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Le conte
Le conte populaire
Aperçu Le conte populaire Le conte littéraire
La vogue des contes à partir du  XVIIe siècle conduisit de consciencieux chercheurs à parcourir les campagnes. Ils notèrent scrupuleusement les simples et merveilleux récits des paysans et des vieilles fileuses. Lorsqu'on posséda un certain nombre de ces recueils, on s'aperçut que les contes recueillis sur les points les plus divers du monde, chez des peuples de langage et de moeurs très différents, avaient entre eux de singulières analogies. Non seulement la trame était commune, mais les éléments du récit étaient agencés et combinés de la même manière, et dans l'infinie variété des broderies du thème apparaissaient çà et là quelques détails typiques toujours identiques. Auparavant, on n'eût même pas imaginé que ces fables d'apparence naïve, souvent absurdes, justes bonnes, croirait-on, pour les petits enfants, pussent soulever tant de questions ardues. Un conte était un conte, un récit amusant, rien de plus. Perrault n'y voyait point autre chose: si bien qu'il publia son recueil sous le nom de son fils, âgé de dix ans. Assurément il n'eût point découvert un mythe lumineux dans le Petit Chaperon rouge, et voici toute la moralité qu'il tire de son aventure  :
On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles,
Belles, bien faites et gentilles,
Font très mal d'écouter toutes sortes de gens,
Et que ce n'est pas chose étrange
S'il en est tant que le loup mange.
Lorsqu'on poussait les bons villageois pour savoir qui leur avait enseigné tant de contes, ils répondaient unanimement : C'est ma mère l'oie! Mais les savants ne se sont point contentés de cette réponse. Ils ont identifié la mère Loye - qui toujours filoit et toujours devisoit - à la reine Pédauque (Regina pede aucae), sculptée au portail des églises de Sainte Marie de Nesles, de Saint-Benigne de Dijon, de Saint-Pierre de Nevers et de Saint-Pourçain en Auvergne, et cette reine Pédauque ne serait rien moins que Bertrade, femme du roi Robert, ou la reine Berthe au grand pied (Berte aus grans piés), mère de Charlemagne, voire la reine de Saba, dont le pied fourchu épouvanta Salomon (Leboeuf), ou sainte Clotilde (Mabillon), ou la belle déesse scandinave Freyja au pied de cygne, ou sainte Lucie à laquelle est consacré le canard, ou Junon à laquelle est consacrée l'oie, ou même la vierge Marie. C'en était trop. En 1781, l'éditeur des contes de Perrault faisait remarquer qu'un vieux fabliau mentionne une mère oie, entourée d'une couvée d'oisons, « bridés par le charme de ses récits » et que l'expression « contes de ma mère l'oie » pourrait tirer de là son origine. 
« Qu'est-ce que ma mère l'oie, dira à son tour A. France, sinon notre aïeule à tous, et les aïeules de nos aïeules, femmes au coeur simple, aux bras noueux qui firent leur tâche quotidienne avec une humble grandeur et qui, desséchées par l'âge, n'ayant comme les cigales chair ni sang, devisaient encore au coin de l'âtre, sous la poutre enfumée, et tenaient à tous les marmots de la maisonnée ces longs discours qui leur faisaient voir mille choses?... Sur le canevas des ancêtres, sur le vieux fonds hindou, la mère l'oie brodait des images familières, le château et les grosses tours, la chaumière, le champ nourricier, la forêt mystérieuse, et les belles dames, les fées, tant connues des villageois et que Jeanne d'Arc aurait pu voir le soir sous le gras châtaignier au bord de la fontaine. »
N'empêche, avec la vogue des contes, qui ouvrait un des chapitres les plus fascinants de la littérature, la vogue des interprétations était bel et bien lancée, autant que celle des hypothèses sur leur origine. Les frères Grimm, qui avaient formé la vaste et curieuse collection des Kinder-und Hausmaerchen (1812-1813), s'avisèrent les premiers de tirer des enseignements très savants de ces vieux contes d'allure bénigne. Philologues et mythographes de grand talent, ils formulèrent sur l'origine et la propagation des contes européens une théorie fort séduisante qui, adoptée et complétée par Max Müller, a longtemps passé, non seulement pour une hypothèse très plausible, mais pour l'expression même de la vérité. 
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Gramisch : le conte d'Hansel et Gretel peint sur une façade de maison.
Façade de Garmisch (Allemagne) décorée sur le thème du conte de Grimm Hansel et Gretel.
Source : The World Factbook.

Avant de l'exposer, il est nécessaire d'indiquer que les érudits et les penseurs, stimulés par la découverte des frères Grimm, s'attachèrent comme eux à rechercher les contes traditionnels dans un intérêt purement archéologique. L'impulsion en ce sens fut si vive que tout au long du XIXe siècle on a pu réunir des recueils de contes de presque tous les peuples du monde, de l'Islande à la Grèce, de l'Espagne à la Russie, de l'Asie, de l'Afrique australe, de l'Amérique, de la Polynésie, même des contes égyptiens, vieux de trois ou quatre mille ans. Les faits nouveaux apportés par l'examen comparatif de ces documents ont permis à d'autres théories de se faire jour, et l'on s'est trouvé assez rapidement en présence de trois ou quatre systèmes créés et défendus par des savants éminents. Aucun d'eux ne fournit une solution entièrement satisfaisante au problème si complexe de l'origine première des contes et de leur diffusion à travers le monde. Aucun n'est cependant à rejeter complètement. Chacun à sa façon éclaire la question, et permet de comprendre un peu de ce qui se joue véritablement dans les contes et sans doute aussi, ajoutera-t-on, dans les mythes.

Système astrométéorologique. D'après les frères Grimm, Max Müller, de Hahn,  A. Lefèvre,  Angelo de Gubernatis, les récits merveilleux que nous connaissons, voire même les contes moraux, sont tous d'origine indo-européenne. Ils sont des réminiscences ou des transformations d'anciens mythes, d'anciens adages, d'anciens proverbes qui se sont d'abord produits sur le plus haut plateau de l'Asie centrale (Bactriane), d'où sont descendus les Hindous, les Perses, les Grecs, les Romains et la plupart des sociétés européennes. En se déplaçant, les diverses tribus ont emporté dans les divers pays qu'elles ont occupés ces résidus de leur mythologie, ce qui explique les analogies que présentent tous les contes chez tous ces peuples. Guillaume Grimm a poétiquement exprimé cette idée : 

« Ces éléments mythiques qu'on retrouve dans tous les contes ressemblent à des fragments d'une pierre brisée que l'on aurait dispersés sur le sol, au milieu du gazon et des fleurs : les yeux les plus perçants peuvent seuls les découvrir. Leur signification est perdue depuis longtemps, mais on la sent encore et c'est ce qui donne au conte sa valeur. » 
Max Müller précise : 
« Les éléments, les germes des contes de fées, appartiennent à la période qui précéda la dispersion [d'un premier peuple de langue indo-européenne]; le même peuple qui, dans ses migrations vers le Nord et vers le Sud, emportait avec lui les noms du Soleil et de l'aurore et sa croyance aux brillants dieux du ciel, possédait dans son langage même, dans sa phraséologie mythologique et proverbiale, les germes plus ou moins développés qui devaient un jour à coup sûr donner des plantes identiques ou très ressemblantes dans tous les sols et sous tous les climats..» 
Voilà la théorie, mais pour qu'on la puisse bien comprendre il est indispensable de résumer très brièvement quelques-unes des thèses philologiques de Max Müller. Les premières langues étaient toutes en images : elles donnaient la vie et prêtaient des sentiments humains à tout ce qu'elles nommaient. L'Aurore est la fille du Soleil : chaque matin elle mène au pâturage les nuages, vaches célestes, qui de leurs pis lourds laissent tomber sur la terre le lait rafraîchissant et fertilisant de la rosée. L'Aurore est une belle et rougissante jeune fille que le Soleil, son père, poursuit avec ardeur et qui se voile de vapeurs légères pour lui échapper. Le Soleil vieillit, ou bien il tombe, ou bien il meurt (coucher de Soleil). La Nuit donne naissance à un brillant enfant (lever de Soleil). Le Soleil embrasse la Terre dans une chaude étreinte, faisant pleuvoir et répandant des trésors dans son sein (printemps). Et de même des astres, de la lumière, des vents, des tempêtes, du tonnerre, des saisons. Tous ces phénomènes donnent lieu à de véritables drames cosmiques. Les mythes en jaillissent tout naturellement et tout naturellement aussi les contes sortent des mythes : 
« Ils tiennent par toutes leurs racines aux germes mêmes de l'ancien langage et de l'ancienne pensée. »
Puis ces contes, se transformant sans cesse, furent pris au mot et à la lettre : leur antique signification parut à jamais perdue. Les savants l'ont retrouvée. 
« Les contes de fées sont de beaux poèmes religieux oubliés par les hommes et retenus par les pieuses aïeules à la longue mémoire. Ces poèmes sont devenus puérils et sont restés charmants sur les lèvres molles de la vieille filandière qui les contait aux petits de ses fils accroupis autour d'elle devant l'âtre. » (Anatole France.) 
On n'en saurait douter si l'on se fie aux ingénieuses interprétations qui en ont été données. Voici Barbe-Bleue, le terrible seigneur féodal, possesseur d'immenses richesses, qui tue ses sept femmes et meurt sous les coups des deux frères de la dernière, un dragon et un mousquetaire. Ce personnage à Ia barbe couleur du temps n'est autre qu'Indra, le dieu du firmament, dont les trésors sont la lumière et les nuages dorés, ou le Soleil qui dans le cours d'une semaine met fin à sept aurores. Les deux frères secourables sont les Açwins ou les deux crépuscules qui délivrent l'Aurore. 

Les Grecs les nommaient Dioscures, et ils possèdent un mythe où Castor et Pollux, génies de l'étoile du matin et de l'étoile du soir (Vénus), délivrent Hélène, la lumière matinale que Thésée (le Soleil) tient prisonnière. Voici Peau d'Âne fuyant l'amour incestueux du roi son père, et s'enveloppant dans la peau d'un âne merveilleux : 

Tel et si net le forma la nature,
Qu'il ne faisait jamais d'ordure,
Mais bien beaux écus au Soleil,
Et louis de toute manière,
Qu'on allait recueillir sur la blonde litière,
Tous les matins fit son réveil. (Perrault.)
Peau d'Âne qu'un beau prince surprend dans une obscure chambrette, vêtue de sa splendide robe couleur du temps, et qui finit par l'épouser grâce à l'anneau qu'elle a glissé dans un gâteau. Peau d'Âne est une Aurore poursuivie par le Soleil son père, l'âne est le coursier du Soleil, les louis d'or les rayons lumineux qu'il répand autour de lui; sa peau, la  nuée, la brume humide dont se voile l'aurore au lever du soleil. Le prince, fils du roi, est un rayon de soleil dardé entre deux nuages et surprenant l'aurore dans sa retraite. L'anneau lui-même est symbole de lumière et, comme la lumière, inspire l'amour. 

Cendrillon dans ses cendres est une Aurore éclipsée par des nuages que parvient à dissiper le Soleil levant (le jeune prince qui l'épouse). De même le petit Chaperon rouge est une Aurore dévorée par le Soleil, le loup védique Vrika (Védas). Quant à la Belle au bois dormant, elle se rattache à une autre classe de mythes. La Belle qui dort est le Printemps ou l'Été engourdi par l'hiver. La léthargie où elle est plongée résulte d'une piqûre faite par la pointe d'un fuseau. Or, les dieux lumineux des légendes indo-européennes redoutent tous les objets aigus dont la plus légère atteinte suffit pour les faire évanouir. Le jeune prince qui la réveille est le Soleil printanier. Les enfants qui naissent d'eux s'appellent le petit Jour et la petite Aurore. La féroce grand-mère, l'ogresse qui après le départ du prince veut dévorer ces enfants, est la Rackchasi des poèmes védiques, personnification de l'horreur des ténèbres qui tend à annihiler les deux jeunes lumières, sauvées par le retour du père, le Soleil. 

Le petit Poucet de Perrault symbolise le jour naissant égaré dans la grande forêt de la Nuit. Ses fameuses bottes de sept lieues indiquent la rapidité de la lumière; comme aussi les bottes du Maître Chat, symbole en Égypte du principe lumineux. Le marquis de Carabas (en syriaque Kerouba (dont dérive le mot Chérubin...) signifie puissance), d'abord faible, pauvre et humble, ensuite riche et glorieux, qui au sortir de la rivière est revêtu d'habits resplendissants qui «relevoient sa bonne mine», n'est-ce point le Soleil se levant tout pâle dans la brume et brillant radieux à midi? Même donnée à peu près dans Riquet à la Houppe.

Ces exemples, qu'on pourrait multiplier à plaisir, expliquent avec une suffisante clarté la théorie mythique. Son charme poétique la rend infiniment séduisante; elle s'appuie sur des données linguistiques certaines, mais, ainsi qu'on le verra plus loin, elle ne rend pas compte de tout, et comme elle est obligée de recourir à l'interprétation, elle a donné lieu à des hypothèses tellement hardies et à des rapprochements tellement arbitraires, qu'elle s'est légèrement discréditée. Un de ses partisans les plus convaincus, Angelo de Gubernatis, a contribué plus que personne à ce résultat. Doué d'une imagination très vive, il voit par exemple dans la Perrette du Pot au lait

« qui rêve, rit et saute à la pensée que la richesse va venir et avec elle I'épouseur, l'Aurore qui rit, danse et célèbre ses noces avec le Soleil brisant (comme on brise en pareille occasion la vieille vaisselle de la maison) le pot qu'elle porte sur sa tête et dans lequel est contenu le lait que l'aube matinale verse et répand sur la terre ». 
Ou bien encore il affirme : 
« que le fromage que le renard ravit ou fait tomber du bec du corbeau est la Lune que l'aurore matinale fait tomber à la fin de la nuit »,
que le légume enchanté, pois, fève, haricot, chou, auquel les héros de maints contes populaires grimpent pour atteindre le ciel 
« est un légume du rite funèbre ou la Lune; que la Lune, pois chiche ou fève, est le viatique des morts; que l'obole donnée par les morts à Caron pour passer le Styx est encore la Lune, etc. ».
Système de la transmission des contes, par voie d'emprunts. Pour demeurer fidèle à son principe, la théorie mythique avait dû supposer que toutes les ressemblances qui existent entre les nombreux contes populaires se limitaient aux peuples dont la langue appartient à la famille indo-européenne. Mais depuis qu'on possède des contes tartares de la Sibérie méridionale, des contes avares, des contes syriaques, des contes kabyles, des contes zanzibariens, des contes zoulous, des contes cambodgiens, annamites, birmans, etc., et qu'on a constaté qu'ils étaient identiques au fond aux contes indo-européens, il a bien fallu reconnaître que tous ces peuples, n'avaient pu emporter de l'Inde les germes de leur religion et par suite les contes qui en dérivent. Le système des frères Grimm est devenu insuffisant, les faits mêmes sur lesquels ils l'appuyaient étant en partie controuvés. Theodor Benfey, Reinhold Koehler,  Emmanuel Cosquin, ont construit patiemment, avec une considérable dépense d'érudition et de talent, une théorie nouvelle qui a l'avantage inappréciable de donner à l'hypothèse une part beaucoup plus restreinte. Elle se peut résumer ainsi : tous les contes populaires, aujourd'hui connus en Europe, y sont venus de l'Inde par voie de communication directe et historique; les mythes doivent être repoussés absolument; les contes de toute antiquité ont eu une existence propre: ce sont des fables merveilleuses que nos ancêtres les plus reculés imaginaient de toutes pièces, et se contaient en gardant leurs troupeaux, ou autour des feux des veillées simplement pour se récréer. Avant d'aboutir à ces conclusions on a dû entreprendre le travail formidable de suivre chaque type de contes d'âge en âge, de peuple en peuple et 
« cheminant ainsi de proche en proche, souvent par plusieurs routes, partant de divers points de l'horizon, on est toujours arrivé au même centre, à l'Inde, non pas à l'Inde des temps fabuleux, mais à l'Inde historique ». 
E. Cosquin, dans la préface de son recueil de Contes populaires de Lorraine, un ouvrage d'une grande richesse en documents et auquel ont ensuite recouru tous les folkloristes - a brillamment exposé, avec un grand luxe d'arguments, les phases diverses de cette difficile investigation. On a d'abord remonté les courants suivis par plusieurs séries de recueils de contes écrits (Contes littéraires) et on a constaté qu'ils convergeaient tous, de points très différents, vers l'Inde. C'était une probabilité fort grande que le courant oral avait suivi ou pu suivre, mais en sens inverse, les mêmes voies. Ici on entrait dans le domaine de l'hypothèse : on a dû 
« rechercher les occasions que les contes hindous ont eues, dans le cours des siècles, de se répandre au dehors et d'arriver en Europe ». 
Ces occasions, ce sont (pour l'Ouest) les relations soit pacifiques, soit belliqueuses, que les Persans puis les Arabes et les autres peuples soumis à l'Islam ont eues avec les Hindous; ce sont les relations commerciales de l'Égypte et de Rome avec l'Inde; c'est (pour le Nord et pour l'Est), le bouddhisme, les invasions mongoles et aussi les voyages commerciaux. Enfin à l'appui de la thèse on invoque 
« la conformité de plusieurs des idées fondamentales de ces contes avec les idées qui de longue date règnent dans l'Inde ». 
Comme exemple, nous résumerons le curieux conte lorrain intitulé Tapalapautau
« Il était une fois un homme qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Un beau jour il s'en alla faire un tour dans le pays pour chercher à gagner sa vie et celle de sa famille. Il rencontra sur son chemin le bon Dieu qui lui dit :
« Où vas-tu, mon brave homme? - Je m'en vais par ces pays chercher à gagner ma vie et celle de ma femme et de mes enfants. - Tiens, dit le bon Dieu, voici une serviette, tu n'auras qu'à lui dire Serviette, fais ton devoir! et tu verras ce qui arrivera. » 
Le pauvre homme prit la serviette en remerciant le bon Dieu et voulut en faire aussitôt l'expérience. Après l'avoir étendue par terre, il dit : Serviette, fais ton devoir! et la serviette se couvrit d'excellents mets de toute sorte. Très joyeux, il la replia et reprit le chemin de son village. En route, il s'arrête chez un fripon d'aubergiste à qui il a la naïveté de dire :
« Vous voyez cette serviette, gardez-vous de lui commander : Serviette, fais ton devoir! » 
L'aubergiste, aussitôt le bonhomme endormi, s'empresse d'enfreindre défense et vole la serviette merveilleuse qu'il remplace par une autre. Après être rentré dans sa maison, le paysan qui ne s'est aperçu de rien, se vante de sa bonne fortune à sa femme qui le raille lorsqu'il constate tout marri que la serviette ne remplit plus son devoir. Il reprend ses tournées pour gagner son pain, rencontre encore le bon Dieu qui s'exclame: 
« Que tu es simple, mon pauvre homme ! » 
et lui fait cadeau d'un âne qui fait des écus quand on le lui commande. Même aventure avec l'aubergiste, mêmes résultats. Troisième rencontre avec le bon Dieu qui s'écrie encore :
« Que tu es simple, mon pauvre homme ! Tiens, voici un bâton; quand tu lui diras : Tapalapautau ! il se mettra à battre les gens; si tu veux le rappeler tu lui diras : Alapautau! »
 On devine la conclusion. L'aubergiste bien battu rend la serviette et l'âne. 
 « L'homme s'en retourna chez lui; il vécut heureux avec sa femme et ses enfants ».
Cosquin a retrouvé des variantes caractéristiques de ce récit dans la plupart des contes populaires d'Europe (dans diverses provinces de France, en Valachie, en Italie, en Sicile, en Autriche, en Hongrie, au Portugal, en Espagne, en Bohème, en Hesse, en Russie, en Irlande, etc.), en Orient (Syrie, Deccan, Kamaonie, Benarès, Tibet, Sibérie méridionale), et jusqu'en Afrique (Achanti). Voici la version du Bengale
« Un pauvre brahmane, ayant femme et enfants, est très dévot à la déesse Durga, épouse de Shiva. Un jour qu'il est dans une forêt à se lamenter sur sa misère, la déesse lui apparaît et lui fait présent d'un pot de terre, qu'il suffit de retourner pour en voir tomber une pluie de beignets sucrés. En revenant chez lui il s'arrête dans une auberge où son pot magique lui est volé et remplacé par un autre, de même apparence. Arrivé dans sa maison, il appelle sa femme et ses enfants et leur annonce les merveilles qu'ils vont voir et qui ne se produisent point. Le brahmane court chez l'aubergiste et lui réclame son pot; l'autre feint de s'indigner et met le bonhomme à la porte. Le brahmane retourne alors à la forêt : Durga lui donne un second pot de terre. Il en fait aussitôt l'essai, mais il en sort une vingtaine d'horribles démons qui le battent; il a la présence d'esprit de remettre le pot debout et les démons disparaissent. Il s'arrête de nouveau chez l'aubergiste qui s'empresse de retourner le pot et qui, roué de coups, supplie le brahmane d'arrêter les démons. Celui-ci se fait rendre son premier pot, fait disparaître les démons, s'établit ensuite marchand de beignets et devient très riche. »
La théorie de la transmission des contes par voie directe et historique semble plus près de la vérité que la théorie météorologique. Elle est peut-être un peu trop exclusive. Il n'est point suffisamment prouvé que tous nos contes populaires soient originaires de l'Inde, car si l'on admet la communication de peuple à peuple, il se peut faire que plus d'un conte ait remonté d'Europe et du nord de l'Afrique en Asie au lieu d'en venir. Un moment que les peuples les plus éloignés ont échangé durant la période antéhistorique des objets de trafic, n'ont-ils pas pu échanger aussi des fables? D'autre part, les mythes sont rejetés trop dédaigneusement et Cosquin a une tendance trop accentuée à nier les prédispositions psychologiques qui peuvent faire que tous les humains soient amenés à expliquer les phénomènes météorologiques qui les frappent (ou d'autres phénomènes qui interviennent dans leur vie) et à concevoir le merveilleux d'une manière à peu près analogue.

Système anthropologique. Nouvelle réaction contre la théorie de Max Müller : le système anthropologique, qui a pour principal représentant un érudit anglais, A. Lang, suppose que les contes populaires sont l'incarnation d'idées communes à tous les peuples primitifs. Ainsi s'expliqueraient les conceptions étranges et les moeurs inhumaines qui reviennent constamment dans ces récits : elles ne seraient que des survivances des croyances et des moeurs des premiers humains. L'origine des contes remonterait, par suite, à l'époque paléolithique, pour le moins à la période néolithique, caractérisée surtout par l'invasion des pratiques religieuses. Les esprits primitifs, disaient les tenants de cette approche, se contentent d'explications très simples. Le sauvage assiste tous les jours à des transformations surprenantes : un arbre sort d'une graine, une grenouille d'un têtard, un papillon d'une chrysalide; ne lui semblera-t-il pas tout aussi naturel de voir un arbre sortir d'un oeuf ou toute autre merveille relatée dans les contes? Après avoir distingué entre ce qui se meut et ce qui est immobile, il a l'idée que tout mouvement doit avoir une cause analogue à celle qui produit ses propres mouvements, c.-à-d. une action intentionnelle. Il peuple la Terre d'êtres semblables à lui : le vent lui paraît un géant puissant qui courbe et brise les arbres, soulève les eaux, détruit les demeures, entraîne comme des fétus de lourds fardeaux; l'écho est un génie invisible, à la voix surnaturelle; le rêve et ses fantasmagories sont pour lui des réalités : il croit être sorti de son corps pour accomplir tous les actes dont il a conservé le souvenir. Nous ne pousserons pas plus loin cette analyse; on conçoit comment, dans cette perspective, ont pu se former les éléments constitutifs d'un conte, avec, ses détails merveilleux très caractéristiques. Les partisans de cette théorie pensaient même trouver des confirmations dans ce qu'ils savaient des idées et les coutumes des sociétés primitives. Les sauvages qui vivent au voisinage de volcans, expliquaient-ils, croient que les feux de ces montagnes sont ceux que leurs ancêtres avaient allumés pour leur cuisine : voilà bien les cuisines souterraines de Riquet à la Houppe et de tant d'autres contes...

Les anciennes coutumes nuptiales donnent la clef du joli conte de Psyché, comme aussi l'anthropophagie, si répandue au début des sociétés et encore chez les sauvages contemporains, explique tous ces ogres mangeurs de chair fraîche, épouvantails des petits enfants. L'Hadès grec, le Shéol des Hébreux, l'enfer des Chrétiens, les sombres royaumes où se déroulent les péripéties de tant de contes, proviennent d'une croyance très répandue dans les sociétés dites primitives ou sauvages, qui reléguaient les morts dans un monde souterrain, notion qui a dit se développer nécessairement chez des humains dont les ancêtres habitaient des grottes ou des cavernes dont beaucoup paraissent sans fond, etc., etc. On a formulé contre le système d'André Lang quelques objections. On lui a par exemple reproché de tirer  presque tous ses arguments de l'identité des "idées des sauvages actuels" avec les "idées primitives de l'humanité". On lui a surtout  reproché de ne pas expliquer d'une manière suffisante l'identité de formes si surprenante chez tous les contes, et principalement l'identité de groupement des éléments primitifs dans le cadre de tel ou tel récit bien caractérisé. Ainsi que le remarquait Cosquin : 

« Il a été recueilli chez plusieurs peuples [de langue indo-européenne]], notamment chez les Hindous du Pendjab, chez les Bretons, les Albanais, les Grecs modernes, les Russes, et aussi chez les habitants de Mardin en Mésopotamie, population de langue arabe, et les Kariaines [Karen] de la Birmanie, un conte dont voici brièvement le sujet : Un jeune homme devient possesseur d'un anneau magique; cet anneau, après diverses aventures, lui est volé par certain personnage malfaisant et il le recouvre ensuite, grâce aux bons offices de trois animaux auxquels il a rendu service. Dans tous ces contes asiatiques et européens, nous constatons l'identité non seulement du plan général du récit, mais de détails parfois bizarres : ainsi dans tous, la souris reconnaissante introduit, pendant la nuit, sa queue dans le nez de l'ennemi de son bienfaiteur pour le faire éternuer et rejeter l'anneau qu'il tient caché dans sa bouche. Comment expliquer ces ressemblances ou plutôt, nous le répétons, cette identité? Le bon sens répond qu'évidemment ce récit, avec, ses détails caractéristiques, a dû être inventé dans tel ou tel pays d'où il a passé dans les autres..»
Système de l'interprétation historique. On sait qu'Evhémère interprétait les légendes et les myhes par l'histoire et croyait démontrer que tous les héros de la mythologie grecque, tous les dieux n'étaient que des humains agrandis, exagérés par l'imagination populaire. Quelques historiens des religions amateurs se livrent encore aujourd'hui à une lecture évhémériste de certains mythes que l'on trouve dans la Bible : le Déluge constituerait, selon eux, une référence à une inondation colossale, l'étoile des rois Mages se référerait au passage d'une comète, ou à une conjonction planétaire, etc. Et l'on a appliqué également cette théorie aux contes. Le baron Walckenaer, notamment, prétendait que les ogres n'étaient autres que les Hongres ou Hongrois qui, au Moyen âge, commirent en Europe d'épouvantables ravages, et que le conte de Barbe-Bleue s'était formé d'après l'histoire du maréchal de Rais (ou de Raiz), pendu à Nantes en 1440. De même, le savant scandinave Sven Nilson a voulu voir des Lapons dans les elfes et autres nains des légendes et mythes septentrionaux. Nous ne ferons que mentionner ce système, totalement discrédité depuis plus d'un siècle. Remarquons seulement que le thème du Déluge se retrouve dans bien d'autres cosmogonies que celles qui se sont élaborées au Moyen-Orient, ou même en Eurasie, et que, loin de faire référence à quelque contexte géoclimatique, il relèvent de la nécessité qu'ont les récits cosmogoniques d'introduire un élément de rupture entre le temps proprement mythique (un temps "hors du temps", qui ne coule pas) et le temps historique qui coule jusqu'au présent. Remarquons aussi que l'étoile de Mages peut se comprendre de façon plus satisfaisante quand on note que les Evangiles, participent d'une démarche de prosélytisme, et qu'on convaincra d'autant mieux un public gagné à l'astrologie si on lui fait valoir, par un argument qu'il saura identifier comme pertinent, que la naissance du Christ s'inscrit dans les cycles cosmiques (il n'est sans doute pas indifférent de noter que cette interprétation était due à Kepler, qui était aussi astrologue...). On ajoutera par ailleurs, que l'assimilation du mot ogre au mot hongre a été jugée interdite par la linguistique, qui pousse plutôt à rapprocher le terme de ouïgour, ou alors à chercher une origine beaucoup plus ancienne : il viendrait, en effet, d'un vocable étrusque, Orcus, l'enfer dévorant. Quant à Gilles de Rais, rien dans son fameux procès ne rappelle les aventures de Barbe-Bleue : on ne l'accuse point d'avoir tué sept femmes, mais d'avoir violé, éventré et mutilé des enfants. De quoi assurément fournir la matière d'un conte horrible, mais certainement pas celui qu'on suppose!

Eclectisme mythologique. Luzel (introduction aux Contes populaires de Basse-Bretagne), justement effrayé du nombre et des contradictions des systèmes sur l'origine et la propagation des contes populaires, observe avec beaucoup d'esprit et de raison : 
« On aurait pu croire que, grâce à la somme considérable de documents rassemblés, aux recueils remarquables, de toute provenance, connus jusqu'aujourd'hui, et enfin aux savantes études et dissertations parues sur la matière, toutes les questions auraient déjà dû recevoir une solution définitive; et il se trouve, au contraire, que jamais on n'a été plus loin de s'entendre. » 
Il pense, et on nous permettra de penser avec lui, que dans tous ces systèmes, exclusifs et autoritaires qui s'excommunient l'un l'autre, il y a une part d'erreur et une part de vérité; que « le mythe étant l'histoire des temps où l'on n'écrit pas » (Renan) on ne saurait repousser entièrement l'intervention des mythes dans les contes du peuple, que la plupart des contes connus en Europe sont venus de l'Inde, mais qu'il est exagéré de soutenir qu'ils en sont tous originaires; enfin, si l'on ne veut pas admettre, pour citer encore Renan :
« une certaine prédisposition native [...] chez les nations de même origine, à expliquer d'une même manière ou à peu près les phénomènes cosmiques et météorologiques et à concevoir le merveilleux et les idées morales sur lesquels ils vivent ». 
Un lettré délicat, auteur d'un Dialogue sur les contes de fées, où l'érudition la plus solide emprunte à la magie du style des attraits inattendus, accueille avec plus de scepticisme encore toutes les théories si documentées qu'elles soient. Anatole France croit à la transmission des contes, qui est un fait; mais, en ce qui concerne leur origine première, il se contente d'une hypothèse extrêmement simple et naturelle : 
« Il faut penser que les combinaisons de l'esprit humain à son enfance sont partout les mêmes, que les mêmes spectacles ont produit les mêmes impressions dans toutes les têtes primitives, et que les hommes, également sujets à la faim, à l'amour et à la peur, ayant tous le ciel sur leur tête et la Terre sous leurs pieds, ont tous, pour se rendre compte de la nature et de la destinée, imaginé les mêmes petits drames. Les contes de nourrice n'étaient pas moins à leur origine qu'une représentation de la vie et des choses, propre à satisfaire des êtres très naïfs. Cette représentation se fit probablement d'une manière peu différente dans le cerveau des hommes blancs, dans celui des hommes jaunes et dans celui des hommes noirs. »
Et il écrit sur la migration des fables chez les peuples indo-européens une page qu'il faut ici reproduire tout entière, car elle résume mieux que les dissertations à prétentions savantes, ce qu'était cet éclectisme mythologique, avec son vocabulaire certes témoin d'une anthropologie aujourd'hui révolue, mais qui représente sans doute ce que pouvait faire de mieux ce siècle  :
« Les tribus des hommes blancs se sont séparées; les unes sont allées sous un ciel transparent, le long des blancs promontoires que baigne une mer bleue qui chante; les autres se sont plongées dans les brumes mélancoliques qui, sur les rivages des mers du Nord, mêlent la terre au ciel et ne laissent deviner que des formes incertaines et monstrueuses. D'autres ont campé dans les steppes monotones où paissaient leurs maigres chevaux; d'autres ont couché sur la neige durcie, ayant sur la tète un firmament de fer et de diamants. Il en est qui sont allées cueillir la fleur d'or sur une terre de granit. Et les fils de l'Inde ont bu à tous les fleuves de l'Europe. Mais partout, dans la cabane, ou sous la tente, ou devant le feu de broussailles allumé dans la plaine, l'enfant d'autrefois, devenue aïeule à son tour, répétait aux petits les contes qu'elle avait entendus dans son enfance. C'étaient les mêmes personnages et la même aventure. Seulement, la conteuse donnait, sans le savoir, à son récit les teintes de l'air qu'elle avait si longtemps respiré et de la terre qui l'avait nourrie et qui allait bientôt la recevoir. La tribu reprenait sa marche à travers les fatigues et les périls, laissant derrière elle, du côté de l'Orient, l'aïeule couchée au milieu des morts jeunes ou vieux. Mais les contes sortis de ses lèvres, maintenant glacées, s'envolaient comme les papillons de Psyché, et ces frêles immortels, se posant de nouveau sur la bouche des vieilles filandières, étincellent aux yeux agrandis des nouveaux nourrissons de l'antique race. »
Nouvelles approches. La psychanalyse et le structuralisme, ces deux grandes vagues qui ont déferlé sur toutes les sciences de l'humain au cours du  XXe siècle, ne pouvaient pas manquer d'avoir leur mot à dire à propos des contes. Freud (l’Homme aux loups, 1918), met en lumière la manière dont le conte s'adresse à l'inconscient, comme il lui parle et comment aussi il peut créer, chez l'enfant, un traumatisme. A l'inverse, Bruno Bettelheim (The Uses of Enchantement (Psychanalyse des contes de Fées), 1976) reconnaît dans le conte un moyen pour l'enfant de dépasser sa peur de grandir en libérant ses émotions, mais aussi en donnant les éléments qui lui permettront d'avoir prise sur le monde des adultes. Quel que soit le point de vue, pour la psychanalyse, le conte est avant tout une parole vivante, une parole qui n'est ni gratuite ni innocente, mais agissante et sournoise. Le conte est donc un langage (ou un métalangage), admettront aussi les structuralistes. au lieu de s'intéresser à sa signifiaction et à sa symbolique, ils vont plutôt se préoccuper de sa grammaire, de sa syntaxe et de sa morphologie. Dans un ouvrage précurseur, Vladimir Propp (Morfologija skazki; Transformacii volshebnykh skazok 1928, trad. fr. : Morphologie du Conte, 1976) va commencer par identifier dans le conte une trame formelle unique : tous les contes étudiés par l'auteur peuvent se décomposer éléments susceptibles de s'inscrire dans une séquence immuable, formée de trente-et-un d'épisodes seulement, toujours les mêmes, toujours organisés dans le même ordre, même si dans un conte donné tous ne sont pas présents à la fois. Voici quelques-uns de ces éléments : 
I. Un des membres de la famille s'éloigne de la maison.
II. Le héros de fait signifier une interdiction.
III. L'interdiction est transgressée.
...
XII. Le héros subit une épreuve, un questionnaire, une attaque, etc. qui le préparent à la réception d'un objet ou d'un auxiliaire magique.
XIII. Le héros réagit aux actions du futur donateur.
XIV. L'objet magique est mis à la disposition du héros.
...
XX. Le héros revient.
XXI. Le héros est poursuivi.
XXII. Le héros est secouru.
...
XXIX. Le héros reçoit une nouvelle apparence.
XXX. Le faux héros ou l'agresseur est puni.
XXXI. Le héros se marie et monte sur le trône.
Le squelette de tous les contes une fois mis au jour, il restait encore à comprendre comment jouent entre elles les articulations. C'est la tâche à laquelle se sont attelé les successeurs de Propp, à commencer par Claude Lévi-Strauss, qui sauront aussi faire fructifier cette découverte en l'étendant considérablement, et en l'appliquant en particulier à l'étude des mythes. Aujourd'hui, le reflux des vagues psychanalytiques et structuralistes  a libéré un territoire où les traces des anciennes pistes n'étaient pas toujours effacées, mais aussi d'autres pistes pouvaient encore être parcourues. Sans doute  "le contexte de l'énonciation". La littérature orale est une interacttion sociale. On ne peut séparer le conte du conteur, et de son public. Le conte définit un moment de la vie sociale. Le conte populaire, de ce point de vue, se démarque du conte littéraire.
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Dictionnaire Le monde des textes
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