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Apocryphes

Ecrits apocryphes (du grec apo, hors, et kruptô, je cache) signifiait, chez les Anciens, tout écrit gardé secrètement et dérobé à la connaissance du public. Dans le sens moderne, apocryphe se dit d'une histoire, d'une nouvelle, d'un fait dont la vérité est douteuse, d'un livre dont l'auteur est inconnu ou supposé, et dont l'autorité est suspecte. Dans la Bible, les livres apocryphes sont ceux auxquels on n'attribue pas une origine divine ou révélée, et qui, sans être entièrement faux, ne peuvent être invoqués comme règle en matière de religion et de morale.

Parmi les livres apocryphes de l'Antiquité, on cite les fragments de Sanchoniathon, les Annales d'Égypte attribuées à Toth, les écrits attribués à Hermès Trismégiste, les Vers dorés de Pythagore, les Livres sibyllins, les Poésies orphiques, les fragments d'auteurs anciens publiés par Annius de Viterbe. Le plus célèbre des livres apocryphes est le traité Des trois Imposteurs.

Voltaire, pour n'être point inquiété, publia beaucoup d'écrits sous de noms supposés (le P. l'Escarbotier, Risorius, Covelle, Jérôme Carré, Mamaki, Amabed, Beaudinet, Lamponet), ou en empruntant ceux de personnages réels (l'abbé Bignon, dom Calmet, le docteur Akakia, Hume, Bolingbroke, le curé Meslier, le P.Quesnel). De même, le baron d'Holbach mit son Système de la nature sous le nom de Mirabaud. (B.).

Livres apocryphes de l'Ancien Testament.
En outre des livres que les Juifs ont jugés dignes d'être rangés dans la collection de leurs écritures saintes (Bible), ils entouraient de respect un certain nombre d'ouvrages, dont plusieurs ont été introduits dans la traduction grecque des Septante et, par suite, dans la Vulgate. Ces oeuvres ne jouissaient pas du même crédit que les oeuvres proprement canoniques; mais elles venaient immédiatement après. On les désigne parfois du nom de deutéro-canoniques, c. -à-d. canoniques au second degré, de livres apocryphes ou cachés, ce qui signifie des ouvrages dont l'authenticité n'est pas absolument démontrée, enfin de pseudépigraphes, quand l'auteur réel s'est dissimulé sous le nom d'un personnage fictif. Nous donnerons dans le présent article l'indication des différents livres qui forment le complément naturel de la Bible hébraïque, en renvoyant pour la plupart aux articles spéciaux qui leur sont consacrés. Il faut encore noter que les Septante et la Vulgate présentent quelques-uns des livres du canon hébreu avec des additions importantes, qui les modifient sensiblement. Nous indiquerons également ces additions. 

Dans les traductions de la Bible faites sur les originaux hébreux, les livres deutéro-canoniques sont placés à part, comme font les protestants; au contraire, dans la traduction des Septante et dans la Vulgate, ils sont intercalés entre les autres écrits sans distinction. On a, entre différentes confessions chrétiennes et en un temps déjà quelque peu éloigné, beaucoup discuté sur la valeur des Apocryphes de l'ancien Testament. Cependant les recherches  menées depuis un siècle et demi en ont augmenté le nombre en retrouvant des textes depuis longtemps perdus ou en permettant de corriger ceux que l'on ne possédait que sous une forme défectueuse. Aujourd'hui, l'ensemble de ces écrits est considéré comme une source d'une valeur inestimable pour l'histoire, la religion, la philosophie et la littérature juives dans les deux derniers siècles avant l'ère chrétienne et pour les commencements de celle-ci.

I. Premier livre des Maccabées. Livre qui rapporte l'insurrection juive sous Antiochus Epiphane et les événements qui suivirent immédiatement.

 II Second livre des Maccabées. Ecrit qui rapporte l'ensemble de l'insurrection avec un certain nombre de pièces complémentaires.

Ill. Troisième livre des Maccabdes. Sorte de roman patriotique rapportant des persécutions exercées par Ptolémée Philopator sur les Juifs d'Egypte et auxquelles ceux-ci échappent merveilleusement.

V. Quatrième livre des Maccabées. Traité philosophique, attribué autrefois à tort à l'historien Josèphe et qui préconise l'empire de la raison sur les passions en vantant, entre autres, la constance des martyrs dits Maccabées, qui n'ont d'ailleurs aucun rapport avec la famille hasmonéenne. 

II est traité de ces quatre ouvrages à la page sur les Livres des Maccabées.

V. Ecclésiastique ou Sagesse de Jésus, fils de Sirac, d'où, sous une forme abrégée , le Siracide, recueil de préceptes moraux (V. Ecclesiastique). 

VI. Sapience de Salomon, recueil de philosophie morale, placé, selon l'usage du pseudonymat, sous le nom de Salomon (V. Sapience).

VII, Tobie, roman ou conte moral qui fait l'éloge des vertus de famille (V. Tobie). 

VIII. Judith, roman ou conte patriotique, exaltant une merveilleuse délivrance amenée par le courage d'une jeune et belle veuve juive (V. Judith). 

IX. Baruch, écrit de peu d'étendue, attribué au secrétaire et compagnon du prophète Jérémie, lequel fait mention de lui à différentes reprises. Le compagnon du prophète se trouve en Babylonie avec les déportés. Le livre, après une mise en scène, comprend des parties assez hétérogènes, une confession des péchés avec supplications mise dans la bouche des Juifs, un discours à lsraél vantant l'excellence de la sagesse divine, contenue dans la loi, puis des exhortations et des promesses. Le livre, il va sans dire, est pseudépigraphe. Certaines parties paraissent dater du IIe siècle avant notre ère.

 X. Lettre de Jérémie, écrit pseudépigraphe, consistant en des exhortations contre l'idolâtrie et qui est joint fréquemment au livre de Baruch, dont la Lettre de Jérémie forme alors le chapitre VI.

XI. Troisième livre d'Esdras, le même qui, ailleurs, est indiqué comme Esdras I, et qui est tout simplement une traduction grecque de l'Esdras canonique avec quelques additions, dont la plus curieuse est une sorte d'apologue moral, relatant une conversation entre les pages du roi Darius, qui se termine par l'éloge de la vérité. 

XII. Quatrième livre d'Esdras (V. Apocalypses juives).

XIII. Prière de Manassé, pseudépigraphe mettant en scène le roi du même nom lors de son prétendu repentir.

XIV. Additions au livre de Daniel, consistant dans le cantique des trois jeunes gens dans la fournaise, dans l'histoire de Bel et du Dragon, et dans l'histoire de Suzanne (V. Daniel). 

XV. Additions au livre d'Esther (V. Esther). 

XVI, XVII, XVIII, XIX. Livre d'Hénoch, Apocalypse de Baruch, Livre des Jubilés, Assomption de Moïse (V. Apocalypses juives). 

XX. Psaumes de Salomon. Voyez-en le texte dans Fritzsche, Libri V. T. pseudepigraphi selecti. Ces Psaumes, au nombre de dix-huit, en tête desquels se lit nom de Salomon, semblent avoir été écrits primitivement en hébreu ou en araméen; dont le texte grec que nous possédons aujourd'hui ne serait, en ce cas, que la traduction. L'extrême parenté d'idées et d'expressions qui règne d'un bout à l'autre de ce court recueil écarte l'idée, soit d'un remaniement un peu considérable, soit de la collaboration de plusieurs auteurs. Ces psaumes, d'après leur propre contenu, sont nés à l'occasion et sous l'impression de l'attaque d'un prince païen, qui venait de renverser les fortes murailles de Jérusalem, de fouler aux pieds et de souiller le sanctuaire avec ses légions, d'emmener en captivité une grande quantité des habitants et de jeter l'épouvante parmi les vrais adorateurs de Dieu. L'auteur voit dans ces épreuves le châtiment que le peuple a mérité par ses péchés. Il fait pénitence pour la chute de ses compatriotes et demande à Dieu leur grâce. Après avoir humblement reconnu que ces châtiments sont l'effet de la justice divine, il oppose les hommes pieux aux pécheurs; sa vue se porte successivement sur les maux du présent et sur l'avenir glorieux qu'Israël saura mériter par son retour à Dieu. Ces traits nous reportent, estiment les critiques les plus autorisés, aux années qui suivirent la prise de Jérusalem par Pompée; d'autres critiques font remonter l'origine du livre aux persécutions d'Antioche Epiphane.

L'on pourrait facilement allonger cette liste, déjà considérable; cependant dans ce qui précède nous avons donné l'essentiel. Les livres deutéro-canoniques ou apocryphes au sens restreint du mot sont : I et II Maccabées, Ecclésiastique, Sapience, Tobie, Judith et Baruch (avec épître à Jérémie), à quoi il faut joindre les additions à Daniel et à Esther.  Ed. Reuss les a tous traduits et commentés dans sa Bible, en les entourant de toutes les indications propres à établir leur sens et leur véritable caractère. Il y a même joint les parties originales de III Esdras, III Maccabées et la Prière de Manassé. (M. Vernes).

Apocryphes du Nouveau Testament. 
Les Bibles admises dans l'Eglise grecque, l'Eglise latine et les Eglises protestantes, ne présentent aucune différence foncière relativement au Nouveau Testament; elles réunissent sous ce nom les mêmes éléments : Evangiles, selon Saint Matthieu, selon Saint Marc, selon Saint Luc, selon Saint Jean; - Actes des Apôtres ; - Epîtres, treize portant le nom de Saint Paul, épître aux Romains, 2 épîtres aux Corinthiens, épître aux Galates, épître. aux Ephésiens, épître aux Philippiens, épître aux Colossiens, 2 épîtres aux Thessaloniciens, 2 épîtres à Timothée, épître à Tite, épître à Philémon; - Epître aux Hébreux; - Epître de Saint Jacques ; - 2 épîtres de Saint Pierre; - 3 épîtres de Saint Jean; - Epître de Saint Jude - Apocalypse de saint Jean . - On trouvera à la page Canon du Nouveau Testament, comment cette collection ou plutôt cette sélection s'est formée et comment elle a acquis le crédit dont elle jouit. Les livres qu'elle comprend sont appelés Canoniques, parce que leur authenticité est consacrée par la tradition plus ou moins constante de l'Eglise et par des décisions formelles des autorités hiérarchiques, et parce qu'ils doivent servir de règle à la foi des chrétiens. En imitation de ce qui se pratiquait pour le canon de l'Ancien Testament, mais en altérant un peu, pour ce cas, la signification du mot, on a rejeté, sous le nom d'Apocryphes, certains écrits dont le titre, la matière et l'origine prétendue se rapportent à l'âge apostolique, et qui affectent une valeur pareille à celle des livres canoniques. Saint Augustin dit qu'ils ont été appelés ainsi, parce que leur origine est occulte et leur contenu fabuleux. 

La production de cette littérature résulte de deux causes fort différentes : d'une part, la culture catholique  d'autre part, la culture sectaire et la culture hérétique. Les documents canoniques sont limités à une période très courte de la vie du Christ; sur le reste, de même que sur la vie et les actes de ceux qui furent associés à son oeuvre et à son histoire, ils se montrent singulièrement sobres de renseignements. La pensée du peuple, curieuse d'images et de récits, avide de démonstrations miraculeuses pour les choses qu'elle veut croire, ne pouvait s'accommoder de cette sobriété : il lui fallait, à défaut d'histoire, des mythes et des légendes. Avant de produire les légendes des autres saints, cet instinct opéra sur les personnages de l'Evangile, en vertu des mêmes causes, suivant les mêmes procédés et avec une merveilleuse inconscience. Les apocryphes qui ont été composés sous cette inspiration, faits et refaits par diverses générations, revus, corrigés et généralement fort augmentés, ont exercé une action puissante sur l'art et la littérature, sur toutes les conceptions religieuses des siècles catholiques. L'Eglise elle-même y a fait de larges emprunts pour son culte, sa liturgie et ses dogmes. De leur côté, les chrétiens judaïsants, les sectaires et les hérétiques, surtout les gnostiques, obéissaient à une tendance également naturelle et se conformaient à un usage fort commun de leur temps, en mutilant, interpolant, contrefaisant où supposant des documents primitifs, pour placer leurs pratiques, leurs superstitions et leurs spéculations sous un patronage vénéré : entreprise facile d'ailleurs à une époque où, non seulement il n'y avait ni nomenclature, ni recueil officiel des écrits du Nouveau Testament, mais où la tradition de l'Eglise n'était pas même formée unanimement sur le nombre et l'authenticité de tous.

Les Apocryphes embrassent, tout en l'étendant, le domaine du Nouveau Testament: on suit ordinairement, pour les classer, la division adoptée dans le recueil canonique, Evangiles, Actes, Epîtres, Apocalypses :

Evangiles
Fabricius en compte une soixantaine, nombre qui peut être réduit à cause des doubles noms :

Protevangelium Jacobi; - Evangelium pseudo-Matthaei, sive liber de ortu beatae Mariae et infantia Salvatoris ; - Ev. de nativitate Mariae ; - Historia Josephi, fabri lignarii, (histoire de Joseph le charpentier); -Ev. Thomae, oeuvre gnostique; - Ev. Infantiae arabicum, en usage chez les nestoriens, les chrétiens de Saint Thomas et l'Eglise copte ; - Ev. Nicodemi, formé de la réunion de deux écrits différents : Gesta Pilati et Descensus Christi ad in, feros; - Anaphora Pilati. 
Ces productions ont été rangées, non d'après leur âge, mais approximativement d'après la série chronologique des matières qu'elles contiennent. Toutes ont été conservées sous des formes diverses. 

Des Apocryphes qui suivent il ne reste que des fragments ou seulement le titre. Nous les énumérons suivant l'ordre alphabétique, pour ne pas entrer dans les développements que nécessiterait une classification plus rationnelle; d'ailleurs les désignations de plusieurs en attestent, sans qu'il soit besoin de les signaler, l'origine et la destination sectaires ou hérétiques : 

Evangelium secundum Aegiptios; - Ev. .Aeternum; - Ev. Andreae; - Ev. Appellis; - Ev. Duodecim Apostolorum; - Ev. Barnabae; - Ev. Bartholomoei; - Ev. Basilidis; - Ev. Cerinthi; - Ev. Ebionitarum; -Ev. Evae; - Ev. secundum Hebraeos; - Ev. Jacobi majoris; - Ev Johannis de transitu Mariae ; - Ev. Judae Iscariotes ; - Ev. Leucii; - Ev. Luciani; Ev. Manichoeorum, comprenant deux livres, Évangile de vie et Evangile du boisseau ; - Ev. Marcionis; - Mariae interrogationes majores et minores; - Ev. Matthiae; Narratio de legali Christi Sacerdotio; - Ev. Perfectionis sive veritatis; - Ev. Petri ; - Ev. Philippi; - Ev. Simonitarum;- Ev. secundum Syros; - Diatessaron Tatiani; - Ev. Taddaei; - Ev. Valentini.
Actes. 
La plupart ont été reproduits dans les légendes des saints : 
Acta Petri et Pauli; - Ac. Pauli et Theclae; - Ac. Barnabae; - Ac. Philippi; - Ac. Philippi in Hellade ; - Ac. Andreae; - Ac. Andreae et Matthiae in orbe Anthropophagarum; - Ac. et martyrium Matthoei; - Ac. Thomae; - Consummatio Thomae; - Martyrium Bartholomaei; - Ac. Taddaei ; - Ac. Johannis; - Ac. Petri et Andreae.
Epîtres
Cette série ne comprend pas seulement des lettres attribuées aux Apôtres, mais aussi des lettres écrites par le Christ et la vierge Marie. Des missives de ce genre ont apparu à toutes les époques; nous ne mentionnons que celles qui se rapportent au siècle apostolique : 
Epistola Abgari ad Christum; - Ep. Christi ad Abgarum ; - Ep. Mariae ad Ignatium ; - Duo Ep. Petri ad Jacobum; - Ep. Pauli ad Laodiceos; - Correspondance entre Paul et Sénèque, comprenant huit lettres du philosophe et six lettres de l'apôtre; - Lettres entre Paul et les Corinthiens, conservées en langue araméenne et publiées pour la première fois en 1715.
Apocalypses
Diverses contrefaçons de l'Apocalypse de saint Jean et de plus : 
Apocalypsis Petri; - Revelationes Petri apostoli; - Ap. Pauli; - Anabaticum Pauli : ces deux livres racontent le ravissement de Paul au troisième ciel; - Ap. Thomas; - Ap. Stephani. Une Apocalypse de Barthélémy, et la Descente de la vierge Marie aux enfers. (E.-H. Vollet).
Histoire littéraire.
On peut envelopper sous l'appellation commune d'apocryphes, en histoire littéraire et en bibliographie : 
1° des ouvrages dont le contenu est plus ou moins authentique, douteux ou même faux, quoique le titre et l'auteur en soient assurés et certains; 

2° des ouvrages, quel qu'en soit d ailleurs le contenu, dont l'auteur est feint ou supposé; 

3° des ouvrages dont il n'a jamais existé que le titre, et dont ainsi la titre, le contenu et l'auteur sont également imaginaires. 

Ces distinctions, très générales, comporteraient plus d'une sous-distinction, chacun de ces genres de nombreuses espèces : on se rappellera, pour s'en faire une idée, que de cette matière des Supercheries littéraires Quérard n'a pas pu se tirer à moins de plusieurs gros volumes. Encore n'y a-t-il guère traité que des apocryphes de la littérature française, et même des plus récents seulement. Ce serait donc vouloir être infini que de prétendre, en quelques colonnes, être complet sur le sujet et surtout, en même temps que de nos apocryphes, si l'on voulait parler aussi de ceux des autres littératures, anciennes ou modernes. C'est pourquoi, nous bornant à la littérature française, il suffira, chemin faisant, de poser quelques principes sûrs et d'en montrer quelques applications.

I. - Il serait excessif et même ridicule de dire que nous ne connaissons que depuis le milieu du XIXe siècle les Pensées de Pascal, les Lettres de Mme de Sévignéé, ou les Sermons de Bossuet. Cependant il est vrai que jusque là on ne les avait pas lus dans leur texte authentique et que, par conséquent, on en peut considérer les plus anciennes éditions comme apocryphes dans une certaine mesure. Pour apprécier exactement cette « certaine nesure ", on comparera, si l'on veut, la première édition des Pensées, celle de 1670, avec l'édition devenue classique de Ernest Havet (Paris, 1852); les éditions des Lettres de Mme de Sévigné données par chevalier Perrin, et notamment celle de 1754, avec l'édition de Monmerqué, dans la collection des Grands Ecrivains de la France (Paris, 1862); et la première édition des sermons de Bossuet, celle de 1772, avec l'édition de Lachat (Paris, 1862). Une comparaison non moins intéressante serait celle de la première édition des Mémoires de Saint Simon avec les éditions de Chéruel et de Boislisle. D'une manière générale, autrefois, quand un auteur n'avait pas lui-même donné son oeuvre au public, l'éditeur posthume se croyait tenu d'en faire la toilette et de l'habiller, pour ainsi dire, à la mode du jour.

Ces altérations, qu'il est bon de connaître, sont de peu d'importance, et, du moins au point de vue qui nous occupe : celui de l'authenticité de l'oeuvre, assez superficielles pour être négligeables. Il en est autrement des altérations assez graves pour avoir provoqué les protestations ou même un démenti de l'auteur. Ainsi tout le monde connaît le sermon de Bossuet pour la Profession de Mme de la Vallière; dans toutes les éditions de Bossuet il figure à sa date, et tout le monde, au besoin, en cite couramment des passages; cependant, quand ce sermon parut à Amsterdam, chez Wetstein, en 1696, Bossuet déclara formellement « qu'il ne s'y reconnaissait point ». Fénelon ne s'est pas reconnu davantage dans le Télémaque de 1699, ou Massillon dans la première édition de ses Sermons, celle de 1705. Autorisé de ces précédents et d'autres analogues, on a pu se demander également jusqu'à quel point, en l'absence des manuscrits, l'édition des Oeuvres de Bourdaloue, donnée par le P. Bretonneau, prédicateur lui-même, devait faire foi pour la critique. 

Notons ici que dans l'histoire des littératures anciennes, en latin ou en grec, lorsqu'il s'agit de l'authenticité d'un livre de Tite-Live ou d'une tragédie de Sophocle, ces questions, qui peuvent paraître un peu subtiles à l'occasion de Bossuet ou de Fénelon, sont aussi difficiles qu'importantes. On se prend à rêver quand on sait que le plus ancien manuscrit de Virgile ne remonte pas au delà du Ve siècle de l'ère chrétienne, le plus ancien de Thucydide au delà du IXe. Le P. Hardouin prétendait là-dessus, qu'à l'exception de cinq ou six ouvrages, toutes les oeuvres de l'Antiquité grecque ou latine étaient le fait de quelques moines du XIIe et du XIIIe siècles. Mais, dans l'histoire même de notre littérature, et à l'heure actuelle, il y a encore plus de points douteux que l'on ne croit. C'est ainsi que l'on ne saurait dire avec une certitude rigoureusement scientifique où est le vrai texte de Molière; ce qui est toutefois certain, c'est qu'il n'est pas dans l'édition de 1734, non plus que dans celle de 1682, dont cependant, plus tard, les éditeurs et la Comédie se sont également contentés. Il semble également qu'il y eût lieu d'examiner de plus près qu'on ne l'a fait encore la Correspondance de Voltaire, et non pas peut-être d'en rien éliminer, mais au moins d'en établir plus solidement l'entière authenticité. La Religieuse, encore, est aujourd'hui bien reconnue comme l'oeuvre de Diderot; cependant elle ne fut publiée pour la première fois qu'en 1823, on n'en tenait pas de manuscrit, et on ne sait de qui la tenait le libraire Buisson, qui l'imprima. On remarquera que tous ces exemples sont pris de la littérature française du XVIIIe et du XVIIe siècle; il serait facile de les multiplier si l'on remontait jusqu'au XVIe siècle et surtout plus haut; mais dans l'état présent de la philologie française, ce scepticisme critique n'irait peut-être pas sans inconvénients.

A ces deux espèces d'apocryphes on peut en joindre une troisième, dont il y a moins d'exemples, à la vérité, dans notre littérature, mais qui sont assez nombreux dans les littératures anciennes et même dans quelques littératures modernes : l'espagnole particulièrement. Ainsi Mendoza est bien l'auteur de Lazarillo de Tormes, ou Mateo Aleman de Gusman d'Alfarache; mais ce sont des continuateurs inconnus qui ont composé les derniers chapitres de l'un et de l'autre roman, comme chez nous ils ont fait de la Marianne ou du Paysan parvenu de Marivaux. On a également publié,  sous le nom de Bossuet, une traduction de Juvénal avec commentaires, et sous celui de La Fontaine de prétendues Fables; les Fables étaient de Mme de Villedieu, femme de lettres du XVIIe siècle, assez connue dans l'histoire de son temps, et quant à la traduction de Juvénal, Bossuet, pour une foule de raisons, n'en est ni ne peut en être le véritable auteur. Disons ici à cette occasion que la critique ne saurait se montrer trop prudente en de pareilles matières, et qu'en fait d'oeuvres purement littéraires, après cent ou deux cents ans passés, il est sage de croire que presque rien de ce qui valait la peine d'être mis au jour n'est demeuré complètement inédit. Bossuet avait prononcé une Oraison funèbre d'Anne d'Autriche, que nous n'avons pas; on peut dès à présent tenir pour apocryphe toute Oraison funèbre d'Anne d'Autriche qu'un libraire mettra sous le nom de Bossuet. On prétend aussi que Molière avait fait une traduction du De Natura rerum de Lucrèce; si jamais quelqu'un la publie, on peut la dire hardiment et dès à présent apocryphe.

II. -Les apocryphes dont l'auteur est supposé sont plus nombreux encore, et ce n'est pas assez de dire qu'ils encombrent la littérature ou l'histoire, mais véritablement ils les infestent. Nous en distinguerons quatre principales espèces :

1° L'auteur s'amuse aux dépens de celui dont il emprunte le nom, ou ne se dissimule sous le nom d'un autre que pour pouvoir, à cet abri, s'exprimer plus librement. Tel fut le cas, au XVIIIe siècle, de la plupart des hommes de lettres, et, comme l'on sait, de Voltaire en particulier. Les jansénistes avant lui, Pascal, par exemple, dans ses Provinciales, signées Louis de Montalte, et Nicole, dans la traduction latine qu'il en fit sous le nom de Wendrock; les protestants, d'autre part, et Bayle au premier rang d'entre eux, avaient usé avant Voltaire de procédés analogues. L'usage n'en est vraiment et absolument répréhensible que lorsque le nom que l'on prend est un nom réel, le nom d'un contemporain, et surtout d'un contemporain qui a lui-même écrit. C'est ce que Voltaire a fait quand il n'a pas craint de donner l'Ecossaise pour une traduction de l'anglais de Hume, qui vivait en 1760, ou de mettre tel de ses pamphlets au compte de Dumarsais, le grammairien, ou de Huet, l'évêque d'Avranches. Il existe ainsi dans la basse littérature de l'époque un grand nombre d'écrits qu'on impute à Boulainvilliers, à Frérot, à Bougainville, à Boulanger, etc., qui ne sont cependant pas d'eux et dont on ne saurait même pas toujours dire avec certitude quel est la véritable auteur.

2° L'auteur s'amuse aux dépens du public, si même on ne doit dire en bon français qu'il se moque du lecteur. L'auteur anglais Chatterton, qui ne ressemblait guère au portrait qu'en a donné Vigny dans un drame fameux, a ainsi pris de très savants hommes au piège de son Nicolas Rowley : c'était le nom du prétendu vieux poète dont il rééditait les vers. Les Poésies de Clotilde de Surville, fabriquées par le marquis de Surville dans les dernières années du XVIIIe siècle; les Poésies occitaniques de Fabre d'Olivet, données comme des morceaux de nos anciens troubadours; ou encore et plus près de nous, la Guzla de Prosper Mérimée, qui aimait à mystifier son monde, et le Théâtre de Clara Gazul du même, ont un instant popularisé dans notre littérature romantique ce- genre de supercheries. Mais la plus célèbre que l'on connaisse est celle de l'Ecossais Macpherson, l'inventeur d'Ossian et, sous le nom d'Ossian, grâce à l'habileté de la fraude, l'initiateur de tout un mouvement poétique dont les effets, comme l'on sait, se sont prolongés assez avant jusque dans le XIXe siècle.

3° L'auteur mêle impudemment le roman à l'histoire, sans oublier de couvrir son invention d'un nom qui lui donne à la fois vraisemblance et autorité. C'est de cette façon que La Beaumelle a corrompu le texte des Lettres de Mme de Maintenon, qu'il l'a même falsifié, non seulement en développant à sa manière le texte authentique d'un grand nombre de lettres, mais encore en en supposant, c.-à-d. en en fabriquant d'entières. Un autre falsificateur de documents, le fameux abbé Giraud-Soulavie, a composé dans le même goût, en y mêlant ou en y brouillant le romanesque et l'authentique, parmi beaucoup d'autres compilations, les Mémoires du maréchal de Richelieu. Plus tard encore, induits eux-mêmes en erreur par d'habiles fabricateurs de textes, Hunolstein et Feuillet de Couches ont publié tout un recueil de Lettres de Marie-Antoinelte, dont Sybel, Arneth et Geffroy n'ont pas réussi sans beaucoup de peine à démontrer finalement l'inauthenticité. On voit aisément le danger de cette espèce d'apocryphes. Comme le faux s'y mêle au vrai, le discrédit de quelques faits retombe sur la publication tout entière, et non seule. ment on introduit par là de fâcheuses erreurs dans l'histoire, mais la vérité même en devient suspecte; et tout le monde en souffre.

4° L'auteur, enfin, n'est qu'un spéculateur en librairie qui compose des Correspondances, des Mémoires ou des Souvenirs authentiques, avec la même incurie de la vérité qu'il pourrait fabriquer un roman-feuilleton. De cette espèce d'apocryphes on pourrait donner des exemples par centaines : en voici seulement deux ou trois. Dans les dernières années du XVIIe siècle, un certain Gatien Courtilz de Sandras a publié des Mémoires de d'Artagnan qui ont tout juste la valeur historique de ces Trois Mousquetaires qu'Alexandre Dumas en a tirés plus tard. La fécondité de Courtilz ne le cède au surplus qu'à celle de son fameux imitateur. Nous avons de lui des Mémoires de M. de Rochefort, nous en avons de M. de Bordeaux, nous en avons de Mylord Tyrconnel, etc.,, et l'on dit qu'il ne laissa pas, en mourant, moins de quarante volumes manuscrits. Les ouvrages de Courtilz de Sandras, n'ayant pas eu les honneurs de beaucoup de réimpressions, ne tombent guère que dans les mains de gens qui sont capables d'en faire l'estime qu'ils méritent. 

Il en est autrement des Souvenirs de la marquise de Créqui, dont il a existé une édition courante et assez répandue. Ces Souvenirs sont l'oeuvre d'un certain Courchamp qui composait d'ailleurs avec la même indifférence à l'histoire et à la vérité que Courtilz de Sandras. Quand on n'a pas réussi sous son nom à faire goûter ses ouvrages, il est arrivé fréquemment qu'en changeant de nom on trompât la fortune; il est seulement fâcheux que, pour la mieux tromper, on prenne le nom de Rochefort ou de Créqui au lieu de celui de Dupont ou Durand. C'est aussi bien ce que de plus habiles ont compris, comme Lamotte-Langon, l'auteur des Mémoires de la vicomtesse de Fars de la Fausse-Landry. En effet, qui soupçonnera, si Mme de la Fausse-Landry n'a pas écrit de Mémoires, qu'on en ait mis sous son nom? et qui ne les croira conséquemment authentiques ?

III. - Enfin le plus apocryphe de tous les apocryphes, c'est le livre dont on parle, que l'on ne cite pas, et pour cause, mais du moins que l'on vise, que l'on allègue, et dont il n'a jamais cependant existé que le titre. Il ne s'agit pas ici de ces livres au titre fantastique, de l'espèce de la plupart de ceux dont Rabelais, dans son Pantagruel, a fait le fonds, si l'on s'en souvient, de la bibliothèque de Saint-Victor : La Ratepennade des Cardinaux, par exemple, ou le De modo faciendi boudinos. Et cependant quelques éditeurs ne laissent pas d'avoir cherché sinon le livre même, du moins celui que dissimulaient ces titres facétieux et, pour le dire en passant, ils n'ont pas eu toujours tort. Si les Barbouillamenta Scoti, par exemple, n'existent pas, les oeuvres de Scot existent, et Rabelais ne fait ici qu'y ajouter son opinion personnelle. Mais quant au traité de Gerson, De auferibilitate papae ab Ecclesia, il est parfaitement authentique, et figure dans les Oeuvres du célèbre chancelier. Toutefois, dans cette longue énumération, la pensée de Rabelais est assez évidente pour que l'on ne puisse pas s'y méprendre. Et l'on dit bien, à la vérité, que Bacon s'y serait mépris, puisqu'il aurait allégué quelquepart, à l'appui de je ne sais laquelle de ses assertions, un certain Formicarium Artium imaginé par Rabelais, mais jusqu'ici je n'ai pas trouvé le passage. Rabelais faisait oeuvre de satirique et de romancier, non pas d'érudit et de bibliographe.

On a pris plus sérieusement et on a maintes fois allégué le fameux traité De tribus impostoribu (Moïse, Mahomet et Jésus) dont personne, malheureusement, n'a pu dire l'auteur ni seulement retrouver un exemplaire ou une page. Comment quelque faussaire n'a-t-il pas eu l'idée de l'écrire? Ce qui a pu contribuer à entretenir l'erreur, ce qui a même certainement accrédité l'opinion que le livre existait, c'est la publication, par un nommé Kortholt, en 1690, d'un livre intitulé : De tribus impostoribus magnis, et dirigé nommément contre Herbert, Hobbes et Spinoza. Toujours est-il qu'à la fin du XVIIe siècle on tenait encore la gageure, sinon de montrer le De tribus impostoribus, à tout le moins de prouver qu'il avait réellement existé. Mais une savante et curieuse dissertation de La Monnoye, que l'on trouve jointe au quatrième volume de la dernière édition du Menagiana, semble avoir tranché la question et décidé l'inexistence du livre. Le De tribus impostoribus n'a pas plus existé que le De modo faciendi boudinos, et si jamais quelque ouvrage a mérité le renom d'apocryphe, on le voit, c'est certainement lui. 

Ce cas extraordinaire ne serait pas d'ailleurs unique, et nous en connaissons à tout le moins un autre analogue. C'est celui du prétendu texte espagnol dont notre Gil-Blas, au dire de quelques Espagnols trop zélés pour la gloire de leur littérature, ne serait qu'une traduction. Deux auteurs, qui n'étaient ni l'un ni l'autre le premier venu, le P. Isla, dont quelques écrits sont, je crois, classiques en Espagne, et Llorente, le dernier secrétaire du Saint-Office et l'historien de l'Inquisition, ont essayé de prouver l'existence de cet original. Mais ils n'y ont pu réussir, ni le P. Isla, dans ses affirmations énergiques mais sans preuves, ni Llorente, par ses raisonnements encore plus puérils que captieux, et le Gil-Blas espagnol doit compter au nombre des apocryphes les plus apocryphes qu'il y ait. Depuis le P. lsla, d'ailleurs, et surtout depuis Llorente, qui écrivait en 1822, des recherches plus approfondies, en mettant au jour les sources où Lesage avait effectivement puisé son Gil-Blas presque tout entier, lesquelles ne sont autres que l'ensemble même de la littérature picaresque, ont achevé la démonstration. Il n'y a de Gil-Glas espagnol que celui que le P. Isla lui-même a traduit du français de Lesage. (F. Brunetière, ca. 1890).

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Dictionnaire Le monde des textes
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