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Illusions perdues, d'Honoré de Balzac

Illusions perdues est  un  roman d'Honoré de Balzac, qui est rangé, dans la Comédie Humaine, dans les série des Scènes de la vie de province

C'est une des oeuvres les plus lentement conçues et les plus difficilement exécutées de Balzac. Dès la publication de la première partie (Les Deux Poètes, 1837), la conception primitive s'était développée : 

« Il ne s'agissait d'abord, dit Balzac dans sa Préface (XXII, 390) que d'une comparaison entre les moeurs de la province et les moeurs de la vie parisienne; [...] mais en peignant avec complaisance l'intérieur d'un ménage et les révolutions d'une pauvre imprimerie de province [...], le champ s'est agrandi malgré l'auteur [...]. Ainsi les Illusions perdues ne doivent plus seulement concerner un jeune homme qui se croit un grand poète et la femme qui l'entretient dans sa croyance et le jette au milieu de Paris, pauvre et sans protection. Les rapports qui existent entre Paris et la province, sa funeste attraction, ont montré à l'auteur le jeune homme du XIXe siècle sous une force nouvelle : il a pensé soudain à la grande plaie de ce siècle, au journalisme, qui dévore tant d'existences, tant de belles pensées, et qui produit d'épouvantables réactions dans les modestes régions de la vie de province. »
Deux histoires se font contraste dans Les Deux Poètes (1837). La scène est à Angoulême. David Séchard est un type de mélancolie profonde, c'est une âme de poète aux prises avec les difficultés matérielles; son père, vieil imprimeur, est un avare fieffé, qui songe à faire une bonne affaire en lui cédant son fonds, ses machines surannées, sa clientèle en baisse. (Ici très pittoresque peinture d'une antique imprimerie). David a donc devant lui une vie mesquine, sans beauté; mais c'est un énergique; aimé, dit Balzac (ibid.) « par une femme d'un caractère simple et fier, il accepte la vie calme et pure de la province, en reléguant le sceptre de ses espérances, de sa fortune. » C'est donc un idéaliste résigné. Balzac s'est complu dans la peinture de sa femme, Eve Chardon, « la plus ravissante créature que j'aurai faite », écrit-il le 1er décembre 1836 à Mme Hanska.

Son beau-frère, Lucien Chardon (plus tard, du nom de sa mère, Lucien de Rubempré), jeune homme d'une ravissante beauté, doué de toutes les grâces de l'esprit, mais efféminé. incapable d'un effort prolongé, se croit un grand poète. Malgré ses origines semi-plébéïennes, il est aimé, à Angoulême, par Mme de Bargeton, qui se compromet pour lui; ils partent ensemble, vers Paris. C'est ici que se termine la première partie.

La deuxième partie (Un grand Homme de province à Paris) ne parut qu'en juin 1839 :

« Il se passera trois ans, écrit Balzac le 27 décembre 1836, avant que je puisse continuer. » 
Birotteau, Les Employés, Le Cabinet des Antiques, Une Fille d'Eve, une partie du Curé de Village et de Béatrix, etc., passeront d'abord. Son habitude est de mener de front plusieurs ouvrages, non seulement pour satisfaire aux engagements pris avec divers libraires ou avec les journaux, mais parce que telle est l'exigence de son imagination : plusieurs conceptions le talonnent à la fois, il faut qu'il réponde à toutes les suggestions qui lui viennent du fond perpétuellement effervescent de sa pensée. Il espérait en finir avec Un grand Homme à Frapesle, où il était venu se détendre (à Mme Hanska, 10 février 1838); mais il est épuisé de travaux et de soucis; en juin seulement il sera prêt : 
« Ce qui recommandera cette oeuvre à l'attention des étrangers, c'est l'audacieuse peinture des moeurs intérieures du journalisme, et qui est d'une effrayante exactitude. Moi seul étais en position de dire la vérité à nos journalistes et de leur faire la guerre à outrance. »
 (A Mme Hanska, 2 juin 1839) : 
« Ce n'est pas seulement un livre, mais une grande action, courageuse, surtout, les hurlements de la presse durent encore. »
En effet, à peine arrivée à Paris, Mme de Bargeton, éclairée sur l'énormité de sa sottise, abandonne Rubempré, qui tombe de déception en déception. Il n'a pas l'aplomb, la souplesse, les belles relations de Rastignac (Le Père Goriot), sa faiblesse le prédestine aux déchéances; mais Balzac a voulu d'abord lui faire toucher le pinacle de la fortune. Au restaurant Flicoteaux, en ses jours de misère, il rencontre Lousteau, feuilletonniste et bohême, qui l'initie aux dessous de la littérature et du journalisme. En vain l'influence de l'idéaliste d'Arthez  balance quelque temps celle de ce démoralisateur; Rubempré se fait journaliste, écrit quelques articles brillants, est pendant quelque temps l'homme de génie du boulevard, l'amant d'une actrice en vue. Mais il se fait des ennemis; - il est calomnié par ses confrères des petits journaux, renié par le Cénacle de d'Arthez, et, comme Victurnien d'Esgrignon dans le Cabinet des Antiques, après avoir tenu bon quelque temps contre la malchance, déconsidéré, la conscience fripée, il rentre à Angoulême.

Balzac avait déjà esquissé dans La Peau de Chagrin un tableau des moeurs littéraires et de la presse parisienne; il rappelle dans la préface de la première édition d'Un grand Homme que Scribe avait aussi touché la question « dans sa petite pièce du Charlatanisme », - puis Latouche, qui avait eu la gloire de doter la langue du mot camaraderie, devenu le titre d'une comédie en cinq actes (de Scribe encore), - puis Théophile Gautier dans la préface de Mademoiselle de Maupin, et plus tard Mme de Girardin (dans son Ecole des Journalistes, interdit par la Censure). - La protestation la plus connue est celle de Jules Janin, en un long et fort curieux plaidoyer pour la presse, paru en juillet 1839 dans la Revue de Paris. Nous ne pouvons même esquisser ici une étude critique du réquisitoire de Balzac, - il avait à se plaindre des attaques harcelantes de la presse, et il s'est vengé : il devait y revenir dans sa Monographie de la Presse parisienne en 1843.

Lucien de Rubempre est l'une des plus curieuses créations de Balzac, et l'une des plus profondément observées. C'est une personnalité impressionnable, faible, soulevée de temps en temps par des vélléités d'idéalisme et d'énergie, mais foncièrement voluptueuse, et, comme telle, capable de se dégrader insensiblement jusqu'aux dernières compromissions et aux complicités les plus criminelles. D'Arthez le juge très justement, quand il lui prédit qu'il se croira dispensé de bien agir, pour avoir seulement contemplé la noblesse d'une bonne action, et s'être ému à l'idée qu'il pourrait le faire. (J. Merlant).

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