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Livre de Job,
classé par les collecteurs du canon de la Bible hébraïque
dans la troisième section du recueil sacré dite Ketoubim
(écrits) et, d'après le grec, hagiographes, est un poème
philosophique de Ia plus haute valeur. Il est assurément, avec la
Genèse
et le Livre d'Isaïe ,
ce que la littérature hébraïque a produit de plus extraordinaire;
mais, à la différence de ces deux oeuvres, Job est une composition
ordonnée, une sorte de drame présentant un prologue, un corps
et un épilogue.
Au
sait aujourd'hui que le Livre de Job n'est pas une création
originale. Le thème dit du Juste Souffrant, qu'il reprend
est déjà présent dans les textes sumériens
( S. N. Kramer, L'Histoire commence
à Sumer, réed. Flammarion, 1994)..
L'auteur met en scène un personnage
du nom de Job ,
résidant au pays de Hus
(Outs, Ausitide), c. -à-d. au N.-E. de la Palestine, aux confins
de la Syrie. C'était un homme «intègre et droit,
craignant Dieu
et se détournant du mal»; il était à la
tête d'une famille florissante; il possédait des troupeaux
innombrables et ne perdait aucune occasion de manifester une piété
aussi vive que sincère. Le vertueux Job est soumis, avec l'autorisation
divine, à une terrible épreuve. Satan ,
l'ange
accusateur, assure à Yahveh
que la piété de Job est liée à son bonheur
présent et disparaîtrait le jour où l'adversité
viendrait à fondre sur lui; la divinité consent à
ce que l'expérience soit faite. Job est frappé successivement
dans ses biens, dans ses affections, dans sa propre personne; déchu
de sa haute situation, tombé dans l'état le plus misérable,
dévoré par un ulcère, il est invité par sa
femme à maudire Dieu, auteur de ses maux. Il s'y refuse en répondant
avec noblesse et résignation, d'abord : «Yahveh avait donné,
Yahveh a enlevé; que le nom de Yahveh soit béni !»
puis: «Puisque nous acceptons de Dieu le bonheur, pourquoi n'accepterions-nous
pas aussi le malheur?» Il s'incline donc pieusement devant la
volonté du Tout-Puissant.
Là-dessus, sous le prétexte
d'offrir des consolations à leur ami tombé dans le malheur,
surviennent trois personnages, qui lui déclarent doctement qu'il
a dû commettre quelque mauvaise action, dont il porte en ce moment
la peine. Tour à tour, chacun des trois interlocuteurs prend la
parole pour développer ce même thème, et Job riposte
à ces soupçons avec la plus extrême énergie.
D'après les trois amis de Job, il y a ici-bas une relation nécessaire
entre la vertu et le bonheur; Job assure, en revanche, que, si Dieu l'a
frappé, c'est sans qu'il est donné prise à sa colère.
Après une série de dialogues, où l'infortuné
affirme avec véhémence sa complète innocence et dénonce
hautement l'injustice commise par la divinité à son égard
en réponse aux protestations indignées de ses amis, le dernier
mot lui reste et ses interlocuteurs ne peuvent plus lui opposer que le
silence.
«
Jusqu'à mon dernier soupir, dit Job, je défendrai mon innocence;
je tiens à me justifier et je ne faiblirai pas; mon coeur ne me
fait de reproches sur aucun de mes jours.» (XXVII, 5-6.)
Nous qui sommes dans le secret du drame, qui
savons qu'il s'agit là, non du châtiment d'un coupable, mais
d'une épreuve mystérieuse qui se fait avec la permission
de Dieu pour faire ressortir en dernière analyse la foi désintéressée
du héros du livre, comprenons très bien et partageons, en
quelque mesure, la poignante angoisse du juste, qui se sent victime d'un
traitement immérité; ses interlocuteurs, qui maintiennent
le point de vue vulgaire de la rétribution normale et en quelque
mesure immédiate du crime par le châtiment, de la vertu par
la richesse et le bonheur, font preuve de bonnes intentions, mais, avec
leurs vues bornées et terre à terre, ne font qu'exaspérer
celui qu'ils prétendent consoler et ramener à d'autres sentiments.
Résigné sous la main divine qui l'a frappé sans qu'il
en discernât le motif, Job s'emporte maintenant contre des explications,
dont il aperçoit la fausseté et qui viennent ajouter l'insulte
à sa misérable condition. Ce n'est pas seulement sa conscience
qui, en ce qui le concerne personnellement, proteste contre la thèse
que ses interlocuteurs ont déduite d'une observation terre à
terre, trop facile à satisfaire. Job a médité de longue
date sur le train des choses humaines; il sait bien qu'il n'est ni le premier
ni le seul à souffrir sans avoir la conscience d'un manquement positif
à la loi divine.
«
Je sais bien, riposte-t-il à ses amis qui l'exaspèrent par
leur parti pris banal, je sais bien quelles sont vos pensées, quels
jugements iniques vous portez sur moi : vous dites : Où est la maison
de l'homme puissant, où est la tente qu'habitaient les impies? Mais
quoi n'avez-vous point interrogé les voyageurs? Au jour du malheur,
le méchant est épargné; au jour de la colère,
il échappe.» (XXII, 27-30.).
Après que Job a fermé la bouche
à ses amis, apparaît un dernier interlocuteur, dont «la
colère s'enflamme contre Job, parce qu'il se disait juste devant
Dieu», mais qui ne s'en prend pas avec moins de vivacité
aux trois amis du malheureux, par la raison « qu'ils n'ont rien
trouvé à répondre et que néanmoins ils ont
condamné Job». Elihu, c'est le nom de ce personnage, développe
un thème nouveau, à savoir que l'épreuve a une vertu
éducatrice et bienfaisante. Quel est, en définitive, l'homme
en mesure d'affirmer son impeccabilité? Celui qui a résisté
jusqu'à ce jour pourra succomber demain. En conséquence,
le juste frappé à l'improviste doit s'incliner et attendre
avec patience l'heure où la miséricorde divine viendra le
relever. «Dieu, dit Elihu, sauve le malheureux dans sa misère,
et c'est par la souffrance qu'il l'avertit.» Et s'adressant directement
à Job :
«Dieu
te retirera aussi de la détresse pour te mettre au large, en pleine
liberté, et ta table sera chargée de mets succulents. Mais,
si tu défends ta cause comme un impie, le châtiment est inséparable
de ta cause. Que l'irritation ne t'entraîne donc pas à la
moquerie et que la grandeur de la rançon ne te fasse pas dévier!»
(XXXVI, 15-18.)
Ramené au calme par ces discours, qui
dissipent l'amertume inspirée par d'injustes reproches et lui font
entrevoir une compensation à la suite de l'épreuve mystérieuse
qu'il subit, Job est en état d'entendre la parole divine elle-même.
Le Tout-Puissant apparaît, en effet, « au milieu de la tempête»
et développe dans un brillant langage la profondeur et l'impénétrabilité
de l'action divine. Dieu ferme la bouche à Job en lui faisant voir
quelle distance sépare son pouvoir et sa science de l'intelligence
et des moyens d'action d'un misérable mortel. Et Job s'incline devant
cette démonstration d'une hautaine éloquence. Mais ce n'est
pas pour donner raison aux amis de Job que Dieu s'est résolu à
entrer lui-même en scène; il adresse d'amers reproches à
ces importuns, qui ont défendu avec tant d'insistance le point de
vue banal de la rétribution selon les oeuvres; il les accuse de
«n'avoir pas parlé de lui avec droiture, comme avait fait
son serviteur Job», et c'est Job lui-même qui intercédera
pour Dieu en leur faveur. Celui-ci s'était incliné devant
l'admonestation divine avec la sincérité et la décision
qui lui arrachaient tout à l'heure des paroles presque blasphématoires.
«Je
reconnais que tu peux tout, avait-il dit à Yahveh, et que rien ne
s'oppose à tes pensées [...] Oui, j'ai parlé sans
les comprendre des merveilles qui me dépassent et que je ne conçois
pas [...] Mon oreille avait entendu parler de toi, mais maintenant
mon oeil t'a vu. C'est pourquoi l'âme condamne et je me repens sur
la poussière et sur la cendre.» (XLII, 2-6.)
Job est rétabli dans sa prospérité
première; Dieu lui rend une famille et des richesses qui lui assurent
une condition supérieure à ce qu'elle avait jamais été.
Après la terrible épreuve dont le corps du poème est
la mise en oeuvre, il vit cent quarante ans, assiste aux progrès
de sa descendance jusqu'à la quatrième génération,
meurt âgé et «rassasié de jours».
L'auteur de cet admirable poème,
qui peut-être hardiment mis sur le pied de tout ce que la littérature
classique des temps anciens et modernes a produit de plus achevé,
s'est proposé de protester contre la vue étroite, qui établit
une balance exacte par doit et avoir entre la faute et le châtiment;
il marque assez cette intention par le traitement qu'il fait subir aux
amis malencontreux de Job. II a voulu démontrer que, dans bien des
cas, notamment dans celui qu'il suppose, l'explication vulgaire est mal
fondée, que les décrets divins sont impénétrables
pour la pensée bornée de l'homme, que l'épreuve qui
fond sur le juste est à la fois la rançon d'une vertu supérieure
et le gage de hautes destinées, qu'au lieu d'être l'indice
de la réprobation divine elle est comme un sceau qui marque quelques
élus (pensée analogue à celle qui a inspiré
la description du serviteur de Dieu souffrant dans la seconde partie d'Isaïe
et que le christianisme a complétée et développée),
que la suprême justice de la divinité ne doit jamais être
soupçonnée et que ceux qui gardent une confiance assurée
dans l'équité du Tout-Puissant finiront par voir leur foi
récompensée, comme il était advenu à Job.
L'ensemble des caractères du livre,
la langue fortement teintée d'aramaïsmes, les connaissances
très étendues de l'auteur attestant une civilisation développée,
le souci de résoudre un problème de philosophie-morale
qui montre une réflexion avancée et sûre d'elle-même,
la hardiesse et la liberté avec laquelle sont discutées les
différentes solutions, le choix d'une région non palestinienne
pour y placer le théâtre de l'action, la science littéraire
qui est sensible dans l'agencement du livre, mais surtout dans le détail
des développements, toutes ces considérations excluent de
la manière la plus catégorique la supposition d'une origine
ancienne, nous ne dirons pas de l'époque de Moïse
comme le veut la tradition, ni du siècle de Salomon
comme on l'a prétendu, mais du VIIIe
siècle avant notre ère, c. -à-d. de l'époque
d'Ezéchias .
Quelles que soient les résistances
d'auteurs tels que Reuss et Renan, il est désormais
établi que Job est un produit du judaïsme post-exilien.
La question qui se pose aujourd'hui est: Le livre est-il antérieur
ou postérieur au moment où les conquêtes d'Alexandre
ont établi un large contact entre la pensée grecque et le
monde oriental? Toutes les vraisemblances sont en faveur de la seconde
alternative et le Livre de Job, dans la forme qui nous en est parvenue,
doit être attribué avec des chances très sérieuses
au IIe siècle avant notre ère.
Une question sur laquelle raccord se fera
moins volontiers est celle de l'intégrité du livre. On y
a, de longue date, signalé des incohérences faisant supposer
le déplacement accidentel de quelques passages, on a noté
des développements étendus (le discours sur la sagesse, au
chap. XXVIII, les descriptions de l'hippopotame et du crocodile ,
aux chap. XL et XLI) comme ayant pu être intercalés après
coup, on a particulièrement désigné les discours d'Elihu
(chap. XXXII-XXXVII) comme n'ayant pas fait partie du poème sous
sa première forme. Nous avons nous-même développé
dans le temps l'hypothèse d'une série d'états par
lesquels le poème aurait passé avant d'arriver à sa
forme actuelle (art. Job dans l'Encyclopédie des sciences
religieuses, 1880, t. VII); mais, sauf à admettre quelques perturbations
et doubles emplois, nous revenons aujourd'hui de plus en plus à
l'idée de l'intégrité du poème, qui nous est
bien parvenu, dans son ensemble, sous la forme que lui avait donnée
son auteur. Nous n'en excepterions même pas les discours d'Elihu,
étant très touché des arguments par lesquels Cornill
a défendu leur authenticité (Einleitung in das Alte Testament,
2e éd., 1892, pp. 231 et suiv.).
(Maurice
Vernes, c. 1900).
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En
bibliothèque - Essai philosophique
sur le poème de Job, par Cahen; Cours familier de littérature
par M. de Lamartine, 11e et 12e Entretiens, Paris, 1856; le Livre
de Job, traduit de l'hébreu par Ernest Renan, Étude
sur l'âge et le caractère du poème, Paris, 1858. |
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