 |
Clélie ,
fameux roman
de Mlle de Scudéry, publié en 1656.
C'est là que se trouve une conception allégorique qui eut
alors un grand succès, le Pays de Tendre, dont la carte n'est pour
nous qu'un jeu puéril, mais était pour les initiés
une analyse de l'amour ingénieusement figurée :
La
Carte du Tendre.
Qui n'a entendu parler de la Carte
de Tendre? Mais qui la connaît? Elle n'existe plus que dans un
très petit nombre de bibliothèques et de collections d'estampes.
Il est vrai qu'à ne la considérer que sous le rapport du
goût, elle mérite sa mauvaise fortune : sa rareté est
aujourd'hui à peu près son seul titre.
Cependant il faut se souvenir qu'elle a
fait époque dans notre histoire littéraire; elle caractérise
une veine spirituelle. Mais égarée, du dix-septième
siècle elle résume, pour ainsi dire, une école. En
ce sens, elle n'est pas indigne d'un coup d'oeil. Après l'avoir
un moment parcourue, on en aura du moins une idée nette toutes les
fois qu'il y sera fait allusion.
Peu de temps après la dispersion
de la société de l'hôtel Rambouillet, il se forma autour
de Madeleine de Scudéry une réunion
littéraire qui ne tarda pas à acquérir une grande
célébrité. C'était le samedi que se rassemblaient
chez elle les beaux esprits de l'époque, au nombre desquels on comptait
Sarrasin, Conrart, Pellisson, le duc de Saint-Aignan, Godeau, etc., qui
tous avaient pris des surnoms tirés le plus souvent des romans alors
à la mode. Rien ne peut mieux donner une idée du langage
sophistiqué et contourné qui était presque de rigueur
dans ces réunions que les ouvrages de mademoiselle de Scudéry.
L'un de ses romans, Clélie, 10 vol. in-8, renferme entre
autres une description d'un pays allégorique, le pays de Tendre,
que Boileau a ridiculisé dans ses Héros
de roman. C'est du premier volume de Clélie que nous
avons extrait la carte de ce pays, et la description qui en est faite par
le cavalier Célère à la princesse des Léontins.

"La première
ville située au bas de la carte est Nouvelle-Amitié. Comme
on peut avoir de la tendresse par trois causes différentes, ou par
une grande estime, ou par reconnaissance, ou par inclination, on y a établi
trois villes de Tendre sur trois rivières qui portent ces trois
noms, et on a fait aussi trois routes différentes pour y aller.
Si bien que comme on dit Cumes
sur la mer d'Ionie
et Cumes sur la mer Thyrrène, ont dit aussi Tendre-sur-Inclination,
Tendre-sur-Estime, et Tendre-sur-Reconnaissance. Cependant, comme Clélie
a présupposé que la tendresse qui naît par inclination
n'a besoin de rien autre chose pour être ce qu'elle est, elle n'a
mis nul village le long des bords de cette rivière, qui va si vite,
qu'on n'a que faire de logement le long de ses rives pour aller de Nouvelle-Amitié
à Tendre. Mais pour aller de Tendre-sur-Estime il n'en est pas de
même; car Clélie a ingénieusement mis autant de villages
qu'il y a de petites et de grandes choses qui peuvent contribuer à
faire naître par estime cette tendresse dont elle entend parler.
En effet, vous voyez que de Nouvelle-Amitié on passe à un
lieu qu'on appelle Grand-Esprit, parce que c'est ce qui commence ordinairement
l'estime. Ensuite vous voyez ces agréables villages de Jolis-Vers,
de Billets-Galants et de Billets-Doux, qui sont les opérations les
plus ordinaires du grand esprit dans les commencements d'une amitié.
Ensuite, pour faire un plus grand progrès dans cette route, vous
voyez. Sincérité, Grand-Coeur, Probité, Générosité,
Respect, Exactitude; et Bonté, qui est tout contre Tendre. Après
cela il faut retourner à Nouvelle-Amitié pour voir par quelle
route, on va de là à Tendre-sur-Reconnaissance. Voyez donc,
je vous prie, comment il faut aller d'abord de Nouvelle-Amitié à
Complaisance, ensuite à ce petit village qui se nomma Soumission,
et qui en touche un autre fort agréable qui s'appelle Petits-Soins.
De là il faut passer par Assiduité, et à un autre
village qui s'appelle Empressement, puis à Grands-Services; et pour
marquer qu'il y a peu de gens qui en rendent de tels, ce village est plus
petit que les autres. Ensuite il faut passer à Sensibilité.
Après il faut, pour arriver à Tendre, passer par Tendresse.
Ensuite il faut aller à Obéissance, et enfin passer à
Constante-Amitié, qui est sans doute le chemin le plus sûr
pour arriver à Tendre-sur-Reconnaissance. Mais comme il n'y a pas
de chemin où l'on ne se puisse égarer, Clélie a fait
que si ceux qui sont à Nouvelle-Amitié prenaient un peu plus
à droite ou un peu plus à gauche, Ils s'égareraient
aussi; car si, au partir de Grand-Esprit, on allait à Négligence,
qu'ensuite, continuant cet égarement, on allât à Inégalité,
de là à Tiédeur, à Légèreté
et à Oubli, au lieu de se trouver à Tendre-sur-Estime, on
se trouverait au lac d'Indifférence, qui par ses eaux tranquilles
représente sans doute fort juste la chose dont il porte le nom en
cet endroit. De l'autre côté, si au partir de Nouvelle-Amitié
on prenait un peu trop à gauche, et qu'on allât à Indiscrétion,
à Perfidie, à Orgueil, à Médisance ou à
Méchanceté, au lieu de se trouver à Tendre-sur-Reconnaissance,
on se trouverait à la mer l'Inimitié, où tous les
vaisseaux font naufrage. La rivière d'Inclination se jette dans
une mer qu'on appelle la mer Dangereuse; et ensuite, au-delà de
cette mer, c'est ce que nous appelons Terres inconnues, parce qu'en effet
nous ne savons point ce qu'il y a. "

A peine cette relation eut-elle paru qu'elle
fit jeter des cris d'admiration aux amis de Madeleine
de Scudéry, et l'évêque de Vence, Godeau, s'empressa
d'envoyer à l'auteur une pièce de vers commençant
ainsi :
Enfin
j'ai vu l'admirable Clélie,
Et
cette carte si jolie,
Si
belle, si galante et si pleine d'esprit,
Qu'à
peine fut-elle achevée,
Que
le tyran des coeurs, Amour, par coeur l'apprit...
Le succès de
cette carte, dont Chapelain avait, dit-on,
donné l'idée à mademoiselle de Scudéry mit
en verve une foule de beaux esprits, et l'on vit circuler dans les salons
des cartes allégoriques sur toute sorte de sujets.
Chevreau,
écrivant, le 15 juillet 1656, à Saint-Amant, commençait
ainsi sa lettre :
"S'il vous prend
envie, monsieur, de faire la carte du pays de la Raison, ne l'étendez
pas généralement au-deçà de la rivière
de Loire..."
En 1669, trois ans après la première
édition de Clélie, l'abbé d'Aubignac
fit, paraître in-12; Histoire du temps, ou relation du royaume
de la coquetterie; extraite du dernier voyage des Hollandois aux Indes
du Levant. La publication de cet ouvrage, réellement antérieur
à Clélie brouilla l'abbé avec mademoiselle de Scudéry,
qui crut y voir un plagiat de sa carte de Tendre.
Parmi les ouvrages du même genre
qui parurent à cette époque, nous ne devons pas oublier de
mentionner une satire très vive, dirigée contre les Jansénistes,
et publiée en 1661), in-8°, par Zacharie, qui jugea prudent
de se cacher sous le nom de Louis Fontami, sieur de Saint-Marcel. Elle
est-intitulée : La relation du pays de Jansénie, où
il est traité des singularités qui s'y trouvent et des moeurs
des habitants. (M.P.). |
|