hispania
captus ab ipsis in servitute detinebatur, adhuc puer obses datus, ab infidelibus
in carcerem detrusus, variisque affectus fuit aerumnis, quas omnes invicta
toleravit patientia : sud ab illis, imo ab ipso morte quam ei Rex infidelium
paraverat, mirabiliter ereptus, et in regiones exteras deportatus, post
data varia et insignia tam pietatis christianae quam bellicae virtutis
signa tandem ad aulam Caroli Magni veniens, ibi benevole excipitur, et
ab ipso Carolo Dux militiae constituitur. Non multo post, cum audiisset
Saracenos, superatis Pyraeneis montibus, in Galliam prorupisse, variasque
ejus provincias devastare, praesertim eas quae ad meridiem sitae illis
montibus viciniores existunt, non minus zelo fidei et tuendae religionis
ardore, quam patriae amore incensus, comparato sibi exercitu, contra illos
festinanter accurrit, ut eos è finibus illis penitus exturbaret,
et ultra montes ejiceret.
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[9]
L'abbé
Jammes ne parle pas, et c'est regrettable, du nom donné par les
récits du XVIIIe siècle à l'endroit précis
où aurait eu lieu la bataille sur les bords de la Garonne. Ces
agri qui dicuntur Campestres - qui deviennent dans le récit
français de 1769 le lieu nommé vulgairement le Champêtré
- n'auraient-ils pas une certaine parenté de nom avec Aliscans?
[10]
Le
même récit a été reproduit dans le Breviarum
Rivense, publié en 1776, parte aestiva, p. 562. |
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Lectio V.
Cum hostes quos quaerebat Vidianus esset assecutus in ea parte comitatus
Convenensis quae vicina est Garumnae fluvio, in agris qui dicuntur Campestres
proelium atrox committitur, in quo dum Vidianus non solum ducis optimi,
sed et strenui militis partes ageret, in medio certamine huc et illuc discurrens,
ut suos et verbo et exemplo ad fortiter bellandum accenderet, cumque jam
hoste debilitato ac ferme profligato, victoria penes Christianos mox futura
appareret, ipse gravissime vulneratus ab acie secedere cogitur et ad fontem
non longe distantem, qui etiamnunc nomen sancti Vidiani retinet, cum aliquot
sociis confugere, ut quid lenimenti doloribus suis inveniret. Cum igitur
ibi decumbens vulnera sua aqua fontis lavando cruorem ex eis manantem conatur
extinguere, a superveniente infidelium turma una cum sociis suis gladio
percussus interiit, et omnes simul martyrii corona donantur."
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Comme il est facile de le
remarquer, le texte latin de 1764 est beaucoup plus succinct que le texte
français de 1769. Non seulement il ne donne ni le titre du père
de Vidian, ni le nom de sa mère, ni le nom de la ville d'Espagne
où Vidian alla remplacer son père en prison, ni le nom ancien
de la ville de Martres-Tolosane, mais encore il ne parle pas de l'expédition
faite en Espagne par Vidian. Le récit du Proprium ne peut
donc être considéré comme la source de la biographie
française; toutefois, dans ce récit, rien n'est en contradiction
avec la biographie. L'écrivain latin ne raconte pas l'expédition
de Vidian à Lucerne, mais il laisse entendre qu'il la connaît
par ces mots : post data varia et insignia tam pietatis christianae
quam bellicae virtutis signa; l'on comprend de reste qu'une expédition
de ce genre n'ait pas sa place marquée dans un Proprium sanctorum.
On peut donc considérer les deux récits comme dérivés
de la même source, et, par suite, les ramener à l'unité
: j'inclinerais même à les attribuer au même auteur.
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Le
Saint-Vidian martrais.
©
Florent et Damien Marequestre, 2004.
Maintenant, si l'on cherche à savoir
quelque chose de la légende de saint Vidian avant 1764, on ne trouve
qu'une seule indication, mais en contradiction absolue avec le récit
du Proprium et des Indulgences. Le plus ancien auteur qui
ait connu et mentionné saint Vidian parait être André
Du Saussay qui, dans son Martyrologium Gallicanum (1637), à
la date du 9 septembre, lui consacre ces quelques mots: "In Aquitania,
territorio Rivensi, S. Vidiani martyris, in loco qui Martres vulgo dicitur,
a Gothis Arianis propter orthodoxae fidei professionem impie trucidati
[11]."
Tous les auteurs ont répété, jusqu'en 1764, que saint
Vidian a été martyrisé par les Goths ariens ,
et sur cette donnée, la seule qu'on possédât alors,
les Bollandistes ont proposé de fixer au Ve siècle l'existence
de saint Vidian, puisque c'est la seule époque où les Wisigoths
aient possédé la région où il a été
martyrisé [12].
Parmi les témoignages qui concordent avec celui de Du Saussay, deux
ont pour nous une valeur particulière, à cause de leur provenance
:
1° A la fin du XVIIe
siècle, Simon de Peyronet, curé du Taur, à Toulouse,
répète ce qu'a dit Du Saussay et se borne à faire
remarquer que le saint qu'on appelle en latin Vidianus s'appelle vulgairement
dans le pays Vesian [13];
2° Le Proprium de l'église de
Saint-Sernin de Toulouse, à laquelle appartenait le prieuré
de Saint-Vidian de Martres-Tolosane ,
donne l'office du saint à la date du 27 août, et dans cet
office, non seulement nous ne trouvons rien qui se rapproche du Proprium
de Rieux, mais nous voyons que la tradition recueillie au XVIIe
siècle par Du Saussay est pleinement acceptée [14].
En présence des faits que je viens
de signaler, une conclusion paraît s'imposer, c'est que la légende
de saint Vidian, telle qu'elle a cours aujourd'hui, ne remonte guère
au delà de 1764 : c'est sans doute aux environs de cette date qu'on
a imaginé d'adapter au patron de Martres-Tolosane, qui n'avait pour
ainsi dire point d'histoire, l'histoire légendaire des exploits
de Vivien, neveu de Guillaume d'Orange, dans les chansons de geste françaises.
Mais dira-t-on, comment, vers 1764, et au diocèse de Rieux, pouvait-il
exister un homme connaissant les données des anciennes chansons
de geste des Enfances et d'Aliscans, pour les appliquer ainsi à
saint Vidian? La chose est surprenante, je l'avoue, mais non absolument
impossible. Quelque jour peut-être on saura le nom de ce savant homme
et on trouvera la source où il a puisé sa science. Tout ce
que nous pouvons faire aujourd'hui, c'est de le complimenter sur le succès
déjà plus que séculaire qu'a obtenu son pieux remaniement
de deux de nos anciennes chansons de geste. (Antoine Thomas,
in
Etudes romanes dédiées à Gaston Paris, 1891). |
[11]
Cité
dans les Acta Sanctorum, sept. III, p. 261.
[12]
Acta
Sanctorum, sept. III, p. 261 (publié en 1750).
[13]
Catalogus
sanctorum, Toulouse, 1706 (publication posthume).
[14]
"Ut
quid non possumus et nos cum beato Vidiano, ob veram fidei confessionem
a Gothis Arianis occiso, Christi bibere calicem?" Officia sanctorum
propia insignis ecclesiae abbatialis sancti Saturnini martyris Tolosanae
civitatis, Toulouse, sans date (permis d'imprimer de 1759), p. 123.
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