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Adieu, d'Honoré de Balzac

Adieu, est  un  roman d'Honoré de Balzac, qui, dans la Comédie Humaine, est rangé dans les série des Etudes philosophiques. On peut s'étonner que le récit suivant n'ait pas été placé par Balzac dans les Scènes de la vie militaire. Il parut pour la première fois sous le titre de Souvenirs soldatesques, dans La Mode du 15 mai et du 5 juin 1830. Plus tard, il fut mis dans les Scènes de la vie privée, et c'est seulement en 1835 que Balzac le fit entrer dans les Etudes philosophiques.

Il se rattache en effet à une idée « philosophique » chère à Balzac : l'intensité de certaines douleurs morales ou de certaines joies produisant un « foudroiement » physique. La comtesse de Vandières est devenue folle. Rentrée miraculeusement en France, elle végète dans une morne hébétude. Elle ne reconnaît même plus Philippe de Sucy, qu'elle aimait, et dont elle a été séparée par le tragique événement qui suit. Philippe a l'étrange idée, pour lui rendre la raison, de provoquer chez elle une violente émotion, en offrant à ses regards une reconstitution, aussi fidèle qu'il la peut rendre, de la scène terrible qui l'a rendue folle. En effet, la conscience revient brusquement à la malheureuse, elle fond en larmes; mais tout à coup « elle se cadavérise comme si la foudre l'avait touchée », elle meurt en disant Adieu! à Philippe, qui se brûle la cervelle.

Balzac a pu se renseigner à bien des sources quand il a voulu peindre le passage de la Bérézina : par exemple dans l'Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l'année 1812, de Ph. de Ségur, qui avait été critiquée par Gourgaud : Napoléon et la Grande Armée, 1825. Le marquis de Chambray (un colonel d'artillerie) avait publié, en 1823, l'Histoire de l'Expédition de Russie; et Ed. de Solignac : La Bérezina, Souvenirs d'un Soldat de la Grande Armée.
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La Comédie humaine : le passage de la Berezina.
"A chaque instant les traîneurs arrivaient par groupes". (Adieu).

Mais il s'était aussi documenté oralement, auprès des témoins et des acteurs de cette retraite légendaire; et il est fort possible que Stendhal lui ait fourni quelques traits.

Rappelons que la division Partourneaux avait pour mission de protéger le passage des troupes du maréchal Victor ; elle y réussit, nmais, au matin du 28 novembre, elle fut enveloppée par les Russes et anéantie.

Balzac ne s'est pas soucié de faire strictement besogne d'historien ; il a ramassé et amalgamé un grand nombre d'anecdotes de sources assurément très diverses, et qui se sont passées à des temps et en des lieux distincts. Son récit est une réduction composite, d'une très grande puissance tragique. (J. Merlant).
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Le passage de la Bérésina

« En quittant, sur les neuf heures du soir, les hauteurs de Studzianka, qu'il avait défendues pendant toute la journée du 28 novembre 1812, le maréchal Victor y laissa un millier d'hommes chargés de protéger jusqu'au dernier moment celui des deux ponts construits sur la Bérésina qui subsistait encore. Cette arrière-garde s'était dévouée pour tâcher de sauver une effroyable multitude de traînards engourdis par le froid, qui refusaient obstinément de quitter les équipages de l'armée. L'héroïsme de cette généreuse troupe devait être inutile. Les soldats qui affluaient par masses sur les bords de la Bérésina  y trouvaient, par malheur, l'immense quantité de voitures, de caissons et de meubles de toute espèce que l'armée avait été obligée d'abandonner en effectuant son passage pendant les journées des 27 et 28 novembre. Héritiers de richesses inespérées, ces malheureux, abrutis par le froid, se logeaient dans les bivacs vides, brisaient le matériel de l'armée pour se construire des cabanes, faisaient du feu avec tout ce qui leur tombait sous la main, dépeçaient les chevaux pour se nourrir, arrachaient le drap ou les toiles des voitures pour se couvrir, et dormaient au lieu de continuer leur route et de franchir paisiblement pendant la nuit cette Bérésina qu'une incroyable fatalité avait déjà rendue si funeste à l'armée. L'apathie de ces pauvres soldats ne peut être comprise que par ceux qui se souviennent d'avoir traversé ces vastes déserts de neige, sans autre boisson que la neige, sans autre lit que la neige, sans autre perspective qu'un horizon de neige, sans autre aliment que la neige ou quelques betteraves gelées, quelques poignées de farine ou de la chair de cheval. Mourants de faim, de soif, de fatigue et de sommeil, ces infortunés arrivaient sur une plage où ils apercevaient du bois, des feux, des vivres, d'innombrables équipages abandonnés, des bivacs, enfin toute une ville improvisée. Le village de Studzianka avait été entièrement dépecé, partagé, transporté des hauteurs dans la plaine. Quelque dolentes et périlleuse que fût cette cité, ses misères et ses dangers souriaient à des gens qui ne voyaient devant eux que les épouvantables déserts de la Russie. Enfin, c'était un vaste hôpital qui n'eut pas vingt heures d'existence. La lassitude de la vie ou le sentiment d'un bien-être inattendu rendaient cette masse d'hommes inaccessible à toute pensée autre que celle du repos Quoique l'artillerie de l'aile gauche des Russes tirât sans relâche sur cette masse, qui se dessinait comme une grande tache, tantôt noire, tantôt flamboyante, au milieu de la neige, ces infatigables boulets ne semblaient à la foule engourdie qu'une incommodité de plus. C'était comme un orage dont la foudre était dédaignée par tout le monde, parce qu'elle devait n'atteindre, çà et là, que des mourants, des malades ou des morts peut-être. A chaque instant, les traînards arrivaient par groupes. Ces espèces de cadavres ambulants se divisaient aussitôt, et allaient mendier une place de foyer en foyer; puis, repoussés le plus souvent, ils se réunissaient de nouveau pour obtenir de force l'hospitalité qui leur était refusée. Sourds à la voix de quelques officiers qui leur prédisaient la mort pour le lendemain, ils dépensaient la somme de courage nécessaire pour passer le fleuve, à se construire un asile d'une nuit, à faire un repas souvent funeste; cette mort qui les attendait ne leur paraissait plus un mal, puisqu'elle leur laissait une heure de sommeil. Ils ne donnaient le nom de mal qu'à la faim, à la soif, au froid. Quand il ne se trouva plus ni bois, ni feu, ni toile, ni abris, d'horribles luttes s'établirent entre ceux qui survenaient dénués de tout et les riches qui possédaient une demeure. Les plus faibles succombèrent. Enfin, il arriva un moment où quelques hommes chassés par les Russes n'eurent plus que la neige pour bivac, et s'y couchèrent pour ne plus se relever. Insensiblement, cette masse d'êtres presque anéantis devint si compacte, si sourde, si stupide, ou si heureuse peut-être, que le maréchal Victor, qui en avait été l'héroïque défenseur en résistant à vingt mille Russes commandés par Wittgenstein, fut obligé de s'ouvrir un passage, de vive force, à travers cette forêt d'hommes, afin de faire franchir la Bérésina aux cinq milles braves qu'il amenait à l'empereur. Ces infortunés se laissaient écraser plutôt que de bouger, et périssaient en silence, en souriant à leurs feux éteints, et sans penser à la France...

A dix heures du soir seulement, le duc de Bellune se trouva de l'autre côté dit fleuve. Avant de s'engager sur les ponts qui menaient à Zembin, il confia le sort de l'arrière-garde de Studzianka à Eblé, ce sauveur de tous ceux qui survécurent aux calamités de la Bérésina. Ce fut environ vers minuit que ce grand général, suivi d'un officier de courage, quitta la petite cabane qu'il occupait auprès du pont, et se mit à contempler le spectacle que présentait le camp situé entre la rive de la Bérésina et le chemin de Borizof à Studzianka. Le canon des Russes avait cessé de tonner; des feux innombrables, qui, au milieu de cet amas de neige, pâlissaient et semblaient ne pas jeter de lueur, éclairaient çà et là des figures qui n'avaient rien d'humain. Des malheureux, au nombre de trente mille environ, appartenant à toutes les nations que Napoléon avait jetées sur la Russie, étaient là, jouant leur vie avec une brutale insouciance.

- Sauvons tout cela, dit le général à l'officier. Demain matin, les Russes seront maîtres de Studzianka. Il faudra donc briller le pont au moment où ils paraîtront; ainsi, mon ami, du courage! Fais-toi jour jusqu'à la hauteur. Dis au général Fournier qu'à peine a-t-il le temps d'évacuer sa position, de percer tout ce monde, et de passer le pont. Quand tu l'auras vu se mettre en marche tu le suivras. Aidé par quelques hommes valides, tu brûleras sans pitié les bivacs, les équipages, les caissons, les voitures, tout! Chasse ce monde-là sur le pont! Contrains tout ce qui a deux jambes à se réfugier sur l'autre rive. L'incendie est maintenant notre dernière ressource. Si Berthier m'avait laissé détruire ces damnés équipages, ce fleuve n'aurait englouti personne que mes pauvres pontonniers, ces cinquante héros qui ont sauvé l'armée et qu'on oubliera!

Le général porta la main à soit front et resta silencieux. Il sentait que la Pologne serait son tombeau, et qu'aucune voix ne s'élèverait en faveur de ces hommes sublimes qui se tinrent dans l'eau, l'eau de la Bérésina! pour y enfoncer les chevalets des ponts. Un seul d'entre eux vit encore, ou, pour être exact, souffre dans un village, ignoré! L'aide de camp partit. A peine ce généreux officier avait-il fait cent pas vers Studzianka, que le général Éblé réveilla plusieurs de ses pontonniers souffrants, et commença son oeuvre charitable en brûlant les bivacs établis autour du pont, et obligeant ainsi les dormeurs qui l'entouraient à passer la Bérésina. Cependant, le jeune aide de camp était arrivé, non sans peine, à la seule maison de bois qui fût restée debout à Studzianka.

- Cette baraque est donc bien pleine, mon camarade? dit-il à un homme qu'il aperçut en dehors.

- Si vous y entrez, vous serez un habile troupier, répondit l'officier sans se détourner et sans cesser de démolir avec son sabre le bois de la maison.

- Est-ce vous, Philippe? dit l'aide de camp en reconnaissant au son de la voix l'un de ses amis.

- Oui... Ah! ah! c'est toi, mon vieux, répliqua M. de Sucy en regardant l'aide de camp, qui n'avait, comme lui, que vingt-trois ans. Je te croyais de l'autre côté de cette sacrée rivière. Viens-tu nous apporter des gâteaux et des confitures pour notre dessert? Tu sera bien reçu, ajouta-t-il en achevant de détacher l'écorce du bois qu'il donnait, en guise de provende, à son cheval.

- Je cherche votre commandant pour le prévenir, de la part du général Eblé, de filer sur Zembin. Vous avez à peine le temps de percer cette masse de cadavres, que je vais incendier tout à l'heure afin de les faire marcher...

- Tu me réchauffes presque! ta nouvelle me fait suer. J'ai deux amis à sauver! Ah! sans ces deux marmottes, mon vieux, je serais déjà mort! C'est pour eux que je soigne mon cheval, et que je ne le mange pas. Par grâce, as-tu quelque croûte? Voilà trente heures que je n'ai rien mis dans mon coffre, et je me suis battu comme un enragé, afin de conserver le peu de chaleur et de courage qui me restent.

- Pauvre Philippe, rien!... rien!.. . Mais votre général est là?...

- N'essaye pas d'entrer! Cette grange contient nos blessés. Monte encore plus haut! tu rencontreras, sur ta droite, une espèce de toit à porc, le général est là! Adieu, mon brave. Si jamais nous dansons la trénis sur un parquet de Paris...

Il n'acheva pas, la bise souilla dans ce moment avec une telle perfidie, que l'aide de camp marcha pour ne pas se geler et que les lèvres du major Philippe se glacèrent. Le silence régna bientôt. Il n'était interrompu que par les gémissements qui partaient de la maison, et par le bruit sourd que faisait le cheval de M. de Sucy en broyant, de faim et de rage, l'écorce glacée des arbres avec lesquels la maison était construite. Le major remit son sabre dans le fourreau, prit brusquement la bride du précieux animal qu'il avait su conserver, et l'arracha, malgré sa résistance, à la déplorable pâture dont il paraissait friand.

- En route, Bichette! en route! Il n'y a que toi, ma belle, qui puisse sauver Stéphanie. Va, plus tard, il nous sera permis de nous reposer, de mourir, sans doute.

Philippe, enveloppé d'une pelisse à laquelle il devait sa conservation et son énergie, se mit à courir en frappant de ses pieds la neige durcie pour entretenir la chaleur. A peine le major eût-il fait cinq cents pas, qu'il aperçut un feu considérable à la place où, depuis le matin, il avait laissé sa voiture sous la garde d'un vieux soldat. Une inquiétude horrible s'empara de lui. Comme tous ceux qui, pendant cette déroute, furent dominés par un sentiment puissant, il trouva, pour secourir ses amis, des forces qu'il n'aurait pas eues pour se sauver lui-même. Il arriva bientôt à quelques pas d'un pli formé par le terrain, et au fond duquel il avait mis à l'abri des boulets une jeune femme, sa compagne d'enfance et son bien le plus cher!

A quelques pas de la voiture, Une trentaine de traînards étaient réunis devant un immense foyer qu'ils entretenaient en y jetant des planches, des dessus de caissons, des roues et des panneaux de voitures. Ces soldats étaient, sans doute, les derniers venus de tous ceux qui, depuis le large sillon décrit par le terrain au bas de Studzianka jusqu'à la fatale rivière, formaient comme un océan de têtes, de feu, de baraques, une mer vivante agitée par des mouvements presque insensibles, et d'où il s'échappait un sourd bruissement, parfois mêlé d'éclats terribles. Poussés par la faim et par le désespoir, ces malheureux avaient probablement visité de force la voiture. Le vieux général et la jeune femme qu'ils y trouvèrent couchés sur des hardes, enveloppés de manteaux et de pelisses, gisaient en ce moment accroupis devant le feu. L'une des portières de la voiture était brisée. Aussitôt que les hommes placés autour du feu entendirent les pas du cheval et du major, il s'éleva parmi eux un cri de rage inspiré par la faim.

- Un cheval! un cheval!...

Les voix ne formèrent qu'une seule voix.

- Retirez-vous! gare à vous! s'écrièrent deux ou trois soldats en ajustant le cheval.

Philippe se mit devant sa jument en disant :

- Gredins! je vais vous culbuter tous dans votre feu. Il y a des chevaux morts là-haut : allez les chercher!

- Est-il farceur, cet officier-là!... Une fois, deux fois, te déranges-tu? répliqua un grenadier colossal. Non? Eh bien, comme tu voudras alors.

Un cri de femme domina la détonation. Philippe ne fut heureusement pas atteint; mais Bichette, qui avait succombé, se débattait contre la mort, trois hommes s'élancèrent et l'achevèrent à coups de baïonnette.

- Cannibales! laissez-moi prendre la couverture et mes pistolets, dit Philippe au désespoir.

- Va pour les pistolets, répliqua le grenadier. Quant à la couverture, voilà un fantassin qui depuis deux jours n'a rien dans le fanal, et qui grelotte avec son méchant habit de vinaigre. C'est notre général...

Philippe garda le silence en voyant un homme dont la chaussure était usée, le pantalon troué en dix endroits, et qui n'avait sur la tête qu'un mauvais bonnet de police chargé de givre. Il s'empressa de prendre ses pistolets. Cinq hommes amenèrent la jument devant le foyer, et se mirent à la dépecer avec autant d'adresse qu'auraient pu le faire des garçons bouchers de Paris. Les morceaux étaient miraculeusement enlevés et jetés sur des charbons. Le major alla se placer auprès de la femme qui avait poussé un cri d'épouvante en le reconnaissant; il la trouva immobile, assise sur au coussin de la voiture et se chauffant; elle le regarda silencieusement, sans lui sourire. Philippe aperçut alors près de lui le soldat auquel il avait confié la défense de la voiture; le pauvre homme était blessé. Accablé par le nombre, il venait de céder aux traînards qui l'avaient attaqué; mais, comme le chien qui a défendu jusqu'au dernier moment le dîner de son maître, il avait pris sa part du butin, et s'était fait une espèce de manteau avec un drap blanc. En ce moment, il s'occupait à retourner un morceau de la jument, et le major vit sur sa figure la joie que lui causaient les apprêts du festin. Le comte de Vandières, tombé depuis trois jours comme en enfance, restait sur un coussin, près de sa femme, et regardait d'un oeil fixe ces flammes dont la chaleur commençait à dissiper son engourdissement. Il n'avait pas été plus ému du danger et de l'arrivée de Philippe que du combat par suite duquel sa voiture venait d'être pillée. D'abord Sucy saisit la main de la jeune comtesse, comme pour lui donner un témoignage d'affection et lui exprimer la douleur qu'il éprouvait de la voir ainsi réduite à la dernière misère; mais il resta silencieux près d'elle, assis sur un tas de neige qui ruisselait en fondant et céda lui-même au bonheur de se chauffer, en oubliant le péril, en oubliant tout. Sa figure contracta malgré lui une expression de joie presque stupide, et il attendit avec impatience que le lambeau de jument donné à son soldat fût rôti. L'odeur de cette chair charbonnée irritait sa faim, et sa failli faisait taire son cour, son courage et son amour. il contempla sans colère les résultats du pillage de sa voiture. Tous les hommes qui entouraient le foyer s'étaient partagé les couvertures, les coussins, les pelisses, les robes, les vêtements d'homme et de femme appartenant an comte, à la comtesse et au major. Philippe se retourna pour voir si l'on pouvait encore tirer parti de la caisse. Il aperçut à la lueur des flammes l'or, les diamants, l'argenterie, éparpillés sans que personne songeât à s'en approprier la moindre parcelle. Chacun des individus réunis par le hasard autour de ce feu gardait un silence qui avait quelque chose d'horrible, et ne faisait que ce qu'il jugeait nécessaire à son bien-être. Cette misère était grotesque. Les figures, décomposées par le froid, étaient enduites d'une couche de boue sur laquelle les larmes traçaient, à partir des yeux jusqu'au bas des joues, un sillon qui attestait l'épaisseur de ce masque. La malpropreté de leur longue barbe rendait ces soldats encore plus hideux. Les uns étaient enveloppés dans des châles de femme; les autres portaient des chabraques de cheval, des couvertures crottées, des haillons empreints de givre qui fondait; quelques-uns avaient un pied dans une botte et l'autre dans un soulier; enfin, il n'y avait personne dont le costume n'offrit une singularité risible. En présence de choses si plaisantes, ces hommes restaient graves et sombres. Le silence n'était interrompu que par le craquement du bois, par les pétillements de la flamme, par le lointain murmure du camp, et. par les coups de sabre que les plus affamés donnaient à Bichette pour en arracher les meilleurs morceaux. Quelques malheureux, plus las que les autres, dormaient, et, si l'un d'eux venait à rouler dans le foyer, personne ne le relevait. Ces logiciens sévères pensaient que, s'il n'était pas mort, la brûlure devait l'avertir de se mettre en un lieu plus commode. Si le malheureux se réveillait dans le feu et périssait, personne ne le plaignait. Quelques soldats se regardaient, comme pour justifier leur propre insouciance par l'indifférence des autres. La jeune comtesse eut deux fois ce spectacle et resta muette. Quand les différents morceaux que l'on avait mis sur des charbons furent cuits, chacun satisfit sa faine avec cette gloutonnerie qui, vue chez les animaux, nous semble dégoûtante.

-Voilà la première fois qu'on aura vu trente fantassins sur un cheval! s'écria le grenadier qui avait abattu la jument. Ce fut la seule plaisanterie qui attestât l'esprit national.

Bientôt, la plupart de ces pauvres soldats se roulèrent dans leurs habits, se placèrent sur des planches, sur tout ce qui pouvait les préserver du contact de la neige, et dormirent, insoucieux du lendemain. Quand le major fut réchauffé et qu'il eût apaisé sa faim, un invincible besoin de dormir lui appesantit les paupières. Pendant le temps assez court que dura son débat contre le sommeil, il contempla cette jeune femme qui, s'étant tourné la figure vers le feu pour dormir, laissait voir ses yeux clos et une partie de son front; elle était enveloppée dans une pelisse fourrée et dans un gros manteau de dragon; sa tête portait sur un oreiller taché de sang; son bonnet d'astracan, maintenu par un mouchoir noué sous le menton, lui préservait le visage du froid autant que cela était possible; elle s'était caché les pieds dans le manteau. Ainsi roulée sur elle-même, elle ne ressemblait réellement à rien. Était-ce la dernière des vivandières? était-ce cette charmante femme, la gloire d'un amant, la reine. des bals parisiens? Hélas! l'oeil même de son ami le plus dévoué n'apercevait plus rien de féminin dans cet amas de linge et de haillons. L'amour avait succombés sons le froid dans le coeur d'une femme. A travers les voiles épais que le plus irrésistible de tous les sommeils étendait sur les yeux du major, il ne voyait plus le mari et la femme que comme deux points. Les flammes du foyer, ces figures étendues, ce froid terrible qui rugissait à trois pas d'une chaleur fugitive, tout était rêve. Une pensée importune effrayait Philippe :

- Nous allons tous mourir, si je dors! je ne veux pas dormir, se disait-il.

Il dormait. Une clameur terrible et une explosion réveillèrent M. de Sucy après une heure de sommeil. Le sentiment de son devoir, le péril de son amie retombèrent tout à coup sur son coeur. Il jeta un cri semblable à un rugissement. Lui et son soldat étaient seuls debout. Ils virent une mer de feu qui découpait devant eux, dans l'ombre de la nuit, une foule d'hommes, en dévorant les bivacs et les cabanes; ils entendirent des cris de désespoir, des hurlements; ils aperçurent des milliers de figures désolées et de faces furieuses. Au milieu de cet enfer, une colonne de soldats se frayaient un chemin vers le pont, entre deux haies de cadavres.

- C'est la retraite de notre arrière-garde, s'écria le major. Plus d'espoir!

- J'ai respecté votre voiture, Philippe, dit une voix amie. 

En se retournant, Sucy reconnut le jeune aide de camp à la lueur des flammes.

- Ah! tout est perdu, répondit le major. Ils ont mangé mon cheval... D'ailleurs, comment pourrai-je faire marcher ce stupide général et sa femme?

- Prenez un tison, Philippe, et menacez-les!

 - Menacer la comtesse?...

- Adieu! s'écria l'aide de camp. Je n'ai que le temps de passer cette fatale rivière, et il le faut : j'ai une mère en France!... Quelle nuit! Cette foule aime mieux rester sur la neige, et la plupart de ces malheureux se laissent brûler plutôt que de se lever... Il est quatre heures, Philippe! Dans deux heures, les Russes commenceront à se remuer. Je vous assure que vous verrez la Bérésina encore une fois chargée de cadavres. Philippe, songez à vous! Vous n'avez pas de chevaux, vous ne pouvez pas porter la comtesse; ainsi, allons, venez avec moi, dit-il en le prenant par le bras.

- Mon ami, abandonner Stéphanie!...

Le major saisit la comtesse, la mit debout, la secoua avec la rudesse d'un homme au désespoir, et la contraignit de se réveiller; elle le regarda d'un oeil fixe et mort.

- Il faut marcher, Stéphanie, ou nous mourons ici!

Pour toute réponse, la comtesse essayait de se laisser aller à terre pour dormir. L'aide de camp saisit un tison et l'agita devant la figure de Stéphanie.

- Sauvons-la malgré elle! s'écria Philippe en soulevant la comtesse, qu'il porta clans la voiture.

Il revint implorer l'aide de son ami. Tous deux prirent le vieux général, sans savoir s'il était mort ou vivant, et le mirent auprès de sa femme. Le major fit rouler avec le pied chacun des hommes qui gisaient à terre, leur reprit ce qu'ils avaient pillé, entassa toutes les hardes sur les deux époux, et jeta dans un coin de la voiture quelques lambeaux rôtis de sa jument.

- Que voulez-vous donc faire? lui dit l'aide de camp. 
- La traîner! répondit le major.

- Vous êtes fou!

- C'est vrai! s'écria Philippe en se croisant les bras sur la poitrine.

Il parut tout à coup saisi par une pensée de désespoir.

- Toi, dit-il en saisissant le bras valide de son soldat, je te la confie pour une heure! Songe que tu dois plutôt mourir que de laisser approcher qui que ce soit de cette voiture.

Le major s'empara des diamants de la comtesse, les tint d'une main, tira de l'autre son sabre, se mit à frapper rageusement ceux des dormeurs qu'il jugeait devoir être les plus intrépides, et réussit à réveiller le grenadier colossal et deux autres hommes dont il était impossible de connaître le grade.

- Nous sommes flambés! leur dit-il.

- Je le sais bien, répondit le grenadier, mais ça m'est égal.

- Eh bien, mort pour mort, ne vaut-il pas mieux vendre sa vie pour une jolie femme, et risquer de revoir encore la France?

- J'aime mieux dormir, dit un homme en se roulant sur la neige, et si tu me tracasses encore, major, je te fiche mon briquet dans le ventre!

- De quoi s'agit-il, mon officier? reprit le grenadier. Cet homme est ivre! C'est un Parisien, ça aime ses aises.

- Ceci sera pour toi, brave grenadier! s'écria le major en lui présentant une rivière de diamants, si tu veux me suivre et te battre comme un enragé. Les Russes sont à dix minutes d'ici; ils ont des chevaux; nous allons marcher sur leur première batterie et ramener deux lapins.

- Mais les sentinelles, major?

- L'un de nous trois..., dit-il au soldat. 

Il s'interrompit, regarda l'aide de camp :

 - Vous venez, Hippolyte, n'est-ce pas?

Hippolyte consentit par un signe de tête.

- L'un de nous; reprit le major, se chargera de la sentinelle. D'ailleurs, ils dorment peut-être aussi, ces sacrés Russes...

- Va, major, tu es un brave! Mais tu tue mettras dans ton berlingot? dit le grenadier.

- Oui, si tu ne laisses pas ta peau là-haut. - Si je succombais, Hippolyte, et toi, grenadier, dit le major en s'adressant à ses deux compagnons, promettez-moi de vous dévouer au salut de la comtesse?

- Convenu, s'écria le grenadier.

Ils se dirigèrent vers la ligne russe, sur les batteries qui avaient si cruellement foudroyé la masse des malheureux gisant sur le bord de la rivière. Quelques moments après leur départ', le galop de deux chevaux retentissait sur la neige, et la batterie réveillée envoyait des volées qui passaient sur la tête des dormeurs; le pas des chevaux était si précipité, qu'on eût dit des maréchaux battant un fer. Le généreux aide de camp avait succombé... Le grenadier athlétique était sain et sauf. Philippe, en défendant soit ami, avait reçu un coup de baïonnette dans l'épaule; néanmoins, il se cramponnait aux crins du cheval, et le serrait si bien avec ses jambes, que l'animal se trouvait pris comme clans un était.

- Dieu soit loué! s'écria le major en retrouvant son soldat immobile et la voiture à sa place.

- Si vous êtes juste, mon officier, vous me ferez avoir la croix. Nous avons joliment joué de la clarinette et du bancal, hein?

- Nous n'avons encore rien fait! Attelons les chevaux. 
Prenez ces cordes.

- Il n'y en a pas assez.

- Eh bien, grenadier, mettez-moi la main sur ces dormeurs, et servez-vous de leurs châles, dle leur linge...

- Tiens, il est mort, ce farceur-là! s'écria le grenadier en dépouillant le premier auquel il s'adressa... Ah! c'te farce, ils sont morts!

- Tous?

- Oui, tous! il paraît que le cheval est indigeste quand on le mange à la neige.

Ces paroles firent trembler Philippe. Le froid avait redoublé.

- Dieu, perdre une femme que j'ai déjà sauvée vingt fois!

Le major secoua la comtesse en criant :

- Stéphanie! Stéphanie!

La jeune femme ouvrit les yeux.

- Madame, nous sommes sauvés!

- Sauvés! répéta-t-elle en retombant.

Les chevaux furent attelés tant bien que mal. Le major, tenant son sabre de sa meilleure main, gardant les guides de l'autre, armé de ses pistolets, monta sur un des chevaux, et le grenadier sur le second. Le vieux soldat, dont les pieds étaient gelés, avait été jeté en travers de la voiture, sur le général et sur la comtesse. Excités à coups de sabre, les chevaux emportèrent l'équipage avec une sorte de furie dans la plaine, où d'innombrables difficultés attendaient le major. Bientôt il fut impossible d'avancer sans risquer d'écraser des hommes, des femmes et jusqu'à des enfants endormis, qui tous refusaient de bouger quand le grenadier les éveillait. En vain M. de Sucy chercha-t-il la route que l'arrière-garde s'était frayée naguère au milieu de cette masse d'hommes, elle s'était effacée comme s'efface le sillage du vaisseau sur la mer; il n'allait qu'au pas, le plus souvent arrêté par des soldats qui le menaçaient de tuer ses chevaux.

- Voulez-vous arriver? lui dit le grenadier.

- Au prix de tout mon sang! au prix du monde entier! répondit le major.

- Marche!.. . On ne f'ait pas d'omelette sans casser des oeufs.

Et le grenadier de la garde poussa les chevaux sur les hommes, ensanglanta les roues, renversa les bivacs, en se traçant un double sillon dle morts à travers ce champ de têtes. Mais rendons-lui la justice de dire qu'il ne se lit jamais faute de crier d'une voix tonnante :

- Gare donc, charognes!

- Les malheureux, s'écria le major.

- Bah! ça ou le froid, ça ou le canon! dit le grenadier en animant les chevaux et les piquant avec la pointe de son briquet.

Une catastrophe qui aurait dû leur arriver bien plus tôt, et dont un hasard fabuleux les avait préservés jusque-là, vint tout à coup les arrêter dans leur marche. La voiture - Je m'y attendais, s'écria l'imperturbable grenadier.
 Oh! oh! le camarade est mort.

- Pauvre Laurent! dit le major.

- Laurent! N'est-il pas du 5e chasseurs?

- Oui.

- C'est mon cousin... Bah! la chienne de vie n'est pas assez heureuse pour qu'on la regrette, par le temps qu'il fait.

La voiture ne fut pas relevée, les chevaux ne forent pas dégagés sans une perte de temps immense, irréparable. Le choc avait été si violent, que la jeune comtesse, réveillée et tirée de son engourdissement par la commotion, se débarrassa de ses couvertures et se leva.

- Philippe, où sommes-nous? s'écria-t-elle d'une voix douce, en regardant autour d'elle.

- A cinq cents pas du pont. Nous allons passer la Bérésina. De l'autre côté de la rivière, Stéphanie, je ne vous tourmenterai plus, je vous laisserai dormir; nous serons en sûreté; nous gagnerons tranquillement Vilna. Dieu veuille que vous ne sachiez jamais ce que votre vie aura coûté!

- Tu es blessé?

- Ce n'est rien.

L'heure de la catastrophe était venue. Le canon des Russes annonça le jour. Maîtres de Studzianka, ils foudroyèrent la plaine; et, aux premières lueurs du matin, le major aperçut leurs colonnes se mouvoir et se former sur les hauteurs. Un cri d'alarme s'éleva du sein de la multitude, qui fut debout en un moment. Chacun comprit instinctivement son péril, et tous se dirigèrent vers le pont par un mouvement de vague. Les Russes descendaient avec la rapidité de l'incendie. Hommes, femmes, enfants, chevaux, tout marcha vers le pont. Heureusement, le major et la comtesse se trouvaient encore éloignés de la rive. Le général Eblé venait de mettre le feu aux chevalets de l'autre bord. Malgré les avertissements donnés à ceux qui envahissaient cette planche de salut, personne ne voulut reculer. Non seulement le pont s'abîma chargé de monde, mais l'impétuosité du flot d'hommes lancés vers cette fatale berge était si furieuse, qu'une masse humaine fut précipitée dans les eaux comme une avalanche. On n'entendit pas un cri, mais comme le bruit sourd d'une énorme pierre qui tombe à l'eau; puis la Bérésina fut couverte de cadavres. Le mouvement rétrogade de ceux qui se reculèrent dans la plaine pour échapper à cette mort, fut si violent et leur choc contre ceux qui marchaient en avant fut si terrible, qu'un grand nombre de gens moururent étouffés. Le comte et la comtesse de Vandières durent la vie à leur voiture. Les chevaux, après avoir écrasé, pétri une masse de mourants, périrent écrasés, foulés aux pieds par une trombe humaine qui se porta sur la rive. Le major et le grenadier trouvèrent leur salut dans leur force. Ils tuaient pour n'être pas tués. Cet ouragan de faces humaines, ce flux et reflux de corps animés par un même mouvement eut pour résultat de laisser pendant quelques moments la rive de la Bérésina déserte. La multitude s'était rejetée dans la plaine. Si quelques hommes se lancèrent à la rivière du haut de la berge, ce fut moins dans l'espoir d'atteindre l'autre rive, qui pour eux était la France, que pour éviter les déserts de la Sibérie. Le désespoir devint une égide pour quelques gens hardis. Un officier sauta de glaçon en glaçon jusqu'à l'autre bord; un soldat rampa miraculeusement sur un amas de cadavres et de glaçons. Cette immense population finit par comprendre que les Russes ne tueraient pas vingt mille hommes sans armes, engourdis, stupides, qui ne se défendaient pas, et chacun attendit son sort avec une horrible résignation. Alors, le major, son grenadier, le vieux général et sa femme restèrent seuls, à quelques pas de l'endroit où était le pont. Ils étaient là, tous quatre debout, les yeux secs, silencieux, entourés d'une masse de morts. Quelques soldats valides, quelques officiers auxquels la circonstance rendait toute leur énergie se trouvaient avec eux. Ce groupe assez nombreux comptait environ cinquante hommes. Le major aperçut à deux cents pas de là les ruines du pont fait pour les voitures, et qui s'était brisé l'avant-veille.

- Construisons un radeau! s'écria-t-il.

A peine avait-il laissé tomber cette parole, que le groupe entier courut vers ces débris. Une foule d'hommes se mirent à ramasser des crampons de fer, à chercher des pièces de bois, des cordes, enfin tous les matériaux nécessaires à la construction dit radeau. Une vingtaine de soldats et d'officiers armés formèrent une garde commandée par le major pour protéger les travailleurs contre les attaques désespérées que pourrait tenter la foule en devinant leur dessein. Le sentiment de la liberté qui anime les prisonniers et leur inspire des miracles ne petit pas se comparer à celui qui faisait agir en ce moment ces malheureux Français.

- Voilà les Russes! voilà les Russes! criaient aux travailleurs ceux qui les défendaient.

Et les bois criaient, le plancher croissait de largeur, de hauteur, de profondeur. Généraux, soldats, colonels, tous pliaient sous le poids des roues, des fers, des cordes, des planches : c'était une image réelle de la construction de l'arche de Noé. La jeune comtesse, assise auprès de son mari, contemplait ce spectacle avec le regret de ne pouvoir contribuer en rien à ce travail; cependant, elle aidait à faire des noeuds pour consolider les cordages. Enfin, le radeau fut achevé. Quarante hommes le lancèrent dans les eaux de la rivière, tandis qu'une dizaine de soldats tenaient les cordes qui devaient servir à l'amarrer près de la berge. Aussitôt que les constructeurs virent leur embarcation flottant sur la Bérésina, ils s'y jetèrent du haut de la rive avec un horrible égoïsme. Le major, craignant la fureur de ce premier mouvement, tenait Stéphanie et le général par la main; mais il frissonna quand il vit l'embarcation noire de monde et les hommes pressés dessus comme des spectateurs au parterre d'un théâtre.

- Sauvages, s'écria-t-il, c'est moi qui vous ai donné l'idée de faire le radeau; je suis votre sauveur et vous me refusez une place!

Une rumeur confuse servit de réponse. Les hommes placés au bord du radeau, et armés de bâtons qu'ils appuyaient sur la berge, poussaient avec violence le train de bois, pour le lancer vers l'autre bord et lui faire fendre les glaçons et les cadavres.

- Tonnerre de Dieu! je vous fiche à l'eau si vous ne recevez pas le major et ses deux compagnons, s'écria le grenadier, qui leva son sabre, empêcha le départ, et fit serrer les rangs, malgré des cris horribles.

- Je vais tomber!... Je tombe! criaient ses compagnons. Partons! en avant!

Le major regardait d'un oeil sec sa maîtresse, qui levait les yeux au ciel par un sentiment de résignation sublime. 
- Mourir avec toi! dit-elle.

Il y avait quelque chose de comique dans la situation des gens installés sur le radeau. Quoiqu'ils tissent entendre des rugissements affreux, aucun d'eux n'osait résister au grenadier; car ils étaient si pressés, qu'il suffisait de pousser une seule personne pour tout renverser. Dans ce danger, un capitaine essaya de se débarrasser du soldat, qui aperçut le mouvement hostile de l'officier, le saisit et le précipita dans l'eau en lui disant :

- Ah! ah! canard, tu veux boire!.. . Va! - Voilà deux places! s'écria-t-il. Allons, major, jetez-nous votre petite femme, et venez! Laissez ce vieux roquentin, qui crèvera demain.

- Dépêchez-vous! cria une voix composée de cent voix.
 - Allons, major! Ils grognent, les autres, et ils ont raison.

Le comte de Vandières se débarrassa de ses haillons et se montra debout dans son uniforme de général. 
- Sauvons le comte, dit Philippe.

Stéphanie serra la main de son ami, se jeta sur lui et l'embrassa par une horrible étreinte.

- Adieu! dit-elle.

Ils s'étaient compris. Le comte de Vandières retrouva ses forces et sa présence d'esprit pour sauter dans l'embarcation, où Stéphanie le suivit après avoir donné un dernier regard à Philippe.

- Major, voulez-vous ma place? Je nie moque de la vie, s'écria le grenadier; je n'ai ni femme, ni enfant, ni mère...

- Je te les confie, cria le major en désignant le comte et sa femme.

- Soyez tranquille, j'en aurai soin comme de mon oeil.
Le radeau fut lancé avec tant de violence vers la rive opposée à celle où Philippe restait immobile, qu'en tou chant terre la secousse ébranla tout. Le comte, qui était au bord, roula dans la rivière. Au moment où il y tombait, un glaçon lui coupa la tête et la lança au loin, comme un boulet.

- Hein! major! cria le grenadier.

- Adieu! cria une voix de femme.

Philippe de Suey tomba glacé d'horreur, accablé par le froid, par le regret et par la fatigue.-»
 

(H. de Balzac, extrait d'Adieu).
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