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Le Bouclier d'Enée

Bouclier d'Enée. - A l'imitation d'Homère (le XVIIIe livre de l'Iliade), Virgile fait fabriquer pour son héros une armure par Vulcain. La description du bouclier d'Enée n'est, autre chose qu'un hommage adressé à Auguste, et les scènes; que ce bouclier représente sont des tableaux adulateurs, entremêlés des fastes de Rome, et auxquels le héros n'aurait rien compris, puisqu'ils sont pris dans l'histoire de ses descendants. On n'y voit aucune de ces scènes de la nature qui ont tant de charmes dans les descriptions d'Homère et d'Hésiode (Le Bouclier d'Héraclès).

Le comte de Caylus l'a reconstitué dans le VIIe volume des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. (B.).


Virgile

Extrait du chant VIII de l'Enéide

Près des rivages de Sicile, s'élève Lipari, l'une des Éoliennes, île escarpée, aux rochers fumants. Sous ces rochers, une caverne est creusée pour les fournaises des Cyclopes. Comme l'Etna, ces antres tonnent : ils retentissent sans cesse du gémissement de l'enclume sous les coups des marteaux; les étincelles du fer brûlant volent et pétillent dans ces cavités, et le feu haletant rugit dans les fournaises. C'est la demeure de Vulcain, et cette terre se nomme Vulcanie. Là, du haut Olympe, descend le dieu du feu. Dans cette vaste caverne, les Cyclopes Brontès, Stérope, Pyracmon, les membres nus, assouplissent le fer. Entre leurs mains était un de ces foudres que du sommet des cieux souvent le père du dieu lance sur la terre; une partie était achevée, et l'autre encore informe : ils avaient uni trois rayons de grêle entrelacés, trois rayons de nuages pluvieux, et trois d'un feu brillant et de vents à l'aile rapide. Alors ils joignaient à leur ouvrage le bruit horrible, l'épouvante, et le courroux des feux vengeurs. D'autres Cyclopes se hâtaient de forger pour Mars le char d'airain aux roues rapides, dont le bruit éclatant excite les guerriers et les cités. D'autres polissaient à l'envi, sur l'horrible égide de Pallas (arme de sa fureur), les serpents écaillés d'or, et les couleuvres qui, sur la poitrine de la déesse, entrelacent leurs replis, et la tête tranchée de la Gorgone, portant la mort dans ses regards.
« Éloignez-vous, dit Vulcain , emportez ces oeuvres inachevées. Cyclopes, fils de l'Etna, un autre travail exige votre ardeur. Que des armes soient forgées pour un héros terrible! Maintenant toutes vos forces, maintenant vos mains diligentes, maintenant toute la dextérité de votre art. Hâtez-vous, point de retard. » 
Il n'en dit pas plus; et soudain tous se précipitent. Le Sort leur distribue un égal labeur; des ruisseaux d'airain et d'or coulent. Le fer meurtrier, dans la vaste fournaise se liquéfie. Ils forment un immense bouclier, qui seul s'opposera à toutes les flèches des Latins. Sur son orbe, sept orbes s'étendent. Des Cyclopes, dans d'énormes soufflets, attirent et refoulent l'air : d'autres trempent dans l'eau l'airain frémissant. Des coups redoublés sur l'enclume l'antre gémit. Ceux-ci , réunissant leurs efforts, avec une peine infinie lèvent leurs bras qui retombent en cadence , et de la tenaille mordante ils retournent la masse embrasée.

[...]

Cependant Vénus, la blanche déesse, entre les nuages de l'éther apportant ses dons, est descendue; elle aperçoit son fils, qui dans le vallon solitaire s'était retiré, non loin de la fraîcheur du fleuve; elle se découvre à sa vue, et lui parle en ces mots

« Voilà les dons promis, et achevés par l'art de mon époux; désormais n'hésite plus, mon fils, à provoquer au combat ni les superbes Laurentins, ni l'ardent Turnus. » 
A ces mots Cythérée donne un baiser a son fils, et dépose sous un chêne ses armes resplendissantes.

Énée, joyeux de l'honneur d'un semblable présent, ne peut se rassasier de le contempler et de le parcourir de ses avides regards : il admire, tourne dans ses mains, pose sur ses bras ce casque à la terrible aigrette, vomissant des flammes; cette épée foudroyante, cette cuirasse d'un impénétrable airain, teinte de sang, vaste, semblable à une nuée d'azur qui, embrasée des rayons du soleil, au loin les réfléchit. Il admire ses brillants cuissards, où l'argent pur se mêle à l'or flexible, et la lance, et surtout le bouclier, dont le travail est inénarrable.

N'ignorant ni les oracles ni les événements des âges futurs, le dieu du feu avait empreint sur ce bouclier les destins de l'Italie et les triomphes des Romains. Là paraissait toute la lignée future descendue d'Ascagne, et la série de leurs guerres opiniâtres. Au fond de l'autre verdoyant de Mars, une louve, récemment mère, s'étendait; autour de ses mamelles deux enfants jumeaux se suspendaient en jouant, et sans effroi suçaient leur nourrice; elle, retournant la tête d'un et d'autre côté, les caressait, et de sa langue assouplissait leurs membres.

Non loin on voit Rome, et les Sabines, enlevées contre le droit des peuples, dans une vaste enceinte au milieu des grands jeux du cirque. Tout à coup une guerre nouvelle s'élève entre les sujets de Romulus et le vieux Tatius et les sévères Sabins. Bientôt entre eux déposant les combats, les deux rois armés, devant l'autel de Jupiter, debout et la coupe à la main, cimentent leur alliance en immolant une laie. Non loin de là des chars attelés de quatre chevaux, et roulant en sens contraire, dispersent les membres de Métirus (Albain, que ne restais-tu fidèle à tes serments!). Tullus traînait à travers la forêt les entrailles de cet homme imposteur, et les buissons épars dégouttaient de son sang; ailleurs Porsenna ordonne aux Romains de recevoir Tarquin, qu'ils ont chassé , et par de nombreux. assiégeants il presse la ville , et les descendants d'Enée se précipitent au combat pour la liberté. Voyez ce roi s'indignant et menaçant à la fois; tandis que Coclès devant lui ose rompre le pont du Tibre, et qu'échappant à ses fers brisés Clélie nage à travers le fleuve! 

Au sommet du bouclier, Manlius, gardien de la roche Tarpéienne, debout devant le temple, défend le haut Capitole. Là d'un chaume récent se hérisse le palais de Romulus. Ici une oie aux ailes d'argent voltige sous les portiques dorés, elle signale les Gaulois devant les portes; ils étaient là, les Gaulois, à travers lés buissons; ils avançaient, surprenaient la citadelle, protégés par la faveur d'une nuit épaisse; leurs chevelures et leurs vêtements sont façonnés avec l'or, leurs saies sont rayées de lignes brillantes, et leur cou blanc comme le lait est ceint d'un collier d'or. Chacun de ces guerriers brandit dans ses mains deux javelots des Alpes, et de longs boucliers couvrent tout leur corps.

Ici sont représentés les Saliens bondissant en cadence, et les Luperques nus, et les flamines à la houppe de laine, et les boucliers tombés du ciel. Ici les chastes Romaines, sur des chars mollement suspendus, conduisaient dans Rome les images sacrées. Loin de là, on voit les demeures du Tartare, et le profond palais de Pluton , et les supplices des criminels. Là c'est toi, Catilina, tremblant devant les Furies, suspendu sous le rocher qui te menace. Plus loin est la retraite des justes, et Caton leur donne des lois.

Entre ces merveilles, dans un relief d'or, se gonfle une vaste mer : mais ses plaines écumaient de flots d'albâtre; des dauphins d'un clair-argent se jouaient en cercle; de leurs queues ils fouettaient l'onde et fendaient les vagues. Au centre, deux flottes aux. proues d'airain représentent le combat d'Actium; tout est préparé pour la lutte de Mars : vous verrez tout Leucate embrasé, et les flots étincelants d'or. D'un côté, entraînant au combat l'Italie, le sénat, le Peuple, les pénates et les grands dieux, César Auguste apparaît debout sur sa poupe élevée; de ses regards joyeux jaillissent des flammes, et l'astre paternel brille sur sa tête. De l'autre côté, Agrippa, secondé par les vents et les dieux, terrible, anime son armée; et l'insigne superbe du triomphe, la couronne rostrale, éclate sur son front.

Du côté opposé, entouré d'auxiliaires barbares, aux armes variées, Antoine, des rives de la mer Rouge, et des lieux où naît l'Aurore, victorieux, entraîne avec lui l'Égypte, les forces d'Orient, et jusqu'aux peuples de la Bactriane; il est suivi, ô crime! par une épouse égyptienne. A la fois se précipitent les deux flottes; toute la mer écumante s'entrouvre sous les rames tranchantes et les rostres à trois dents. On s'élance vers la haute mer; vous croiriez voir flotter les Cyclades arrachées, les hautes montagnes se heurter contre les montagnes. Tout s'entrechoque, cette masse d'hommes et de poupes immenses, les étoupes embrasées; les traits d'acier ailés sont semés par d'innombrables mains, et d'un carnage nouveau les champs de Neptune se rougissent. Au milieu de ses vaisseaux une reine enflamme les guerriers au son du sistre égyptien, et n'aperçoit pas encore les deux serpents qui la menacent. Des monstres, dieux de toute espèce, et l'aboyant Anubis, tiennent leurs traits dirigés contre Neptune, contre Vénus et Minerve. Mars, ciselé sur le fer, se déchaîne au milieu du combat; les cruelles Furies fondent du haut des airs; et la Discorde, triomphante, traîne sa robe en lambeaux, et Bellone la suit avec son fouet ensanglanté.

Apollon, au sommet de son temple d'Actium, regarde, et tend son arc. Frappés d'une égale terreur, Égyptiens, Indiens, Arabes, Sabéens, tous se retournent et fuient. On voit la reine elle-même faire tendre la voile aux vents qu'elle invoque, et s'empresser de faire relâcher les cordages. Le dieu du feu l'a représentée déjà pâle de sa mort future, et fuyant à travers le carnage, emportée par les Zéphyrs et les ondes; devant sa fuite apparaît un colosse immense : c'est le Nil gémissant; il ouvre son vaste sein, tous les plis de sa robe, ses flancs d'azur, et, dans ses humides cavernes, il appelle et recueille les vaincus.

Mais César, par un triple triomphe ramené dans les murs de Rome, consacrait aux dieux de l'Italie ses voeux immortels. Trois cents temples pompeux s'élèvent dans Rome. Les chemins retentissent des acclamations de la joie et des jeux; dans tous les temples, devant tous les autels, s'élèvent en choeur les chants des mères, et sur le sol du sanctuaire s'étendent des taureaux immolés. Lui-même le vainqueur, siégeant au seuil éclatant du brillant Apollon, examine les tributs des nations, et les suspend aux superbes portiques. Devant lui marche une longue file de nations vaincues, aussi diverses de langage que de coutumes, d'armes et de vêtements. ici Vulcain avait reproduit les peuples nomades et les Africains à la tunique flottante; ici les Lélèges, les Cariens et les Gélons, armés de flèches. Là déjà l'Euphrate roulait ses ondes plus dociles; là les Morins, habitants des extrémités de la terre, le Rhin bicornu, et les Dahes indomptés, et l'Araxe indigné du pont qui l'asservit.

Tels sont les dons maternels qu'Enée admire sur le bouclier de Vulcain; il admire les grandes choses qu'il ignore et dont l'image le réjouit ; il emporte à son bras et la gloire et les destins de ses neveux. (Virgile, Enéide, extraits du chant VIII).

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