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Le drame d'Adam

La création de l'homme, son bonheur primitif et sa chute selon la mythologie biblique, ont inspiré, pendant le Moyen âge, un certain nombre d'écrivains en France. Le plus ancien texte littéraire où soit traité ce sujet est un drame anglo-normand rimé, du XIIe siècle, et intitulé Adam; exhumé d'un manuscrit de la bibliothèque de Tours, il a été publié par Victor Luzarche (Paris, 1854, in-8°). L'oeuvre de tous points complète, donne même de précieuses indications scéniques, rédigées en latin barbare, en sorte qu'elle fournit tout à la fois un double spécimen de la langue française à son origine et de la langue latine à son déclin. L'auteur, qui nous est inconnu, suit la tradition biblique : la première partie du drame contient l'histoire d'Adam et d'Eve jusqu'à leur expulsion du Paradis terrestre, la deuxième est consacrée à la vie de Caïn et d'Abel; et, dans une troisième, les prophètes de l'Ancien Testament viennent annoncer l'avènement du Sauveur, la rédemption et la délivrance du genre humain. Tout se termine par un dict moral, épilogue non dialogué, ayant pour sujet les signes du Jugement dernier et la description de la fin du monde, avec des exhortations à la pénitence.
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La Tentation

[Voici le plus ancien drame écrit en français, qui nous soit parvenu. C'est l'histoire de la chute de l'homme, et le plus vieux modèle de ces pièces sacrées qui s'appelleront plus tard des mystères. La scène suivante offre une réelle valeur de style et de conduite.].

« Satan. - Eve, je suis venu ici pour toi.

Eve. - Dis-moi, Satan, pourquoi es-tu venu?

Satan. - Je vais cherchant ton bien, ton honneur.

Eve. - Que Dieu le donne!

Satan. - N'aie pas peur. Il y a très longtemps que j'ai appris tous les desseins du paradis. Je t'en dirai une partie. 

Eve. - Or commence, et je l'entendrai. 

Satan. - J'ai vu Adam, mais il est trop fou. 

Eve. - Il est un peu dur. 

Satan. - Il s'amollira. Il est plus dur que n'est l'enfer.

Eve. - Il est bien libre. 

Satan. - Il est plutôt bien serf. Il ne veut prendre soin de lui-même; qu'il prenne soin au moins de toi. Tu es faiblette et tendre chose, et es plus fraîche que n'est rose; tu es plus blanche que cristal, que neige qui tombe sur glace en un vallon : le créateur en fit un mauvais couple; tu es trop tendre, et lui trop dur. Mais cependant tu es plus sage; tu as grand sens dans ton coeur; aussi fait-il bon de s'adresser à toi, je te veux parler.

Eve. - Fais-le maintenant. 

Satan. - Que nul n'en sache rien.

Eve. - Qui le peut savoir? 

Satan. - Non pas même Adam. 

Eve. - Nenni par moi. 

Satan. - Or te vais dire, écoute-moi : n'y a que nous deux en cette route et Adam là-bas qui ne nous en tend pas. 

Eve. - Parles-en haut, il n'en saura mot. 

Satan. - Je vous avertis d'une grande ruse qui vous est faite en ce jardin. Le fruit que Dieu vous a donné n'a en soi guère de bonté. Celui qu'il vous a tant défendu a en soi très grande vertu. En celui-là est grâce de vie, de puissance et de seigneurie, de tout savoir, et bien et mal. 

Eve. - Quelle saveur a-t-il?

Satan. - Céleste! à ton beau corps, à ta figure, bien conviendrait telle aventure, que tu fusses dame du monde, de celui d'en haut et de celui d'en bas, et que tu susses tout ce qui existe, que de tout tu fusses maîtresse.

Eve. - Le fruit est tel? 

Satan. - Oui, en vérité. 

Eve. - Déjà, rien qu'à le voir, il me fait du bien. » 
 

(Drame d'Adam).

Le drame d'Adam ne semble pas s'être perpétué dans la littérature française; du moins on ne voit pas qu'il ait été renouvelé de siècle, en siècle, avec des modifications plus ou moins profondes. Mais, si le sujet lui-même n'a plus eu sa vie propre, il s'est agrégé à celui de la Passion, qui a enfanté tant de compositions dramatiques. En effet, tout Mystère de la Passion eut une sorte de prologue, où était l'histoire de la création du monde et du péché d'Adam, ainsi qu'on peut le voir dans les manuscrits ou dans les pièces publiées, jusqu'à celle qu'Arnoul Greban composa en 1469.

Vers le XVIe siècle, le tableau de la faute et du châtiment de l'homme fut détaché des Mystères, pour redevenir une oeuvre indépendante, souvent augmentée de toute l'Histoire sainte. C'est avec ce caractère que la légende d'Adam se présente dans un Mistère du vieil Testament par personnages, joué en plusieurs journées, et imprimé en caractères es gothiques, sans date. Il n'y a là pas moins de 62 000 vers. Au lieu de s'en tenir au récit de Moïse, la légende est défigurée, depuis cette époque non seulement par l'introduction de personnages allégoriques (la Paix, la Justice, la Miséricorde, etc.), mais encore par toutes sortes de faits apocryphes et de fables.

Parmi les oeuvres de cette nouvelle espèce, on peut citer un petit ouvrage latin, imprimé sans lieu ni date vers la fin du XVe siècle, et intitulé : De creatione Ade et formatione Evae a oesta ejus, et quomodo decepti fuerunt a serpente; l'auteur y raconte une prétendue pénitence d'Adam et une nouvelle faute d'Eve, qui, en général; est fort maltraitée par les légendaires. La Bibliothèque nationale de Paris conserve en manuscrit une foule de légendes : sur la Naissance de Caïn; sur une Vision d'Adam, à qui aurait été révélée par St Michel la perpétuité d'une inspiration divine parmi las hommes; sur un Voyage de Seth au Paradis terrestre; sur la Mort d'Adam, etc. Toutes les fictions répandues parmi le peuple et acceptées avec foi se trouvent résumées dans les Genèses, dans les Bibles historiales et dans les vieux traités de théologie à l'usage du vulgaire. (Bachelet).



En bibliothèque - Louis Moland, le Drame et la Légende d'Adam au Moyen âge (dans la, Revue, contemporaine du 15 juin 1855).
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Dictionnaire Le monde des textes
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