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Etudes historiques
de Chateaubriand
Les Études historiques est un ouvrage de Chateaubriand . L'auteur, dans sa retraite, y mit la dernière main avant de le faire paraître le 4 avril 1831, dans la série de ses Œuvres complètes (commencée en 1826). Mais il y songeait et il y travaillait depuis longtemps. L'histoire l'avait toujours attiré. Il avait commencé sa carrière littéraire par un Essai sur les Révolutions; il avait marqué dans le Génie du Christianisme, dans les Martyrs, dans l'Itinéraire, ses préoccupations d'historien. 

Dès 1812, il avait composé une partie des grands discours qui forment le début des Etudes historiques; de 1816 à 1826 il y travailla encore. Enfin, il mit à profit l'année entière qui sépare sa retraite de la vie politique, de la publication de l'oeuvre pour y travailler tous les jours avec opiniâtreté. Il était d'ailleurs un peu pressé par ses éditeurs, ce qui ne veut pas dire que nous avons affaire à une oeuvre improvisée : les Etudes historiques sont une des oeuvres, sinon les plus belles, du moins les plus originales de Chateaubriand.

Dans la préface, il écrit :

« ... J'ai commencé ma carrière littéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme, sous les rapports poétiques et moraux; je la termine par un ouvrage où je considère la même religion sous ses rapports philosophiques et historiques... »
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Caractère de l'histoire moderne

« Les annalistes de l'Antiquité ne faisaient point entrer dans leurs récits le tableau des différentes branches de l'administration : les sciences, les arts, l'éducation publique étaient rejetés du domaine de l'histoire. Clio marchait légèrement, débarrassée du pesant bagage qu'elle traîne aujourd'hui après elle. Souvent l'historien n'était qu'un voyageur racontant ce qu'il avait vu. Maintenant l'histoire est une encyclopédie; il y faut tout faire entrer, depuis l'astronomie jusqu'à la chimie, depuis l'art du financier jusqu'à celui du manufacturier, depuis la connaissance du peintre, du sculpteur et de l'architecte jusqu'à la science de l'économiste, depuis l'étude des lois ecclésiastiques, civiles et criminelles jusqu'à celle des lois politiques. L'historien moderne se laisse-t-il aller au récit d'une scène de moeurs et de passions, la gabelle survient au beau milieu; un autre impôt réclame; la guerre, la navigation, le commerce accourent. Comment les armes étaient-elles faites alors? D'où tirait-on les bois de construction? Combien valait la livre de poivre? Tout est perdu si l'auteur n'a pas remarqué que l'année commençait à Pâques et qu'il l'ait datée du 1er janvier? Comment voulez-vous qu'on s'assure en sa parole, s'il s'est trompé de page dans une citation, ou s'il a mal coté l'édition? La société demeure inconnue, si l'on ignore la couleur du haut-de-chausses du roi et le prix du marc d'argent. Cet historien doit savoir non seulement ce qui se passe dans sa patrie, mais encore dans les contrées voisines.

[Chateaubriand passe ensuite en revue les sources pour écrire l'histoire de France : les manuscrits, les chartes. Il fait l'éloge des Bénédictins. Il montre que la Révolution a anéanti beaucoup de papiers qui seraient précieux. Il fait un résumé des historiens antérieurs à 1789. Il distingue enfin les systèmes
de l'école historique moderne : ]

Voici ce qui me semble vrai dans le système de l'histoire descriptive : l'histoire n'est point un ouvrage de philosophie, c'est un tableau; il faut joindre à la narration la représentation de l'objet, c'est-à dire qu'il faut à la fois dessiner et peindre; il faut donner aux personnages le langage et les sentiments de leur temps, ne pas les regarder à travers nos propres opinions, principale cause de l'altération des faits. Si, prenant pour règle ce que nous croyons de la liberté, de l'égalité, de la religion, de tous les principes politiques, nous appliquons cette règle à l'ancien ordre de choses, nous faussons la vérité, nous exigeons des hommes vivant dans cet ordre de choses ce dont ils n'avaient pas même l'idée. Rien n'était si mal que nous le pensons; le prêtre, le noble, le bourgeois, le vassal avaient d'autres notions du juste et de l'injuste que les nôtres : c'était un autre monde, un monde sans doute moins rapproché des principes généraux naturels que le monde présent, mais qui ne manquait ni de grandeur ni de force, témoin ses actes et sa durée. Ne nous hâtons pas de prononcer trop dédaigneusement sur le passé : qui sait si la société de ce moment, qui nous semble supérieure (et qui l'est en effet sur beaucoup de points) à l'ancienne société, ne paraîtra pas à nos neveux, dans deux ou trois siècles, ce que nous paraît la société deux ou trois siècles avant nous? Nous réjouirions-nous dans le tombeau d'être jugés par les générations futures avec la même rigueur que nous jugeons nos aïeux? Ce qu'il y a de bon, de sincère dans l'histoire descriptive, c'est qu'elle dit les temps tels qu'il sont.

L'autre système historique moderne, le système fataliste, a, selon moi, de bien plus graves inconvénients, parce qu'il sépare la morale de l'action humaine; sous ce rapport, j'aurai dans un moment l'occasion de le combattre, en parlant des écrivains de talent qui l'ont adopté. Je dirai seulement ici que le système, qui bannit l'individu pour ne s'occuper que de l'espèce, tombe dans l'excès opposé au système de l'histoire descriptive. Annuler totalement l'individu, ne lui donner que la position d'un chiffre, lequel vient dans la série d'un nombre, c'est lui contester la valeur absolue qu'il possède, indépendamment de sa valeur relatives. De même qu'un siècle influe sur un homme, un homme influe sur un siècle, et si un homme est le représentant des idées du temps, plus souvent aussi le temps est le représentant des idées de l'homme.

[Chateaubriand jette un coup d'oeil sur l'Allemagne qui a fait entrer la philosophie dans l'histoire : il parle de Herder et de son influence sur
Quinet. Puis il passe à Vico, traduit par Michelet et interprété par Ballanche. Il dresse la liste des auteurs qui ont écrit l'histoire depuis la Révolution. Il montre enfin la prépondérance de l'histoire dans l'art moderne :]

Tout prend aujourd'hui la forme de l'histoire : polémique, théâtre, roman, poésie. Si nous avons le Richelieu [Marion Delorme] de M. Victor Hugo, nous saurons ce qu'un génie à part peut trouver dans une route inconnue aux Corneille et aux Racine. L'Ecosse voit renaître le Moyen âge dans les célèbres inventions de Walter Scott. Le Nouveau Monde, qui n'a d'autres antiquités que ses forêts, ses sauvages et sa liberté, vieille comme la terre, a trouvé dans M. Cooper [Fenimore Cooper, 1789-1851] le peintre de ses antiquités. Nous n'avons point failli en ce nouveau genre de littérature : une foule d'hommes de talent nous ont donné des tableaux empreints des couleurs de l'histoire. Je ne puis rappeler tous ces tableaux, mais deux s'offrent en ce moment même à ma mémoire : l'un, de M. Mérimée, représente les moeurs à l'époque de la Saint-Barthélemy [Chronique de Charles IX, 1829]; l'autre, de M. Latouche, met sous nos yeux une des réactions sanglantes de la contre-révolution napolitaines. Ces vives peintures rendront de plus en plus difficile la tâche de l'historien. Au 13e siècle la chevalerie historique produisit la chevalerie romanesque qui marcha de pair avec elle; de notre temps la véritable histoire aura son histoire fictive, qui la fera disparaître dans son éclat ou la suivra comme son ombre.

Sous le simple titre de chansonnier, un homme [Béranger] est devenu un des plus grands poètes que la France ait produits : avec un génie qui tient de La Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il l'a voulu, comme Tacite écrivait [...]. Le poète n'est peut-être pas tout à fait aussi heureux quand il chante les rois sur leur trône, à moins que ce ne soit le roi d'Yvetot. En général, M. de Béranger a pour démon familier une de ces muses qui pleurent en riant et dont le malheur fait grandir les ailes.. »

[Il dresse ensuite la liste des principaux historiens français de l'époque et il attaque vigoureusement l'école fataliste qui excuse presque les atrocités de la Révolution française en montrant que les criminels n'étaient pas responsables.]
 

(Chateaubriand, extraits de la préface des Etudes historiques).

Ce livre devait ainsi être une sorte d'histoire universelle depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à la révolution de 1789, et comme une contre-partie de l'Essai sur les moeurs, de Voltaire. Chateaubriand voulait surtout montrer  l'influence civilisatrice du christianisme à travers les par une série de tableaux qui, tous, avaient pour centre la France

Il ne put remplir un aussi vaste plan. Tel qu' il est, d'ailleurs, l'ouvrage, souvent quitté et repris, manque de suite et d'unité. Ce ne sont guère que des morceaux plus ou moins étendus, mais trop peu liés entre eux pour former véritablement un tout. 

Ces Études se composent de six discours, dont les quatre premiers exposent les transformations de l'Empire romain, de Jules César à Augustule les deux derniers sont consacrés aux moeurs des chrétiens, des païens et des Barbares ce sont les plus remarquables.

Malgré des longueurs, des négligences, une érudition hâtive et pédantesque, ces textes se recommandent par toutes les qualités qui avaient déjà fait de Chateaubriand l'initiateur de la jeune école historique. On y trouve en particulier son intelligence divinatrice, sa faculté d'évocation, sa merveilleuse aptitude à représenter les figures et les moeurs des temps lointains. Le Moyen âge, par exemple, avec la féodalité et la chevalerie, lui a fourni des peintures qui ne le cèdent en rien aux plus brillantes et aux plus vives des Martyrs et du Génie du Christianisme. (Ch-M. Des Granges / NLI / R. Canat).
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Etrangeté du Moyen âge

« Le Moyen âge offre un tableau bizarre, qui semble être le produit d'une imagination puissante, mais déréglée. Dans l'Antiquité, chaque nation sort pour ainsi dire de sa propre source. Un esprit primitif, qui pénètre tout et se fait sentir partout, rend homogènes les institutions et les moeurs. La société du Moyen âge était composée des débris de mille autres sociétés; la civilisation romaine, le paganisme même y avaient laissé des traces; la religion chrétienne y apportait ses croyances et ses solennités; les barbares franks, goths, bourguignons, anglo-saxons, danois, normands retenaient les usages et le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriétés se mêlaient, toutes les espèces de lois se confondaient [...]. Toutes les formes de liberté et de servitude se rencontraient : la liberté monarchique du roi, la liberté aristocratique du noble, la liberté individuelle du prêtre, la liberté collective des communes, la liberté privilégiée des villes, de la magistrature, des corps de métiers et des marchands, la liberté représentative de la nation, l'esclavage romain, le servage barbare, la servitude de l'aubain [l'étranger]. De là ces spectacles incohérents, ces usages qui se paraissent contredire, qui ne tiennent que par le lien de la religion. On dirait des peuples divers n'ayant aucun rapport les uns avec les autres, étant seulement convenus de vivre sous un commun maître autour d'un même autel.

Jusque dans son apparence extérieure, la France offrait alors un tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion et de nos moeurs, nous avons substitué, par une déplorable affectation de l'architecture bâtarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre ciel ni appropriés à nos besoins; froide et servile copie, laquelle a porté le mensonge dans nos arts, comme le calque de la littérature latine a détruit dans notre littérature l'originalité du génie frank. Ce n'était pas ainsi qu'imitait le Moyen âge; les esprits de ce temps-là admiraient aussi les Grecs et les Romains; ils recherchaient et étudiaient leurs ouvrages; mais au lieu de s'en laisser dominer, ils les maîtrisaient, les façonnaient à leur guise, les rendaient français et ajoutaient à leur beauté par cette métamorphose pleine de création et d'indépendance.

Les premières églises chrétiennes dans l'Occident ne furent que des temples retournés; le culte païen était extérieur, la décoration du temple fut extérieure; le culte chrétien était intérieur, la décoration de l'église fut intérieure. Les colonnes passèrent du dehors au dedans de l'édifice, comme dans les basiliques où se tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et des catacombes. Les proportions de l'église surpassèrent en étendue celles du temple, parce que la foule chrétienne s'entassait sous la voûte de l'église, et que la foule païenne était répandue sous le péristyles du temple. Mais lorsque les chrétiens devinrent les maîtres, ils changèrent cette économie et ornèrent aussi du côté du paysage et du ciel leurs édifices.

[Le même chaos apparaît dans les luttes de la France contre l'étranger et surtout contre les Anglais. Jamais il n'y eut plus de patriotisme ni
plus de malheurs. Voici la fin de la bataille de Crécy (26 août 1346) : ]

La nuit pluvieuse et obscure favorisa la retraite de Philippe. Ce prince, entré sur le champ de bataille avec cent vingt mille hommes, en sortait avec cinq chevaliers, Jean de Hainaut, Charles de Montmorency, les sires de Beaujeu, d'Aubigny et de Montsault. Il arrive au château de Broye; les portes en étaient fermées. On appela le commandant; celui-ci vint sur les créneaux et dit : « Qui est-ce là? qui appelle à cette heure? » Le roi répondit : « Ouvrez, c'est la fortune de la France », parole plus belle que celle de César dans la tempête [« Tu portes César et sa fortune »], confiance magnanime, honorable au sujet comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de l'autre dans cette monarchie de saint Louis. Du château de Broye, Philippe se rendit à Amiens.

Il y avait déjà deux heures qu'il faisait nuit; les Anglais ne se tenaient pas encore assurés du triomphe; ils n'apprirent toute leur victoire que par le silence qu'elle répandit sur le champ de bataille. Inquiets de ne plus rien entendre, ils allumèrent des falots, et entrevirent à cette pâle lueur les immenses funérailles [en latin, funera = cadavres] dont ils étaient entourés. Quelques mouvements muets indiquaient les restes d'une vie sans intelligence; quelques blessés, sans parole et sans cri, élevaient la tête et les bras au-dessus des régions de la mort : scène indéfinie et formidable entre la résurrection et
le néant.

Edouard [III], qui pendant toute cette journée n'avait pas même mis son casque, descendit alors de la colline vers le prince de Galles, et lui dit en le serrant dans ses bras : « Dieu vous doins (donne) persévérance! vous êtes mon fils.» Le prince s'inclina et s'humilia en honorant son père. Les luminaires élevés par les soldats éclairaient ces embrassements au milieu de tant de jeunes hommes privés pour jamais des caresses paternelles. Le fils et le petit-fils de la fille de Philippe le Bel avaient dans leurs veines de ce sang français qui souillait leurs pieds; ils pouvaient aller raconter à leur mère, qui vivait encore, ce qu'ils avaient vu dans la vaste chambre ardente où gisaient les corps de ses parents et de ses amis.

Quand vint le jour, il faisait un brouillard si épais qu'on voyait à peine à quelques pas devant soi. Les communes de Rouen et de Beauvais, une autre troupe commandée par les délégués de l'archevêque de Rouen et du grand-prieur de France, mille lances conduites par le duc de Lorraine, ignorant ce qui s'était passé, s'avançaient au secours de Philippe. Les Anglais plantèrent sur un lieu élevé les bannières tombées entre leurs mains : attirés par ces enseignes de la patrie, les Français venaient se ranger autour d'elles et ils étaient égorgés. »

[Puis Chateaubriand mène son analyse raisonnée depuis la bataille de Poitiers jusqu'à la révolution de 1789. Certains passages sentent le résumé fait hâtivement, mais on y trouve encore bien des pages brillantes.]
 

(Chateaubriand, extraits des Etudes historiques).
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