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Le Père Goriot, d'Honoré de Balzac

Le Père Goriot est  un  roman d'Honoré de Balzac, qui, dans la Comédie Humaine, est rangé dans les série des Scènes de la vie parisienne

A vrai dire, il y a deux sujets en cette oeuvre. Entreprise aussitôt après la Recherche de l'Absolu, elle étudie aussi un homme en proie à un sentiment absolu. L'intention unique de Balzac était d'abord (Correspondance, octobre 1834) « la peinture d'un sentiment si grand que rien ne l'épuise, ni les froissements, ni es blessures, ni l'injustice; un homme qui est père comme un saint, un martyr, est chrétien ». Etude de
pathologie morale.

L'amour paternel absolu produit ici une véritable déchéance extérieure d'abord (dans la personne physique du père Goriot, - et Balzac en marque toutes les étapes, en cette horrible pension Vauquer où il a réuni des employés, des étudiants, une pauvre fille abandonnée par son père, une vieille femme attachée à la police secrète, un forçat évadé), mais intérieure aussi. Goriot, ancien vermicellier enrichi, a marié ses filles, grâce à leur beauté et à leur dot, l'une à un gentilhomme, M. de Restaud, l'autre à un financier juif, M. de Nucingen; ses gendres rougissent de lui et le traitent avec un mépris outrageant; il s'y résigne, pour voir ses filles, qui sont incapables de prendre sa défense. Il encourage, par idolâtrie et aveuglement paternel, les désordres de ses filles; en leur sacrifiant peu à peu les débris de son bien et se réduisant lui-même à une vie sordide, il les aide à mentir à leur mari; il se fait enfin le complice des amours coupables de sa fille, Delphine de Nucingen, avec un jeune homme. Le sens moral est aboli chez lui. L'amour paternel nous apparaît en lui comme un pur instincts, et c'est de quoi s'indignait Saint-Marc Girardin qui, rappelant certains épisodes du roman et les termes mêmes de Balzac, écrivait  (Cours de Littérature dramatique, t. 1) : 

« Son sentiment irréfléchi l'élève jusqu'au sublime de la nature canine..., quand il embrasse sa fille, il la serre « par une étreinte sauvage et délirante »; plus tard, il se couche aux pieds de sa fille pour les baiser; il frotte sa tête contre sa robe. »
Il n'y a chez lui aucune réaction contre l'ingratitude de ses filles. aucune conscience même de cette ingratitude, jusqu'au moment où, épuisé de misère et de chagrin de les voir malheureuses et réduites aux expédients pour cacher leurs dettes, il entre en agonie, Alors sa volonté ploie; cet être qui, de peur d'une atroce et insupportable souffrance, ne voulait pas s'avouer le monstrueux égoïsme de ses enfants, en son délire, laisse voir l'obscure souffrance jusqu'ici domptée, mais qui prend sa revanche dans la débâcle de la volonté. Il devient complexe : il maudit ses filles, puis il se reprend, voudrait n'avoir rien dit, et le désespoir et la colère le ressaisissent : ainsi jusqu'à ce qu'il meurt. Ses filles, prévenues cependant, arrivent trop tard.

La comparaison de Goriot avec Le Roi Lear, de Shakespeare, est classique. Balzac rivalisait, dans le roman, avec le drame romantique, et il croyait que seul le roman était capable de réaliser l'immense programme dessiné par Victor Hugo dans la Préface de Cromwell. Il est possible que l'ambition de le démontrer n'ait pas été pour rien dans le choix du sujet du Père Goriot. Notez qu'en 1832, Hugo avait peint, très insuffisamment au gré de Balzac, l'amour paternel à l'état d'instinct, dans Le Roi s'amuse.

Mais ce roman pourrait aussi bien s'appeler : Les Débuts de Rastignac. Ce nouveau sujet (lié au précédent par les amours du héros avec une fille de Goriot), c'est la démoralisation d'une belle âme qui d'abord (et c'est une reprise du thème traité déjà dans La Peau de Chagrin, mais qui avait alors dévié vers un autre sujet, celui des ravages, produits par l'exaltation de l'intelligence et par la passion), qui d'abord a voulu parvenir par le travail, - et qui se résoudra à prendre les voies les plus rapides; à dominer par l'intrigue et le charlatanisme supérieur. Rastignac était sans doute, dans la pensée de Balzac, le symbole d'une génération dont il affirmait (Sainte-Beuve en le même sens) que l'idéalisme avait fait faillite.

Balzac s'est efforcé ici (après avoir maintes fois déjà représenté des dandys et des roués, et Rastignac lui-même) de montrer comment un adolescent bien né arrivé à Paris, centre de toutes les convoitises, du fond de sa province, peut tourner à l'énergique sans scrupules, à l'arriviste élégant. Ses premiers étonnements, ses accès vite lassés d'héroïsme. ses souffrances de vanité, ses pas de clerc, tout cela est détaillé avec une précision où l'on sent bien encore les réminiscences personnelles de Balzac. En vain sa conscience « se dresse lumineuse devant lui », en vain, elle se révolte et elle se recueille (« Moi et la vie, nous sommes comme un jeune homme et sa fiancée »), en vain Rastignac se veut à la fois puissant et pur, affirme l'unité de
son caractère. Plus il jouit de la vie parisienne, moins Rastignac veut demeurer obscur et pauvre. La contagion du mal le souillera peu à peu.

On ne peut analyser ici toutes les sources du caractère de Rastignac, notons seulement que Balzac semble bien avoir voulu donner en lui, toutes différences gardées, une transposition aristocratique du type plébéien de Julien Sorel (Le Rouge
et le Noir de Stendhal est de 1831).

D'ailleurs, le personnage reste complexe et inachevé. Ce qui achève de le constituer en état non de révolte, mais de défi à l'égard de la société, c'est la mort du père Goriot, le spectacle les crimes impunis, que la vindicte sociale ne peut atteindre. Un monde si mal fait ne vaut pas qu'on s'obstine à le conquérir par le mérite et la vertu : « A nous deux! » dit Rastignac en tendant le poing à Paris, du haut du cimetière du Père La Chaise, auprès de la tombe de Goriot. C'est le mot par lequel  il prélude à sa carrière de « condottiere politique ». (J. Merlant).

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