.
-

Apologie de Socrate, de Platon

L'Apologie de Socrate est un ouvrage de Platon qui reproduit le discours mémorable prononcé par Socrate devant l'Aréopage, en réponse à l'accusation intentée contre lui. 

Ainsi que le fait remarquer Denys d'Halicarnasse dans sa Rhétorique,  l'Apologie de Socrate se divise en trois parties distinctes qui forment comme les trois actes de ce dramatique monologue. Suivant l'ordre usité dans les jugements athéniens, la première partie contient la défense que Socrate oppose à ses accusateurs; dans la seconde, reconnu coupable par les juges, il discute la peine qui doit lui être infligée; dans la troisième, condamné à mort, il expose ses idées sur le passage de l'âme à une vie meilleure. On trouve, dans toute cette troisième partie du plaidoyer, une indépendance et uns fermeté de langage qui justifient la parole de Cicéron, lorsqu'il dit que Socrate ne parut pas devant ses juges comme un suppliant et un coupable, mais comme un maître et un souverain.

Première partie.
Socrate, amené pour la première fois de sa vie devant un tribunal, va entreprendre de réfuter les allégations mensongères de ses accusateurs. On sait que cette accusation, formulée par Mélètos (Mélitos ou Mélitus), reposait sur ces deux chefs : 

1° que Socrate ne reconnaissait pas les dieux de la république; 

2° qu'il corrompait la jeunesse. 

Outre les accusateurs connus, il en est d'autres plus dangereux qui se cachent, et qu'il est impossible de réfuter. Socrate a peu d'espoir de les confondre; mais la loi veut qu'il se défende, il parlera et il ne dira que la vérité.

Après s'être excusé de ne pas se servir d'un discours étudié et travaillé selon l'usage, et prié les juges de le laisser parler comme il avait coutume de le faire Socrate s'attache à détruire une calomnie depuis longtemps répandue et enracinée dans les esprits, et qui, en prévenant un grand nombre d'Athéniens contre lui a donné confiance à ses accusateurs. 

Certaines gens n'ont cessé de signaler Socrate comme un homme dangereux qui, par une curiosité criminelle, veut pénétrer ce qui se passe dans le ciel et sous la terre, fait une bonne cause d'une mauvaise, et enseigne aux autres ces secrets pernicieux. Cette accusation ancienne, anonyme, irresponsable, n'a pas de fondement; Socrate n'a jamais recherché les mystères de la nature. D'ailleurs, est-il un seul Athénien qui l'ait jamais entendu discourir sur ce sujet? Sa science n'a pas d'autre objet que l'humain.

Socrate passe à une autre accusation : on prétend qu'il se mêle d'instruire les humains et qu'il en retire de l'argent. Jamais il n'a fait un semblable trafic, si lucratif d'ailleurs pour les Sophistes, dont il raille en passant l'avidité mercantile.

Mais, dira-t-on, qui a soulevé contre Socrate une pareille haine? La cause de ces bruits calomnieux est tout entière dans sa réputation de sagesse, confirmée par l'oracle d'Apollon.

Socrate ne sait rien; mais du moins il sait qu'il ne sait, rien; et c'est en cela seulement qu'il est plus sage que les autres, qui se croient sages et ne le sont pas. Or, comme il a essayé de le leur prouver, il s'est fait des ennemis. Après les politiques, Socrate a vu les poètes, mais il a reconnu la vanité de leur prétention à la sagesse. Enfin il a visité les artisans. Ils savent faire de beaux ouvrages; mais parce qu'ils sont habiles dans leur métier, ils croient s'entendre aux questions les plus élevées.

Socrate explique le sens de l'oracle, et ajoute qu'il ne lui est resté, en le cherchant, aucun temps à donner à ses affaires privées ou aux affaires publiques.

En outre, quelques jeunes Athéniens qui se sont attachés à lui prennent plaisir à l'imiter-: ils montrent l'ignorance de plusieurs qui se croient anges. De là contre Socrate l'accucation de pervertir la jeunesse.

Après avoir essayé de dissiper les calomnies répandues contre lui, Socrate passe maintenant à ses nouveaux accusateurs.  Il résume l'acte d'accusation, et il va répondre à chaque grief. Il quitte la forme apologétique pour prendre sa forme de discours accoutumée. Il interpelle Mélètos, et avec son ironie ordinaire, le réduit à quitter le terrain où il s'était placé. 

Mélètos prétend que Socrate corrompt la jeunesse; mais sait-il ce que c'est que d'enseigner les jeunes gens? n'ignore-t-il pas comment on les rend meilleurs?

On l'accuse de corrompre la jeunesse. Il répond que c'est faux, qu'il enseigne aux jeunes gens une morale pure,  parce qu'il en avait été autrement  il aurait fait une chose insensée et nuisible à lui-même. 

Mélètos prétend que Socrate nie l'existence des dieux, non  seulement de ceux qu'honore Athènes, mais de toute divinité. Mais l'accusateur se contredit lui-même.

Il prouve à Mélètos qu'il se contredit lui-même, puisqu'il reconnaît que Socrate admet des fils de dieux, et qu'il l'accuse cependant de ne pas reconnaître de dieux.

« Comment croirais-je, dit-il, qu'il y a quelque chose de démoniaque en moi, et je ne croyais aux démons; et comment croirais-je aux démons si je ne croyais aux dieux? »
Socrate a prouvé son innocence. S'il est condamné. Il succombera sous la calomnie et non sous l'accusation de Mélètos et d'Anytus. Mais l'homme sage fait son devoir sans s'inquiéter du péril; ce qu'il prouve par l'exemple d'Achille.

Les dieux ont ordonné à Socrate d'employer sa vie à l'étude de la sagesse, en s'examinant lui-même et en examinant les autres. Il sera fidèle à cette mission; la crainte même de la mort ne l'en détournera pas.

Si tes Athéniens faisaient mourir Socrate, ils ne retrouveraient pas son pareil. Il leur a été donné par les dieux pour les exhorter à la vertu et il est peu d'hommes qui, négligeant leur intérêt privé, se dévouent, ainsi que lui, au bien commun.

Socrate explique pourquoi il n'a jamais pris part aux affaires publiques : c'est son démon familier qui l'en a détourné.

Deux fois, au péril de ses jours, il s'est opposé à des actes injustes : une telle conduite devait l'entraîner à sa perte.

La vraie mission qu'il a cru devoir accepter dans sa patrie a été la direction morale des jeunes gens qui se sont offerts à lui et qu'il a aidés de ses conseils.

Si parmi ces jeunes gens il s'en trouve qu'il ait corrompus, comment aucun d'eux ne s'élève-t-il contre lui?

Socrate ne veut pas recourir aux supplications et aux larmes pour fléchir ses juges : il n'y a là de sa part ni arrogance ni manque de respect; mais ces scènes pitoyables sont ridicules et humiliantes pour la république.

Les lamentations et les prières sont contraires à la sainteté des lois et de la justice; elles doivent être écartées d'un jugement fondé sur le respect de l'équité.

Deuxième partie
Les juges ayant été aux voix, la majorité déclare que Socrate est coupable. Il reprend la parole. - Il ne lui a manqué que trois voix pour obtenir l'égalité des suffrages et pour être absous; Mélètos est donc vaincu. Socrate lui a presque échappé.

Invité, d'après la loi athénienne, à indiquer lui-même la peine qui doit lui être infligée, il affirme son innocence et maintient avec une sublime fierté, en face de ses juges, toute la hauteur de sa mission, en déclarant que pour n'avoir connu aucun repos pendant toute sa vie, pour avoir négligé ce que les autres recherchent avec tant d'empressement, les richesses, les emplois militaires, les fonctions d'orateur et les autres dignités; pour n'être entré dans aucune des conspirations et des cabales si fréquentes dans la république; pour avoir consacré tout son temps à les rendre vertueux et sages, ce n'est pas une peine, c'est une récompense qu'il doit attendre. Ce qu'il mérite, c'est d'être nourri  pour le reste de ses jours aux frais du trésor public dans le Prytanée.

Ces paroles ne lui sont pas inspirées par un sentiment d'arrogance; mais lui, qui n'a jamais fait de mal à personne, qui s'est toujours appliqué à faire le bien, ne peut se faire tort à lui-même, en se condamnant à la prison ou à l'exil. Si on le condamne à l'exil, l'oracle lui impose la loi de parler chaque jour de la vertu; cette peine ne mettrait donc pas fin à sa mission. S'il était riche, il se condamnerait volontiers à une amende qui, en l'appauvrissant, ne lui ferait aucun tort; mais on n'ignore pas qu'il ne possède rien. Il ne saurait payer qu'une mine; mais comme ses amis lui en offrent trente, il se condamne à trente.

Troisième partie.
Les juges vont aux voix de nouveau, et la peine de mort est prononcée. Socrate a la parole une dernière fois. Il avertit ses juges qu'en le condamnant ils se condamnent eux-mêmes aux yeux de la postérité. Socrate prédit à ceux de ses juges qui viennent de le condamner qu'ils seront un jour victimes de la haine publique et se repentiront amèrement de leur iniquité.

Il s'applaudit de n'avoir rien fait pour être absous qui fût indigne d'un homme libre, de ne pas devoir la vie à une lâche apologie (= justification). Il n'est pas plus permis, dit-il, devant les tribunaux que dans les combats, d'employer toutes sortes de moyens pour échaper à un péril. Eviter la mort n'est pas aussi difficile que d'éviter le crime; le crime court plus vite que la mort. Aussi, vieux et pesant comme il est, il s'est laissé atteindre par le plus lent des deux, tandis que le plus agile, le crime, s'est attaché à ses accusateurs, qui ont de la légèreté et de la vigueur. il s'en va donc subir la mort à laquelle il est condamné, et eux l'iniquité et infamie à laquelle la vérité les condamne

Socrate se tournant vers ceux qui l'ont absous les remercie et les rassure sur sa mort. La preuve qu'elle est un bien pour lui, c'est que son démon familier ne lui a donné aucun avertissement.

La mort, dit-il, est, de deux choses l'une, ou l'anéantissement absolu et la destruction de toute conscience; ou, comme on le dit, un simple changement, le passage de l'âme d'un lieu dans un autre. Si la mort est la privation de tout sentiment, un sommeil sans aucun songe, pourquoi la craindre? Quel est celui qui trouvera dans sa vie beaucoup de nuits, beaucoup de jours plus heureux, que telle nuit qu'il a passée dans un sommeil sans songes? Si la mort est un passage de ce séjour dans un autre, quel plus grand bien peut-on imaginer?

Socrate ne conserve aucun ressentiment contre ceux qui l'ont condamné; la mort est pour lui comme un bienfait divin. Il termine en recommandant ses enfants à la sollicitude des Athéniens et en se confiant à la justice divine. (PL / E. T.).
-

Grand texte, mauvaise défense

« L'Accusation intentée à Socrate, telle qu'elle existait encore, au second siècle de l'ère chrétienne, à Athènes, dans le temple de Cybèle, au rapport de Phavorinus, cité par Diogène Laërce, reposait sur ces deux chefs : 1° que Socrate ne croyait pas à la religion de l'état; 2° qu'il corrompait la jeunesse, c'est-à-dire, évidemment, qu'il instruisait la jeunesse à ne pas croire à la religion de l'Etat.

Or l'Apologie de Socrate ne répond d'une manière satisfaisante ni à l'un ni à l'autre de ces deux chefs d'accusation. Au lieu de déclarer qu'il croit à la religion établie, Socrate prouve qu'il n'est pas athée; au lieu de faire voir qu'il n'instruit pas la jeunesse à douter des dogmes consacrés par la loi, il proteste qu'il lui a toujours enseigné une morale pure. Comme plaidoyer, comme défense régulière, on ne peut nier que l'Apologie de Socrate ne soit très faible.

C'est qu'elle ne pouvait guère ne pas l'être, que l'accusation était fondée, et qu'en effet, dans un ordre de choses dont la base est une religion d'Etat, on ne peut penser, comme Socrate, de cette religion, et publier ce qu'on en pense, sans nuire à cette religion, et par conséquent sans troubler l'Etat, et provoquer, à la longue, une révolution; et la preuve en est que, deux siècles plus tard, quand cette révolution éclata, ses plus zélés partisans, dans leurs plus violentes attaques contre le paganisme, n'ont fait que répéter les arguments de Socrate dans l'Euthyphron. On peut l'avouer aujourd'hui, Socrate ne s'élève tant comme philosophe que précisément à condition d'être coupable comme citoyen à prendre ce titre et les devoirs qu'il impose dans le sens étroit et selon l'esprit de l'Antiquité. Lui-même connaissait si bien sa situation qu'au commencement de l'Apologie il déclare qu'il ne se défend que pour obéir à la loi.

Quel est donc le but direct, l'effet réel de l'Apologie de Socrate?

C'est de montrer sous son vrai point de vue le caractère de Socrate, et d'expliquer le mystère de la singulière destinée qu'il s'était faite à Athènes, en dehors de la vie commune, ne prenant aucune part aux affaires publiques, négligeant les siennes, et n'ayant d'autre occupation que de proposer des questions à tout le monde. L'explication de ce mystère est une mission supérieure dont Socrate se croit chargé. Il croit qu'il est appelé à rendre les hommes meilleurs, à démasquer la fausse sagesse, à humilier l'orgueil de l'esprit devant le bon sens et la vertu, à ramener la raison humaine de la recherche ambitieuse d'un savoir chimérique et vain, au sentiment de sa faiblesse, à l'étude et à la pratique des vérités morales. Telle est la mission que Socrate a reçue : elle domine à ses yeux tous les devoirs et les intérêts ordinaires; c'est pour elle qu'il a soulevé contre lui tant d'ennemis puissants intéressés au maintien des préjugés qu'il combattait; c'est elle qui le fait comparaître devant le tribunal; et, plutôt que de l'abandonner, il déclare qu'il est prêt à la sceller de son sang.

Il y a plus; on voit qu'il a reconnu la nécessité de sa mort. Il dit expressément qu'il ne servirait à rien de l'absoudre, parce, qu'il est décidé à mériter de nouveau l'accusation maintenant portée contre lui; que l'exil même ne peut le sauver, ses principes, . qu'il n'abandonnera jamais, et sa mission, qu'il poursuivra partout, devant le mettre toujours et partout dans la situation où il est; qu'enfin il est inutile de reculer devant la nécessité, qu'il faut que sa destinée s'accomplisse, et que sa mort est venue.

Socrate avait raison : sa mort était forcée, et le résultat inévitable de la lutte qu'il avait engagée contre le dogmatisme religieux et la fausse sagesse de son temps. C'est l'esprit de ce temps et non pas Anytos ni l'Aréopage qui a mis en cause et condamné Socrate. Anytos, il faut le dire, était un citoyen recommandable; l'Aréopage un tribunal équitable et modéré; et, s'il fallait s'étonner de quelque chose, ce serait que Socrate ait été accusé si tard, et qu'il n'ait pas été condamné à une plus forte majorité. »
 

(Victor Cousin, 1846).

Platon 
-
-
 
Le texte de l'Apologie de Socrate

Première partie.
Je ne sais, Athéniens, quelle impression ont faite sur vous les paroles de mes accusateurs; mais, pour moi, j'en ai été tellement affecté que je ne me suis pour ainsi dire plus reconnu moi-même, tant leur discours a été persuasif; je puis toutefois vous affirmer qu'ils n'ont dit rien de vrai. 

Mais ce qui m'a le plus étonné parmi toutes leurs déclarations mensongères, c'est qu'ils vous ont engagé à vous bien tenir sur vos gardes pour ne pas vous laisser séduire par mon éloquence. Ils n'ont pas rougi d'affirmer ce que je vais démentir tout à l'heure, en leur prouvant que je ne suis pas du tout éloquent, et c'est là, suivant moi, le comble de l'impudence, à moins qu'ils ne considèrent comme éloquent celui qui dit la vérité. Si c'est là ce qu'ils soutiennent, je consens à passer pour un très grand orateur, mais tout différent de ce qu'ils sont eux-mêmes; car, je le répète, ils n'ont rien dit de véritable, tandis que vous allez entendre de moi toute la vérité, Athéniens, non point, par Zeus, en un discours brillant comme ceux qu'ils prononcent, et qui se distinguent par l'élégance des mots et de tournures, mais en un langage simple et spontané, car je crois que ce que je dis est juste et vrai, et aucun de vous ne doit attendre autre chose de moi. Il ne conviendrait point en effet à mon âge de me présenter devant vous, Athéniens, comme le ferait un jeune homme qui aurait préparé son discours.

Aussi ne vous demanderai-je, Athéniens, qu'une seule grâce c'est que vous ne soyez pas surpris et que vous ne vous irritiez point contre moi, si vous m'entendez employer dans ma défense, les mêmes termes dont je me sers de coutume dans ma conversation avec vous sur l'agora, dans les banques et partout ailleurs où vous me rencontrez. C'est la première fois de ma vie que je comparais devant ce tribunal, quoique j'aie plus de soixante-dix ans. Je suis tout à fait étranger au mode de parler que l'on emploie ici. Et de même que vous seriez indulgent si j'étais réellement étranger, de même que dans ces conditions vous me pardonneriez si je vous parlais le langage de mon pays, de même je vous prie, en ce moment, de ne pas faire attention à ma façon de m'exprimer bonne ou mauvaise, et de voir simplement si ce que je vous dis est juste ou non, car c'est là tout le devoir et le rôle du juge, tandis que celui de l'orateur est de dire la vérité.

Il est juste, Athéniens, que tout d'abord je réponde à la première accusation et à me prouver accusateur, avant d'en venir aux derniers griefs qu'ont élevés contre moi mes derniers détracteurs, car il y a depuis bien des années, bien des accusations et bien des accusateurs qui se sont produits contre moi; et tout ce que l'on a sans cesse allégué était faux. Ceux-là je les crains bien plus qu'Anytos [1] et ceux [2] qui plaident avec lui contre moi, quoique je ne mette pas en doute l'éloquence de ces derniers; mais les autres, ô Athéniens, me sont plus redoutables parce qu'ils ont vécu presque tous avec vous dès votre enfance, et qu'ils ont pu ainsi vous parler de moi en ne disant rien de vrai, et vous affirmer qu'il y a un certain Socrate, homme savant, qui s'occupe de rechercher ce qui se passe au delà des airs et au-dessus de la terre, et qui a le talent de faire une bonne cause d'une mauvaise. Ceux qui ont répandu, ô Athéniens, ces faux bruits sont les plus dangereux de mes accusateurs; car si vous prêtez l'oreille à leurs discours, vous pourrez vous imaginer que les hommes qui se livrent à ce genre d'étude et de recherche ne croient pas à l'existence des dieux.

Or ces accusateurs sont nombreux et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils conspirent contre moi. Ils ont capté votre confiance quand vous étiez à l'âge où l'on se montre volontiers crédule, car vous étiez pour la plupart encore enfants ou adolescents, quand ils vous parlaient de moi en m'accusant et je n'étais pas là pour me défendre. Ce qui met le comble à l'injustice, c'est que l'on me défend de connaître mes accusateurs, de les nommer même, à l'exception d'un auteur comique. Tous ceux qui, par envie ou par calomnie, se sont efforcés de vous persuader, et ceux qui, persuadés, eux-mêmes ont employé tous leurs efforts à persuader les autres, se dérobent, et je ne puis les citer devant vous ni les réfuter; il faut, pour établir ma défense, que pour battre, comme on dit contre une ombre, et que j'attaque et repousse un adversaire sans voir avec qui je me mesure.

Songez, Athéniens, que j'ai, comme je viens de vous le dire, des accusateurs de deux sortes : ceux qui m'ont accusé depuis longtemps et ceux qui m'ont fait comparaître devant vous en dernier lieu : et considérez qu'il importe pour moi que je repousse d'abord les accusations des premiers, car ce sont ceux-là que vous avez écoutés les premiers et le plus fréquemment, et qui ont fait sur vous plus d'impression que les autres.


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

[1] Artisan riche et puissant, zélé démocrate, qui avait rendu de grands services à la république, en contribuant avec Thrasybule à l'expulsion des Trente tyrans et au rétablissement de la liberté. Il était à la tête des ennemis de Socrate. Plus tard, l'innocence de Socrate ayant été reconnue,  les Athéniens le condamnèrent à l'exil. Arrivé à Héraclée, les habitants lui enjoignirent de quitter leur ville le jour même (Diogène Laerce, II, (0).

[2] Mélètos et Lycon. Lycon était orateur. Les orateurs à Athènes formaient une magistrature politique, instituée par les lois de Solon. Ils étaient dix, chargés de présenter dans l'assemblée du sénat et du peuple les mesures les plus utiles à la république. Ce fut Lycon qui dirigea les procédures dans l'affaire de Socrate (Diogène Laerce, II, 38).

Il faut donc que je réponde, Athéniens, que je présente ma défense et que je tâche dans un espace de temps restreint, de bannir je votre esprit une calomnie qui v est entrée depuis longtemps et qui n'y est profondément enracinée. Plaise à Dieu que j'y parvienne, et que mon apologie puisse servir à ma justification, mais je ne m'en dissimule pas la difficulté, et je né m'aveugle pas là-dessus Qu'il arrive au reste tout ce qu'il plaira aux dieux, nous devons non seulement obéir aux lois, mais nous défendre.

Reprenons donc à, son origine l'accusation qui a donné naissance à la calomnie et qui à fourni à Melitos l'occasion de me citer en justice. Or que disent mes accusateurs? car il faut mettre leur accusation dans la forme comme si elle était écrite et comme si les accusateurs avaient prêté serment [3] : Socrate agit avec impiété; et il est d'autant plus criminel qu'il veut scruter ce qui se passe dans le ciel et sur la terre. Il fait une bonne cause d'une mauvaise, et il enseigne ces choses aux autres.

Telle est l'accusation : vous l'avez entendu dans la comédie d'Aristophane qui dit qu'il se promène dans les airs et d'autres extravagances [4] du même genre auxquelles je n'entends rien. Si j'en parle ce n'est pas que j'aie du dédain pour ces connaissances; si quelqu'un est savant en ces choses (et que Mélètos n'aille pas tirer parti de ma parole pour élever contre moi une nouvelle accusation). C'est uniquement, Athéniens, pour vous montrer que je n'ai rien de commun avec ces sciences, comme la plupart de ceux qui sont ici, peuvent en témoigner. Je vous conjure donc tous, et j'en appelle à tous ceux qui sont ici et avec qui j'ai conversé, et il y en a ici un très grand nombre, je vous conjure de déclarer si quelqu'un de vous m'a jamais entendu faire montre de ces sortes de sciences, et vous aurez ainsi la preuve que dans toutes les calomnies que l'on repand sur moi il n'y a rien de vrai. Si l'on vous a dit que je fais métier d'enseigner et que j'exige un salaire, c'est encore un mensonge.


 
 
 
 

[3] A Athènes, les deux parties prêtaient, serment. L'accusateur jurait le premier qu'il dirait la vérité; l'accusé protestait de son innocence. Ce double serment s'appelait antômosia On appelait aussi antomosia la formule de l'accusation avec serment. C'est dans ce sens que Platon dit ici : antômosian anagnônai, lire l'accusation rédigée en forme, et le serment prêté par l'accusateur.

[4] Aristophane. Nuées, v, 221,. seqq. Cette pièce avait été jouée vingt-quatre ans avant le procès de Socrate.

Non que je ne trouve fort beau de pouvoir enseigner les hommes comme le font Gorgias de Leontium [5], Prodicus de Céos [6]  et Hippias d'Elis [7], qui, dans toutes les villes où ils se sont rendus, Athéniens, ont déterminé la jeunesse gratuitement, alors qu'elle pouvait suivre un citoyen quelconque à son gré, à s'attacher à eux en les payant bien et en leur ayant en outre une grande obligation. J'ai appris également qu'il est venu ici un homme de Paros, fort savant, et je suis tombé un jour par hasard sur quelqu'un qui dépense plus d'argent en captivité que tous nos autres concitoyens, Callias fils d'Hipponicos [8], à qui j'ai dit en parlant de ses deux fils : 

- Ô Callias, si tes enfants étaient deux jeunes poulains ou deux jeunes taureaux, ne donnereis-tu point une récompense pécuniaire à celui qui serait assez habile pour les faire exceller en toutes choses? Tu t'adresserais au meilleur des écuyers ou des laboureurs. Mais puisque tes fils sont des hommes, à qui penses-tu confier leur éducation? Quel est le maître qui possède mieux que tout autre la science des devoirs de l'homme et du citoyen? car je suis bien sûr que tu y as songé puisque tu as des enfants. Or, connais-tu quelqu'un qui ait ces qualités? 

- J'en connais un en effet, me répondit Callias.

- Qui donc est-il, lui dis-je, d'où est-il, combien prend-il pour ses leçons? - C'est Evènos de Paros [9], me dit-il, je le paie cinq mines [10]

- J'ai trouvé cet Evènos bien heureux s'il a vraiment ce talent et peut l'enseigner aux autres. Quant à moi si j'avais cette habileté, j'en serais fier et glorieux, mais, ô Athéniens, je ne l'ai pas.

[5]  Gorgias de Léontium, le père des Sophistes et de la rhétorique. Il s'enrichit par ses cours publics auxquels il n'admettait pas à moins de cent mines. 

[6] Prodicus de Céos, rhéteur et physicien, disciple de Protagoras. 

[7] Hippias d'Elis, rhéteur et philosophe. Il vécut heureux, glorieux et riche comme Gorgias

[8] Platon, dans le Protagoras; Xénophon, dans le Banquet; Aristophane, dans les Oiseaux, v. 285, lui font le même reproche. Sa richesse était passé en proverbe.

[9] Poète et sophiste (le Phédon et le Phèdre).

[10]  Une mine valait 100 drachmes (soit une quinzaine d'euros...).


 
Quelqu'un de vous me demandera peut-être : Mais, Socrate, que fais-tu donc? D'où vient que l'on te calomnie de la sorte, car enfin si tu n'avais pas agi autrement que ne font les autres citoyens personne n'aurait jamais répandu ces bruits sur toi. Apprends-nous donc ce que c'est, afin que nous ne portions pas sur toi un jugement téméraire. Cette objection nous semble fort juste, et je vais tâcher de vous montrer ce qu'il en est, pourquoi l'on m'a tant dé crié, et d'où vient la célébrité de mon nom. Écoutez-moi donc. Peut-être quelques-uns d'entre vous s'imagineront-ils que je plaisante, mais sachez que je ne veux vous dire à tous que la vérité, Athéniens : ma réputation ne vient que d'une certaine sagesse que je possède. Cette sagesse quelle est-elle? C'est une sagesse purement humaine, et je n'en ai pas d'autre; tandis que ceux à qui j'ai fait allusion tout à l'heure, ont une sagesse bien plus qu'humaine et dont je n'ai rien à vous dire, car elle m'est inconnue, je n'en suis pas doué, et ceux qui me l'attribuent mentent et ne cherchent qu'à me calomnier. N'allez point, ô Athéniens, vous émouvoir si je parais vous parler de moi en des termes trop élogieux; je ne vous dirai rien de moi-même, mais je m'en rapporterai au témoignage de quelqu'un qui est digne de foi, et pour vous faire comprendre quelle est ma sagesse et si elle est vraiment telle, j'en appellerai au dieu même de Delphes. Vous connaissiez certes Cheréphon [11] : c'était mon camarade d'enfance; il était l'ami de tout le peuple Athénien, il a été envoyé récemment en exil et il en est revenu. Vous savez donc assurément quel il est et quelle ardeur il a montrée dans toutes les choses qu'il a entreprises. Or, un jour s'étant rendu à Delphes il osa demander à cet oracle - n'allez pas, ô Athéniens, vous fâcher de mes paroles - il eut, dis-je, l'audace de demander s'il y avait quelqu'un de plus sage que moi. - Et la Pythie lui répondit qu'il n'y en avait pas [12]. Cheréphon est mort, mais son frère qui est ici pourra l'attester.

Or, considérez pourquoi je vous dis-toutes ces choses : c'est parce, que je veux vous faire voir d'où viennent toutes ces calomnies dont je suis l'objet. Quand j'ai appris la réponse de l'oracle, je me suis demandé : que veut dire ce dieu? quelle est la signification cachée de ses paroles? Car je suis bien conscient de ce que je suis et je n'ai en moi aucune sagesse ni grande ni petite; que veut-il donc dire en m'appelant le plus sage des hommes? Car il ne ment pas et le mensonge ne lui siérait pas. Pendant longtemps je cherchais à deviner le sens de l'oracle, jusqu'à ce qu'après m'être donné beaucoup de mal inutilement, j'eus recours à l'expérience que voici. J'allai trouver un de mes concitoyens qui est cité au nombre des sages de la ville et j'espérai pouvoir lui réfuter l'oracle et lui dire : tu prétends que je suis le plus sage de tous. Or celui-ci est plus sage que moi. Examinons donc cet homme, dont il n'est pas nécessaire de vous faire connaître le nom, car il suffit de vous rappeler que c'était un de nos plus grands politiques et m'entretenant avec lui, je trouvai que tout le monde le croyait sage, qu'il se le croyait lui-même mais qu'il ne l'était pas. Puis je m'efforçai de lui faire voir qu'il s'imaginait être sage et qu'il ne l'était guère. Je ne fis que m'attirer sa colère et celle de tous ceux qui étaient là, je m'en allai donc et je pensai : je suis sans aucun doute plus sage que cet homme. Il est bien possible que ni lui ni moi ne sachions rien de bien, mais il y a cette différence entre lui et moi qu'il croit savoir tout en ne sachant rien et que moi, ne sachant rien, je ne m'imagine pas savoir quelque chose. Et il me semble que j'avais en réalité un peu plus de sagesse que lui, puisque je ne croyais pas savoir ce que je ne savais pas. J'allai en voir un autre que l'on disait encore plus sage que le premier, et je le trouvai aussi peu sage que lui, ce qui ne fit que m'attirer ses inimitiés et celles de beaucoup d'autres.

[11] Aristophane dans les Nuées se moque de ce Chérephon (ou Kaïréphon) et de son zèle pour la philosophie de Socrate. Le Scholiaste (Nuées, v. 501, seqq.) ajoute encore au texte.  dans Xénophon (Mémorables) ce qu'en dit son frère Chérécrate. - L'exil auquel Socrate fait ici allusion, est l'exil auquel furent condamnés les principaux citoyens d'Athènes, par les Trente tyrans. Les bannis rentrèrent à Athènes trois ans après, et le procès de Socrate eut lieu l'année suivante.

[12] On rapporte assez diversement la réponse de la Pythie. Le Scholiaste d'Aristophane (Nuées, v. 144) lui fait dire « Sophocle est sage; Euripide plus sage que Sophocle; mais « Socrate est le plus sage de tous les hommes. » Selon Xénophon (Apologie de Socrate), Apollon répondit : « Qu'il n'y avait aucun homme plus libre, plus juste, plus sensé. »


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

Je me rendis ensuite chez d'autres encore, sentant bien que je ne faisais qu'accumuler les haines contre moi et étant à la fois fâché et contristé, mais croyant devoir préférer à l'art l'oracle divin et voulant demander à tous ceux qui paraissaient posséder quelque sagesse quel était le sens de la parole des dieux. Or, par le Chien [13], Athéniens, voici le seul fruit que je tirai de mes recherches, car je tiens à vous dire la vérité : tous ceux qui passaient pour les plus sages me parurent l'être moins que les autres et tous ceux dont on faisait plus de cas me semblèrent plus aptes à la véritable sagesse. Mais il faut que je vous rende compte de toutes mes courses, et que je vous fasse connaître tout ce que j'entrepris pour connaître le sens de l'oracle. 

Après avoir visité tous ceux qui ont un nom dans la politique, je me rendis chez les poètes, m'adressant autant à ceux qui font de la tragédie qu'à ceux qui font des dithyrambes, et ne doutant point que je m'y prisse moi-même en quelque sorte en flagrant délit en me trouvant beaucoup plus ignorant qu'eux. Je parcourus leurs ouvrages qu'ils paraissaient avoir le plus travaillés, et après les avoir médités, je leur demandai à eux-mêmes ce qu'ils avaient voulu dire et dans quel but ils les avaient écrits, n'ayant point d'autre dessein que de m'instruire moi-même. Or, je rougis, Athéniens, de vous découvrir la vérité, mais je ne puis m'empêcher de vous la dire. Tous ceux qui étaient là parlaient beaucoup mieux de ces poèmes que ne le faisaient ceux-là mêmes qui les avaient écrits. Je connus donc tout de suite que les poètes en faisant leurs poèmes ne s'inspirent point de la sagesse, mais obéissent à certains mouvements de la nature, à de vaines excitations de l'âme, comme lés prophètes et les devins qui disent tous de fort belles choses sans rien entendre à ce qu'ils disent. 

Les poètes me parurent être affectés de la même manière, et je remarquai qu'à cause de leurs poésies ils se croyaient les plus sages des hommes dans toutes le. autres choses, bien qu'ils n'y comprennent rien. Je les laissai donc et m'en allai en pensant que j'étais au-dessus d'eux pour les mêmes raisons qui me mettaient au-dessus des politiques.

Je m'adressai alors aux artistes. J'étais bien convaincu que je ne savais rien de leur profession et je m'attendais à les voir exceller en bien des choses. Je ne m'étais pas trompé, en effet, ils savaient bien des choses que j'ignorais et en cela ils l'emportaient évidemment sur moi en sagesse. Mais, Athéniens, je leur trouvai les mêmes défauts que j'avais constatés chez les poètes; il n'y en avait pas uni qui, persuadé qu'il l'emportait à bon droit dans son art, ne se crût savant et capable de toutes les autres choses, et cette erreur leur ôtait tout le prix de leur véritable sagesse. J'en arrivai à me demander à mi-même, comme parlant par l'oracle, si je ne préférerais pas être tel que je suis et n'avoir rien de leur habileté et de leur ignorance, ou bien s'il valait mieux avoir l'une et l'autre et être comme eux, et je me répondais à moi-même et à l'oracle qu'il était préférable de rester tel que je suis.

Ce sont ces investigations, Athéniens, qui ont soulevé contre moi toutes les haines et les inimitiés dangereuses, toutes les calomnies que vous savez et qui m'ont fait donner le nom de sage; car tous ceux qui sont ici crurent que je sais toutes les choses sur lesquelles je découvre l'ignorance des autres. Or, il me semble, Athéniens, qu'il n'y a que le dieu qui soit vraiment sage, et que c'est bien là le sons de son oracle, par lequel il fait entendre que la sagesse des hommes est peu de chose ou plutôt n'est rien. Il n'a pas voulu parler de Socrate même, il s'est servi de mon nom comme d'un exemple et comme s'il disait- celui-là est vraiment sage, ô hommes, qui reconnaît comme Socrate que sa sagesse n'est d'aucun poids. Voilà pourquoi je continue mes recherches en obéissant au dieu et pourquoi j'étudie mes concitoyens et aussi les étrangers, afin de découvrir s'il n'en est point de véritablement sage; et comme je n'en trouve point, je suis l'interprète du dieu, en leur démontrant qu'ils n'ont point la vraie sagesse. Ces recherches ne me laissent aucun loisir pour m'occuper des affaires publiques ou de mes affaires personnelles et je vis dans une extrême pauvreté à cause du culte que je rends au dieu.

Au reste, beaucoup de jeunes gens riches qui n'ont rien à faire s'attachent à moi de bon gré et prennent un si grand plaisir à voir comment, j'éprouve les hommes, qu'ils s'appliquent ensuite à m'imiter en étudiant les autres; il faut, je crois, une abondante moisson d'observations, car il y a beaucoup de gens qui croient tout savoir, tout en ne sachant rien ou peu de choses. Ceux qui sont convaincus par eux d'ignorance, s'en prennent beaucoup plus à moi qu'à eux-mêmes et crient partout qu'il y a un certain Socrate qui est le plus infâme des hommes et qui corrompt la jeunesse; quand on leur demande ce qu'il fait ou ce qu'il enseigne, ils n'en savent rien; mais pour ne pas avoir l'air d'hésiter, ils se rabattent sur les griefs que l'on invoque d'ordinaire contre les philosophes : il recherche, disent-ils, ce qui se passe dans les cieux et sur la terre, il ne croit pas aux dieux, il rend bonnes les causes mauvaises; mais ils n'osent, je crois, pas dire qu'on les a convaincus de se faire passer pour sages, bien qu'ils ne sachent rien. Ambitieux, violents, nombreux, ouverts, parlant bien, ils vous soufflent aux oreilles ces calomnies, ces accusations qu'ils répandent contre moi.

Parmi ces ennemis se trouvent Mélètos, Anytos et Lycos qui m'attaquent aujourd'hui. Mélètos m'est hostile parce que j'ai parlé des poètes, Amytos parce que j'ai parlé des artistes et de politique, Lycos parce que j'ai fait mention des orateurs. Aussi, comme je vous l'ai dit tout d'abord, Athéniens, serais-je bien surpris si je pouvais en peu de temps détruire en vous cette calomnie qui a pris tant d'accroissement.

Voilà, Athéniens, toute la vérité; je ne vous cache rien, je ne vous déguise rien, je n'exagère et n'atténue rien; mais je n'ignore pas que les paroles que je prononce en ce moment augmentent encore les inimitiés contre moi. Voilà, dis-je, la source des calomnies dirigées contre moi, et toutes les fois que vous voudrez les examiner de près soit maintenant, soit plus tard, vous trouverez qu'il en est bien ainsi.


 

[13] C'est le serment de Rhadamante qui, pour éviter de jurer toujours par les dieux, inventa plusieurs autres formules de serment : par le chien, par le chêne, etc.


 
Je crois en avoir dit assez pour répondre à mes premiers accusateurs. Je veux maintenant tâcher de répondre à Mélètos, à cet homme de bien, qui est, s'il faut l'en croire, si dévoué à sa patrie, ainsi qu'à un autre accusateur. Reprenons donc leurs accusations comme nous avons énuméré les premières. Voici ce qu'ils disent-: Socrate  est coupable parce qu'il corrompt la jeunesse et ne croit pas aux dieux jugés tels par l'État, en mettant à leur place, sous le nom de démons, des divinités nouvelles [14]. Voilà l'accusation. Je l'examinerai point par point.

II m'accuse de corrompre la jeunesse, et m'en fait un crime. Or, je réponds, Athéniens, que le seul coupable ici est Melitos lui-même qui traite en plaisanterie les choses les plus sérieuses et appelle les gens en justice pour avoir l'air de se préoccuper de beaucoup de choses dont il ne s'est jamais soucié, comme je vais essayer de vous le montrer et de vous le prouver.

Approche, Mélètos, réponds-moi : as-tu rien tant à coeur que de rendre les jeunes gens le plus vertueux possible? « Sans doute, » dis-tu. - Et bien, apprends à nos juges quel est suivant toi l'homme le plus capable de rendre les jeunes gens meilleurs; car il est bien certain que tu dois le savoir, puisque tu t'en préoccupes à ce point. Et si tu as trouvé celui qui les corrompt, si tu l'as dénoncé aux juges, tu dois pouvoir dire aussi quel est celui qui les rendra meilleurs. Parle donc, qui est-il?... Tu vois bien, Mélètos, tu te tais, tu demeures interdit, tu n'as rien à dire. Cela ne te paraît-il pas honteux, et n'est-ce pas une preuve suffisante que tu n'as jamais eu le moindre souci de l'éducation de la jeunesse? Mais apprends-moi donc, ô excellent Mélètos, qui peut rendre les jeunes gens meilleurs! Tu réponds : les lois. Ce n'est pas ce que je te demande, ô parfait Mélètos, ce que je te demande, c'est ceci : quel est l'homme qui peut rendre les jeunes gens meilleurs, car il est hors de doute que la première chose qu'il doit savoir, ce sont les lois.

- Ces hommes, Socrate, sont les juges ici présent.

- Que dis-tu, Mélètos? Que ces juges sont capables d'instruire la jeunesse et de la rendre meilleure?

- Assurément.

- Mais parles-tu de tous ces juges ou de quelques-uns seulement qui le peuvent, tandis que d'autres ne le peuvent pas? 

- Tous les juges.

- Tu parles bien, par Héra, et tu nous as trouvé un grand nombre de bons précepteurs; mais ces auditeurs qui nous entourent peuvent-ils aussi rendre les jeunes gens meilleurs ou ne le peuvent-ils pas?

- Ils le peuvent.

- Et les sénateurs?

Les sénateurs aussi.

Mais ceux qui assistent aux assemblées publiques, corrompent-ils la jeunesse ou la rendent-ils meilleure? 

- Ils le font.

- Tous les Athéniens donc peuvent rendre les jeunes gens meilleurs, tous, excepté moi seul, il n'y a que moi qui les corrompe, c'est bien là ce que tu dis?

- Je le soutiens.

- C'est malheureux pour moi. Mais réponds-moi encore. Crois-tu qu'il en soit de même des chevaux, que tous les hommes s'entendent à les rendre bons, et qu'il n'y en ait qu'un seul qui les rende mauvais? Ou bien n'est-ce pas tout le contraire? Et ne faut-il pas dire qu'il n'y a qu'un petit nombre d'écuyers qui s'entendent à dresser un cheval, tandis que le reste des hommes n'est propre qu'à les gâter. Et n'en est-il pas ainsi de tous les animaux. Sans aucun doute, en dépit des affirmations et des dénégations d'Anytos et de vous-même. Or, ce serait un grand bonheur et un grand avantage pour la jeunesse qu'il n'y eût qu'un seul homme capable de la cor rompre et que tous eussent la valeur de la redresser. Il me suffit pour le moment, Mélètos, d'avoir démontré que tu n'as jamais eu aucun souci de l'éducation de la jeunesse, et tu viens de montrer clairement toi-même que tu ne t'es jamais occupé de la chose même pour laquelle tu m'as cité devant ce tribunal.

D'ailleurs, je te prie par Zeus, Mélètos, de nous dire lequel est le plus avantageux d'avoir des relations avec des gens de bien ou de vivre avec des méchants. Réponds-moi, mon ami. Je ne te demande rien de difficile; n'est-il pas vrai qu'il y a toujours quelque danger à fréquenter les méchants, quelque bien à recueillir de la société des bons?

- Assurément, dis-tu.

- Mais quel est celui qui aime mieux recevoir du préjudice que de l'utilité de ceux qu'il fréquente. Réponds-moi, car la loi t'ordonne de répondre. Y a-t-il quelqu'un qui aime mieux recevoir du mal que du bien?

- Non, dis-tu, il n'y a personne.

Quand tu m'accuses de corrompre la jeunesse, de la dépraver, soutiens-tu que je le fais sciemment, volontairement ou non? 

- Sciemment et volontairement.

- Eh quoi! Mélètos, tu es beaucoup plus jeune que moi, et tu l'emporterais de beaucoup sur moi en sagesse; tu sais que les méchants font du mal à ceux qui les fréquentent, que les bons, au contraire, leur font du bien, et moi je serais ignorant au point de ne pas savoir qu'en rendant mauvais un de ceux qui s'attachent à moi, je m'expose à n'en recueillir que du mal, et je m'obstinerais à m'attirer ce préjudice, sciemment et volontairement? En cela, Mélètos, je ne te trois pas et je ne pense pas qu'il y ait un homme au monde qui puisse le croire. Ou je ne déprave pas la jeunesse, ou si je la déprave, je n'en ai pas conscience. Dans l'un comme dans l'autre cas, tu es un calomniateur. Si c'est malgré moi que je la corromps, la loi ne permet pas d'appeler en justice pour des fautes involontaires; elle veut qu'on prenne en particulier ceux qui commettent ces fautes, qu'on les reprenne et les instruise. Car il est hors de doute qu'étant mieux instruit, je ne ferai plus ce que j'a fait inconsciemment. Toi, au contraire, c'est bien avec intention que tu n'as pas voulu ni déclarer, ni instruire, et tu me cites devant ce tribunal où la loi veut que l'on fasse comparaître ceux qui ont encouru quelque peine et non ceux que l'on aurait dû avertir.

Voilà bien, Athéniens, une prouve manifeste de ce que je vous disais : jamais Mentes n'a eu le moindre souci de toutes ces choses. Cependant réponds encore et fais-moi connaître comment je corromps les jeunes gens. N'est-ce pas comme tu l'as écrit dans tes dénonciations, parce que je leur ai appris à ne pas reconnaître les dieux que reconnaît l'État, et à honorer sous le nom de démons d'autres divinités. N'est-ce pas là ce que tu prétends?

- C'est cela même; je le soutiens avec énergie.

- Eh bien! par ces dieux mêmes, dont il est question ici, Mélètos, explique-toi d'une manière plus claire pour moi et pour mes juges, car je ne puis te comprendre si tu dis que j'excite les jeunes gens à croire qu'il y a des dieux - et si je crois qu'il y a des dieux, je ne suis pas athée et je ne suis pas coupable sur ce point - ou si je leur enseigne à ne pas croire aux dieux de l'État mais à d'autres.

- Je dis que tu nies l'existence de tout dieu.

- Ô admirable Mélètos, pourquoi parles-tu ici. Quoi! je ne crois pas comme les autres hommes à la divinité du Soleil et de la Lune?

- Non, par Zeus, il ne croit pas, juges, puisqu'il dit que le soleil est une pierre et la Lune une Terre.


 
 
 
 
 

[14] Les termes de l'accusation sont un peu altérés ici. Xénophon (Apologie de Socrate et Mémorables) les rapporte avec quelques légères différences. Diogène Laërce donne l'acte d'accusation, tel qu'il était encore conservé de son temps, au témoignage de Phavorinus, dans le temple de Cybèle, qui servait de greffe aux Athéniens. Voici cet acte-:

« Mélètos, fils de Mélètos, du bourg de Pithos, accuse par serment Socrate, fils de Sophronisque, du dème d'Alopékè : Socrate est coupable en ce qu'il ne reconnaît pas les dieux de la république, et met à leur place des extravagances démoniaques. Il est coupable en ce qu'il corrompt les jeunes gens. Peine, la mort.» (Diogène Laerce, liv. II, ch. 40).

- Mais c'est Anaxagore' [15] que tu accuses, mon cher Mélètos. Tu fais si peu de cas de tes juges, tu les crois si peu versés dans les lettres, qu'ils ne savent pas que les livres d'Anaxagore de Clazomène sont pleins de ses assertions. Pourquoi les jeunes gens viendraient-ils apprendre de moi ce qu'ils peuvent aller entendre tous les jours pour une drachme à l'orchestre, où l'on joue Euripide, et n'auraient -ils pas une belle occasion de se moquer de Socrate, s'il s'attribuait des divinités qui non seulement ne sont pas les siennes, mais qui sont d'une telle étrangeté et absurdité. Mais, par Zeus, tu prétends donc que je ne crois à aucun dieu.

- A aucun, par Zeus.

[15]  Anaxagore de Clazomène, élève d'Anaximène, prétendait que le Soleil n'est qu'une masse de fer ou de pierre embrasées, et que la Lune est une Terre comme celle que nous habitons (Diogène Laerce, liv. II , chap. II).
- Ce que tu dis, Mélètos, est incroyable, et doit te paraître aussi impossible qu'à moi-même. Pour moi, ô Athéniens, je ne puis voir en cet homme qu'un calomniateur insolent qui n'a intenté cette action contre moi que par une témérité et une pétulance toute juvénile, car il n'est vend ici que pour me mettre en quelque sorte à l'épreuve, et me tenter en me proposant une énigme et en se disant : Voyons si ce Socrate qui est si sage s'apercevra que je veux me moquer de lui, que j'avance des choses qui se contredisent et que je veux le tromper, lui et tous les auditeurs. En effet, il paraît bien être en contradiction avec lui-même, et c'est comme s'il disait Socrate est coupable en ce qu'il croit qu'il n'y a pas de dieux et qu'il y en a. N'est-ce point là en vérité, juges, de la supercherie.

Or, voici comment je juge les faits, écoutez-moi je vous en prie, Athéniens, et ne vous irritez pas contre moi si je vous parle à ma manière. Réponds-moi, Mélètos. Y a-t-il quelqu'un, ô Mélètos, qui croie qu'il y ait des choses humaines tout en ne croyant pas qu'il y ait des hommes?... Juges, ordonnez qu'il me réponde et qu'il ne fasse pas tant de bruit. Y a-t-il quelqu'un qui croie qu'il y ait un art de dresser les chevaux, tout en ne croyant pas qu'il y ait des chevaux; qu'il y ait des airs de flûte, tout en prétendant qu'il n'y a pas de joueurs de flûte! Il n'y a personne, excellant Mélètos, ou je répondrai pour toi, si tu ne veux pas répondre, mais je t'adresserai encore une question : Y a-t-il quelqu'un qui puisse croire qu'il y ait des choses ayant rapport aux démons tout en ne croyant pas qu'il y ait des démons.

- Il n'y a personne.

- Tu me réjouis en répondant ainsi, parce que les juges t'y forcent. Tu prétends donc que je reconnais des choses ayant rapport aux démons et que l'enseigne cette doctrine. Que ces opinions datent de loin ou soient toutes récentes, tu soutiens que je crois à des choses démoniaques et tu l'as juré dans ton accusation, mais si je crois à des choses démoniaques, je dois croire aux démons, n'est-il pas vrai. Tu en conviens par ton silence même; mais ces démons ne croyons-nous pas aussi qu'ils sont des dieux ou des enfants des dieux? En est-il ainsi oui ou non?

- Oui.

- Mais si de ton propre aveu je crois aux démons, et si je crois aussi qu'ils sont des dieux, n'est-ce pas une preuve formelle que tu viens nous proposer des augures pour te moquer de moi en soutenant que je ne crois pas aux dieux, mais que j'y crois pourtant puisque je crois aux démons. Et si ces démons sont des enfants des dieux, quel est l'homme qui peut sérieusement soutenir qu'il y a des enfants des dieux et qu'il n'y a pas des dieux, il serait tout aussi absurde de dire qu'il y a des mulets nés de chevaux et d'ânesses et qu'il n'y a ni chevaux ni ânesses.

Il n'est donc pas possible, Mélètos, qu'en m'intentant cette action tu n'aies pas voulu m'éprouver, et tu ne pourras jamais convaincre en homme de bon sens que celui qui croit aux choses ayant rapport aux dieux et aux démons puisse croire en même temps qu'il n'existe ni dieux, ni démons, ni héros.

Je n'ai pas besoin d'en dire davantage, Athéniens, pour démontrer que je ne suis pas coupable et que les accusations de Mélètos n'ont aucun fondement.

Mais quand je vous affirmais en commençant que je me suis attiré beaucoup de haines de la part de beaucoup de gens, sachez bien que le vous disais la vérité; et ce qui me fera condamner ce ne sera ni Mélètos ni Anytos, mais cette haine et ces calomnies du peuple. Elles ont en effet déjà perdu beaucoup de gens de bien et en perdraient, je crois, encore bien d'autres, car il n'y a pas de danger qu'elles s'arrêtent à moi.

Peut-être quelqu'un me dira-t-il : n'as-tu pas honte, Socrate, d'exercer une profession qui te fait maintenant courir le danger de périr? A cela je puis faire une réponse très juste Tu ne dis pas vrai, ô homme, en croyant que l'on doive considérer les dan gers de la vie ou de la mort lorsqu'on a quelque valeur, si petite soit-elle. Tout ce que l'on doit considérer lorsque l'on fait une action, c'est si elle est juste ou injuste, si elle est d'un homme de bien ou d'un méchant homme. Car il faudrait pour la même raison mépriser les demi-dieux qui périrent à Troie et tout d'abord le fils de Thétis '[Achille] qui, pour ne pas subir la honte et l'infamie, fit si peu de cas de la mort, que sa mère le voyant partir pour aller tuer Hector, lui adressa, si je m'en souviens, ces paroles : « Ô mon fils, si pour venger la mort de Patrocle, ton ami tué par Hector, tu mets celui-là à mort, tu mourras toi-même, car aussitôt après le trépas d'Hector un destin funeste te menacera.-» Or, lui, en recevant cet avis, bravant le péril et la mort, et craignant beaucoup plus de vire comme un lâche s'il ne vengeait l'affront l'ait à son ami, s'écria : Que je meure à l'instant, après avoir vengé mon ami, et que je ne reste pas, couvert de ridicule, fardeau inutile sur la terre [16]! Etait-ce là s'inquiéter du danger de la mort? Et n'est-ce pas, ô Athéniens, une vérité constante que lorsque l'on s'est établi en un poste que l'on a jugé le meilleur ou lorsque l'on y a été placé par son chef, on doit comme je le pense, y rester ferme et ne pas redouter la mort, et n'avoir pas d'autre crainte que la honte.


[16]'Homère, Iliade, liv. XVIII, v. 96, 98, 104.

 
Je commettrais donc, Athéniens, une faute grave, si, après avoir gardé fidèlement tous les postes que vous m'avez confiés à Potidée, à Amphipolis, à Dèlion [17], et où j'avais été mis par nos généraux, après avoir si souvent affronté la mort, maintenant que la divinité m'a ordonné, comme je le crois, de passer mes jours dans l'étude de la philosophie en m'examinant moi-même et en observant les autres, la peur de la mort ou de tout autre péril me faisait déserter ce même poste. Ce serait là, je le répète, un crime des plus graves et qui donnerait tout droit de me citer en justice comme un impie qui ne croit pas aux dieux, qui désobéit à l'oracle, qui craint la mort, qui se croit sage et ne l'est pas; car, ô Athéniens, craindre la mort n'est autre chose que se croire sans l'être et croire savoir ce que l'on ne sait pas. En effet, personne ne peut savoir si la mort n'est pas le souverain bien et pourtant on la craint, comme si elle était le plus grand des maux; et qui peut mettre en doute que c'est une ignorance honteuse de croire connaître ce que l'on ne connaît pas? Pour moi, Athéniens, je diffère peut-être en cela des autres hommes, et si je parais en quelque ne pas les surpasser en sagesse, c'est que, ne sachant pas suffisamment ce qui se passe aux enfers après cette vie, je ne me persuade pas non plus que j'en suis exactement instruit. Mais ce que je sais fort bien, c'est que commettre des injustices et désobéir à ce qui est meilleur que nous et supérieur à nous, dieu ou homme, est criminel et honteux. Aussi ne craindrai-je et ne fuirai-je jamais ce que je ne connais pas et ce qui est peut-être un véritable bien, tandis que je craindrai et fuirai toujours ce que je sais pertinemment être un mal.

Si donc, Athéniens, vous ne cédez pas aux incriminations d'Anytos qui soutient qu'il fallait ou ne pas m'appeler en justice ou une fois que j'y étais appelé ne pas hésiter à me condamner à mort, parce que si vous me laissiez échapper, vos fils, qui sont déjà imbus des doctrines de Socrate, ne manqueraient pas d'être entièrement corrompus par lui; si vous me disiez : Socrate, nous ne tenons aucun compte des accusations d'Anytos et nous te renvoyons absous, mais à la condition que tu ne philosopheras plus et que tu t'abstiendras de faire tes recherches accoutumées; et si tu y reviens, si l'on t'y reprend, tu mourras. Si, dis-je, vous me déclariez absous à ces conditions, je n'hésiterai pas à vous répondre : Athéniens, je vous honore et vous aime, mais j'aime mieux obéir à la divinité qu'à vous, et tant que j'aurai un souffle, une pensée, je ne cesserai de philosopher, en vous exhortant au bien, en vous dissuadant du mal, et en disant à chacun de vous : ô homme de bien, toi qui es Athénien et citoyen de la cité la plus grande du monde et la plus renommée par la sagesse et la valeur, comment ne songes-tu point de ne penser qu'à amasser des richesses, qu'à acquérir du crédit et des honneurs, en négligeant les trésors de vérité et de sagesse, et en ne travaillant pas à rendre ton âme meilleure. Et si quelqu'un de vous me soutient qu'il s'en occupe, je ne m'empresserai pas de le quitter ou de le renvoyer, mais je l'interrogerai, je l'examinerai, je le réfuterai; et s'il me paraît ne pas posséder la vertu tout en faisant semblant d'être vertueux, je lui ferai honte de faire beaucoup de cas de choses, viles et méprisables, et de n'en faire aucune de ce qui est véritablement du plus grand prix.

Voilà comment j'agirai; que je tombe sur un jeune homme ou sur un vieillard, sur un citoyen ou un étranger, mais je m'adresserai plutôt aux citoyens, parce que vous me touchez de plus près. Car sachez que c'est là ce que ce dieu m'ordonne. Et je suis convaincu qu'il n'est jamais arrivé à vous-mêmes et à cette ville de plus grand bien que ce ministère que j'accomplis envers ce dieu. Je ne fais en définitive dans toutes mes démarches que donner de bons conseils à tous, jeunes ou vieux, lorsque je vous avertis qu'il faut beaucoup moins s'occuper de son corps, des richesses et de toutes les autres choses que de son âme; et quand je vous dis que la vertu ne vient pas des richesses, qu'au contraire les richesses viennent de la vertu et que celle-ci est la source de tous les biens publics et particuliers. Si en parlant ainsi, je travaille à la corruption de la jeunesse, il faut donc que ces doctrines soient pernicieuses, car si quelqu'un vous soutient que je dis autre chose, il se trompe on vous trompe. Je n'ai donc qu'à vous répéter ma déclaration, Athéniens, que vous écoutiez Anytos ou ne l'écoutiez pas, que vous me renvoyiez ou ne me renvoyiez pas, je ne cesserai de faire ce que je fais, quand je devrais mourir mille morts.

Ne murmurez pas, Athéniens, mais comme je vous l'ai demandé dès le début, écoutez-moi avec calme et ne vous irritez pas de ce que je vous dis; je suis du reste convaincu que vous tirerez profit de mes paroles, car j'ai à vous dire beaucoup d'autres choses, qui peut-être vous feraient crier, mais ne le faites pas. Sachez que si vous me mettez à mort, étant tel que je vous le dis, vous vous ferez plus de mal qu'à moi; en effet ni Mélètos, ni Anytos ne sauraient me faire aucun tort, car l'homme de bien ne peut, à mon sens, être lésé par le méchant. Il se peut qu'ils me fassent condamner à la mort ou à l'exil ou à la perte de mes biens et de mes droits de citoyen, ce serait là sans doute aux yeux de l'un et de l'autre des maux épouvantables, mais moi je ne partage pas leur avis. Suivant moi, le plus grand des maux c'est de faire ce que cet homme fait en ce moment de chercher à faire mourir injustement un homme de bien.

C'est pourquoi, Athéniens, je ne me défends pas ici par intérêt personnel, comme on pourrait le croire, mais dans votre intérêt à tous; afin de vous empêcher d'offenser en me condamnant, la divinité en méconnaissant le don qu'elle vous a fait, car si vous me faites périr, vous ne trouverez pas aisément un autre citoyen semblable à moi et qui soit attaché à votre cité (la comparaison pourra vous sembler ridicule) comme un coursier noble et généreux, appesanti en quelque sorte par sa grandeur même et ayant besoin pour s'exciter de l'aiguillon. Il me semble que j'ai été choisi par cette divinité pour vous aiguillonner ici, vous piquer, vous reprendre sans cesser un seul jour ou une seule heure, de m'occuper de vous et de votre bien. Je vous le répète, Athéniens, vous ne trouverez pas seulement un autre homme comme moi, et si vous voulez m'en croire vous m'épargnerez. Il se peut toutefois que comme des gens endormis qui ne veulent pas qu'on les réveille, vous cédiez avec instigation d'Anytos et une condamniez témérairement et légèrement à mort; qu'en résulterait-il? C'est que vous passerez le reste du temps dans l'engourdissement à moins que la divinité ne vous envoie quelque autre homme qui vous vienne en aide comme moi.

Or, vous pouvez vous convaincre par des faits que c'est bien la divinité qui m'a donné à votre ville, car il n'y a pas d'hommes qui consentiraient comme je l'ai fait à négliger leurs propres affaires et à persévérer pendant des années dans cette insouciance de soi-même pour ne s'occuper que de votre bien, pour vous prendre chacun en particulier, comme ferait un père ou un frère aîné, en vous exhortant sans cesse à vous appliquer à la vertu. Si j'en avais tiré quelque récompense et si je n'avais eu, en vous donnant ces conseils, qu'un esprit de lucre, on aurait quelque chose à me dire; mais comme vous le voyez bien de toute, évidence, mes accusateurs mêmes qui ont avec la plus grande imprudence accumulé contre moi tous les griefs, n'ont pourtant, pas poussé l'effronterie jusqu'à soutenir et prouver par témoin que j'aie jamais exigé ni demandé le moindre salaire, et je vous offre d'ailleurs de la vérité de mes paroles un témoin irrécusable, je crois, dans ma pauvreté même.

Il se peut toutefois que l'on me trouve absurde de me mêler de donner à chacun de vous des conseils en particulier, et de ne pas oser publiquement paraître dans vos assemblées pour donner des conseils à la patrie. La cause en est, Athéniens, à ce dont vous m'avez souvent entendu parler en beaucoup de circonstances, à ce démon familier, à cette voix divine qui m'inspire, et dont Mélètos se moque tout en s'en servant comme d'un sujet d'accusations contre moi. Ce dernier s'est attaché à moi depuis mon enfance; c'est une voix, qui, chaque fois, m'empêche de faire ce que j'ai résolu, mais ne me pousse jamais à rien entreprendre. C'est elle qui m'a détourné toutes les fois que j'ai voulu me mêler des affaires de la république et elle a eu raison de s'y opposer, car il est certain, Athéniens, que si je m'étais jamais mêlé directement des affaires publiques, il y a longtemps que l'on m'aurait fait périr, ce qui n'aurait été d'aucun profit ni pour vous ni pour moi. Ne vous irritez point contre moi, je vous en prie, si je vous dis la vérité; nul ne peut en effet être en sécurité, s'il s'oppose avec franchise et fermeté à tout un peuple, et s'il s'avise d'empêcher que l'on ne commette de crime injuste et unique dans la république. Il faut au contraire, lorsque l'on combat pour la justice et le droit, pour peu que l'on veuille rester sauf, demeurer simple particulier et ne pas s'occuper des affaires publiques. Je puis vous en fournir la preuve non par des paroles, mais ce qui vous intéresse beaucoup plus, par des faits. Ecoutez donc ce qui m'est arrivé, afin que vous soyez bien convaincus que je suis incapable de sacrifier qui que ce soit à la justice par crainte de la mort, et qu'en ne cédant pas je ne puis être que victime d'injustice. Ce que je vais vous dire ne vous sera peut-être pas agréable, mais c'est la vérité et ma défense m'autorise à vous l'apprendre.


[17] Potidée, en Chalcidique, s'était révoltée en 432 contre Athènes qui la reprit après deux ans de siège. C'est à cette occasion que Socrate sauva la vie à Alcibiade. Amphipolis, en Thrace, était une colonie athénienne. Cléon, qui la défendait, y fut battu en 422 par le Lacédémonien Brasidas. Dèlion, en Béotie, fut le lieu d'une bataille, en 424, qui vit la défaite des Arthéniens. Sur la conduite de Socrate dans ces trois occasions, voyez Platon dans le Banquet , et Diogène Laërce, liv. Il , chap. 22.

.
Vous savez, Athéniens, que je n'ai jamais rempli d'autre fonction publique que celle de sénateur [18]. Or, il arriva que cette tribu Antiochide [19]  à laquelle j'appartiens était justement au pouvoir quand vous fîtes en même temps [20] le procès aux dix généraux qui n'avaient pas enseveli les citoyens morts dans le combat naval des Arginuses [21]; c'était un procès injuste, et vous eûtes dans la suite à le reconnaître et à vous en repentir. En cette circonstance, je fus le seul des sénateurs qui osai protester contre votre conduite et m'opposer à la violation des lois. Malgré les orateurs qui voulaient me dénoncer, en dépit de vos menaces et de vos cris, je préférai courir le danger en défendant la loi et la justice, que de m'associer à une si grande iniquité, par la crainte de la prison et de la mort [22]
[19] Socrate était du bourg d'Alopèce, qui faisait partie de la tribu Antiochide.

[20]  Il y avait une loi qui ordonnait de faire à chaque accusé son procès séparément. Euryptolème la rapporte dans sa défense des généraux (Xénophon. Hist. Gr. , liv. I).

[21] Combat où les dix généraux athéniens remportèrent la victoire sur Callicratidès, général lacédémonien.

[22] Xénophon, Hist. Gr. , liv. I.

[18]  Le peuple athénien était divisé en dix tribus dont chacune fournissait cinquante représentants au conseil des cinq cents, ou sénat, qui se trouvait ainsi composé de dix classes. Chacune d'elle gouvernait à son tour pendant trente-cinq jours. Ces cinquante sénateurs s'appelaient Prytanes, et la durée de leurs fonctions, une prytanie; enfin , ils étaient nourris aux frais de l'Etat , dans un édifice public nommé Prytanée.
Ceci se passait quand la démocratie était encore en vigueur, mais, après l'établissement de l'oligarchie les Trente me firent comparaître avec quatre autres au Tholos[23] et m'ordonnèrent d'aller chercher à Salammine Léon le Salaminien pour le mettre à mort. Ils donnaient des ordres à beaucoup de citoyens, afin d'en impliquer le plus possible dans leurs agissements iniques. Je fis voir, en cette circonstance, non par des paroles mais par des actes effectifs que je me souciais de leur mort comme de rien, pour parler comme les gens grossiers, et que ma seule règle de conduite était de ne pas commettre d'impiétés et d'injustices. Aussi toute la puissance de ces tyrans, quelque redoutable qu'elle fut, ne put me contraindre à faire quelque acte injuste, et lorsque nous fûmes sortis du Tholos, tandis que les quatre autres se rendirent à Salamine et amenèrent Léon, je me retirai dans ma maison. Or, il est certain qu'ils m'auraient fait périr si leur gouvernement n'eût été aboli peu après [24]. Bon nombre de vous ont été témoins de ces faits.

[23]  Édifice circulaire et voûté où les Prytanes prenaient leurs repas en commun. On l'appelait aussi Prytanée, Prytaneion, parce qu'il servait de magasin pour les grains,  poriôn tamieion (Timée le Grammairien).

[24] Platon, lettre VIIe; Xénophon, Mémorables. - Hist. Gr. , liv. I. Le gouvernement des Trente tyrans ne dura que quatre ans.

Croyez-vous que j'eusse pu parvenir à l'âge que j'ai [25] si je m'étais directement mêlé des affaires publiques et si remplissant mon devoir d'honnête homme, j'avais opiniâtrement défendu la justice, et, comme il convient de le faire, préféré celle-ci à tout. Vous savez bien, Athéniens, que ni moi ni aucun de vous nous n'aurions longtemps pu soutenir ce rôle. Pour moi, la seule chose que j'aie voulu faire toute ma vie, en public ou en particulier, c'est de ne jamais rien céder à qui que ce soit contre la justice, pas même à ces tyrans, dont ceux qui m'accusent font mes disciples [26].

Je n'ai jamais été le précepteur de personne; s'il y a des gens, jeunes ou vieux, qui aient pris intérêt à mes paroles où à mes actions, je ne leur ai jamais refusé mon assistance, mais je ne suis pas de ceux qui parlent pour de l'argent ou qui se taisent quand on ne leur en donne pas, car je rends service avec le même empressement au pauvre comme au riche, et je laisse à chacun le loisir de me faire des questions ou s'il le profère de répondre aux miennes. S'il y en a parmi eux qui deviennent honnêtes ou malhonnêtes, il ne faut pas m'en savoir gré ni m'en blâmer, ce n'est pas moi qui en suis la cause, je ne leur ai jamais promis de leur en apprendre, je ne leur ai jamais rien enseigné; et si quelqu'un vient vous dire en se vantant qu'il a entendu de moi en particulier autre chose que ce que je dis publiquement à tout le monde, sachez bien qu'il ne dit pas la vérité.

Voilà donc, Athéniens, pourquoi l'on aime à m'entendre et à s'entretenir avec moi; je n'ai fait que vous exposer la vérité, en vous disant que l'on prend un singulier plaisir à refuter ceux qui se vantent d'être sages et ne le sont point. Je vous le répète, c'est la divinité même qui m'a donné cet ordre par des oracles, par des songes et de toutes les manières dont il peut faire entendre sa volonté aux hommes.

[25] Socrate avait alors soixante-quatre ou soixante-cinq ans.
 
 

[26] Alcibiade et surtout Critias, l'un des Trente tyrans, dont on affectait de rapporter la conduite aux principes et aux leçons de Socrate.

Si ce que je vous dis était entaché d'erreur il ne vous serait pas difficile de me convaincre de mensonge; car si je faisais métier de corrompre les jeunes gens, et si j'en avais déjà corrompu, il faudrait que les plus âgés d'entre eux et ceux qui savent en conscience que je leur ai donné de mauvais conseils, vinssent témoigner contre moi et me fissent condamner de ce chef; et s'ils ne le faisaient pas, ce devoir incomberait à leurs parents, à leurs pères, à leurs frères ou à leurs oncles, qui auraient charge de mettre en accusation le corrupteur de leurs fils, de leurs neveux ou de leurs frères. Il y en a plusieurs dans cette assemblée; je nommerai par exemple Criton, qui est comme moi du bourg d'Alopèce et qui a mon âge : il est le père de Critobule que voici. Je citerai également Lysias de Sphettios [27], père d'Eschine [28], que voilà; Antiphon, du bourg de Céphise [29], père d'Epigénès [30], et un grand nombre d'autres dont les frères ont été en relation avec moi comme Nicostrate, fils de Zotidas et frère de Théodote. Ce dernier est mort à la vérité et n'a plus besoin de l'aide de son frère. Je remarque encore dans l'auditoire Paralos, fils de Dèmodocos et frère de Théagès [31]; Adimante, fils d'Ariston, avec son frère Platon, qui est là devant vous! Aïantodore, frère d'Apollodore, et bien d'autres encore [32]  parmi lesquels Melitos était prié de chercher au moins un ou deux témoins. S'il ne l'a pas fait, il n'est pas trop tard et je le lui permets, qu'il parle donc s'il le peut; mais il s'en gardera bien, Athéniens, car il trouvera tous ces gens prêts à me soutenir, moi, le corrupteur de leurs enfants et de leurs frères, comme le prétendent Mélètos et Anytos, Je ne veux pas toutefois invoquer ici l'aide de ceux que j'ai corrompus, ils pourraient avoir leurs motifs de me défendre; mais leurs parents qui n'ont pas été victimes de cette corruption, et qui sont d'un certain âge, quelle autre raison auraient-ils de m'accorder leur protection que mon bon droit et mon innocence? Ne sont-ils pas persuadés que Mélètos est un imposteur et que je ne dis que la vérité. Voilà, Athéniens les arguments que je peux invoquer pour me défendre, les autres dont je ne fais pas mention sont analogues.
 
 
 

[27] Sphettios, bourg de la tribu Acamantide.

[28] Eschine, le Socratique, auquel ou attribue plusieurs dialogues.

[29] Céphise, bourg de la tribu Érechtéide.

[30] Il en est question dans le Phédon (59b), et dans les Mémorables (III,12). Son père était l'orateur Antiphon de Rhamnonte.

[31] Voyez le dialogue de ce nom.

[32]  Voyez le Phédon, et l'Apologie de Socrate de Xénophon.

Peut-être y en aura-il parmi vous quelques-uns qui, se rappelant avoir été à la même place que j'occupe aujourd'hui, m'en voudront de ce que, dans des circonstances beaucoup moins graves, ils ont fait appel à la pitié de leurs juges en les suppliant avec des larmes et en faisant, pour exciter davantage leur compassion, apporter ici leurs enfants, accompagnés de leurs parents et de leurs amis, tandis que moi, je n'ai pas recours à cette escorte, quoique je cours le plus grand des dangers. Peut-être, en faisant la différence entre leur attitude et la mienne auront-ils contre moi d'autant plus d'animosité, me condamneront-ils en ne se souvenant que de leur colère. Si tels sont les sentiments de quelqu'un d'entre vous, ce que je me refuse à admettre, je n'ai, en supposant qu'ils pensent ainsi, d'autre excuse que de dire : Mon ami, moi aussi j'ai des parents, car pour rappeler l'expression d'Homère : « Je ne suis pas issu d'un chêne ni d'un rocher [33] », mais je suis né comme les autres hommes; j'ai des parents, Athéniens, j'ai trois fils dont I'aîné est adolescent et dont les deux autres sont encore enfants, et cependant je ne les ferai pas appeler ici pour vous engager à m'absoudre. Et pourquoi n'agirais je pas ainsi? [33] Odyssée, livre XIX, v. 163.

 

Ce ne serait pas par fierté, ni par mépris pour vous, ni parce que je sais affronter la mort avec intrépidité et sans faiblesse, mais uniquement pour faire honneur à mes concitoyens et à toute la ville. Il me paraissait indigne de mon âge, de ma réputation, légitime ou non, de recourir à ces moyens, il suffit que l'opinion générale attribue à Socrate quelques avantages sur les autres hommes. Si ceux qui parmi vous sont regardés comme supérieurs aux autres en sagesse, en courage ou en toute autre vertus ressemblaient, je rougis de le dire, à plusieurs que j'ai vus, et qui tout en passant pour des personnages importants faisaient néanmoins des choses avilissantes, lorsqu'on les jugeait comme ils le méritaient, si ceux, dis-je, dont je parle étaient semblables à ces derniers, ils feraient honte à la ville, car ils permettraient aux étrangers de penser que, parmi les Athéniens, les hommes les plus vertueux, choisis comme tels pour les élever aux honneurs dus aux Athéniens, ne différent en rien des autres. Or, cette pensée, vous ne devez pas l'avoir, Athéniens vous qui avez quelque renom; et si nous vous y poussions, vous devriez nous en empêcher et déclarer que vous condamnez bien plus celui qui aura recours à des scènes tragiques pour exciter votre pitié en ne faisant que rendre votre ville ridicule, que celui qui attendra tranquillement votre arrêt.

Mais laissant de côté l'opinion publique, il ne paraît pas conforme à la justice, Athéniens, d'implorer la commisération de son juge ou de croire que l'on peut se l'aire absoudre en suppliant. Le juge demande à être persuadé, il ne siège pas pour faire plaisir à ceux qui voudraient violer la loi, mais pour rendre justice en obéissant à la loi. C'est pour cela qu'il a prêté serment et il n'est pas en son pouvoir de faire grâce à qui lui plaît : il est tenu de rendre justice. Il ne faut donc point que l'on vous accoutume au parjure, et iI ne faut pas que vous vous y accoutumiez; car les uns et les autres nous serions également coupables envers les dieux.

Ne croyez donc pas, Athéniens, que je veuille invoquer auprès de vous des choses qui ne me paraîtraient pas honnêtes, pieuses et justes, et que je veuille surtout y avoir recours dans une circonstance où je suis de la part de Mélètos l'objet d'une accusation d'impiété, car si je vous flétrissais par une prière et si je vous poussais à violer votre serment, il serait de toute évidence que je vous inviterais à ne pas croire aux dieux, et en voulant me justifier je ne ferais que prouver contre moi-même que je ne crois pas aux dieux. Or, il s'en faut, Athéniens, que j'aie cette croyance. Je suis au contraire plus persuadé de l'existence du divin qu'aucun de mes accusateurs et j'en suis tellement convaincu que je me repose sur vous et sur le dieu de Delphes afin que vous rendiez dans ce procès un jugement aussi équitable pour vous que pour moi.


 
 
 
 

 


Deuxième partie.
[Les juges ayant été aux voix, la majorité déclare que Socrate est coupable. Il reprend la parole : ]

Je ne m'émeus en aucune façon du jugement que vous venez de prononcer, Athéniens, et je puis vous donner plusieurs raisons de ma fermeté : la première, c'est que je m'y attendais. Je suis plus étonné de l'écart qu'il y a entre le nombre de voix pour et contre. car je n'espérais pas être condamné par une si faible majorité de suffrages. Je vois maintenant qu'il eut suffi d'un déplacement de trois voix [34] pour me faire absoudre. Aussi puis-je dire que j'ai échappé à Mélètos, et non seulement je lui ai échappé, mais il est hors de doute que si Anytos et Lycon ne s'étaient pas levé avec lui pour m'accuser, il aurait perdu ses mille drachmes [35], puisqu'il n'avait pas obtenu le cinquième des suffrages. 

Mélètos a donc jugé que je méritais la mort? Soit; mais moi, de quelle peine me jugerai-je digne [36]? Je vous démontrerai à l'évidence, Athéniens, que je ne choisis que ce que je mérite. Qu'est-ce à dire? Et à quelle peine, à quelle amende vais-je me condamner pour n'avoir pas fais le silence sur ce que j'avais appris de bon au cours de ma vie, pour avoir négligé ce qui fait l'objet des recherches empressées des autres, c'est-à-dire les richesses, les affaires domestiques, les emplois, les dignités pour ne m'être jamais mêlé à aucune cabale, à aucune conspiration, chose qui se fait communément dans cette ville, et en un mot pour m'avoir toujours cru honnête homme et avoir refusé de donner ma vie au prix de ces indignes moyens. Au reste, vous n'ignorez pas que j'ai toujours répugné à prendre une profession qui ne m'aurait pas permis de vous être utile et d'être utile à moi-même, car j'ai toujours mis toute mon ambition à vous procurer à chacun de vous en particulier le plus grand de tous les biens, en vous recommandant de n'avoir soin d'aucune des choses qui vous appartiennent en propre, enfin de vous rendre très sage et très parfait; comme il faut avoir soin de la ville, avant de songer aux choses qui appartiennent à la ville, et ainsi de tout le reste.

De quoi donc suis-je digne? Des plus grandes récompenses, sans aucun doute, si la récompense doit se mesurer au mérite, et de tout le bien qui puisse convenir à un homme tel que moi. Or, qu'est-ce qui peut convenir à un homme pauvre qui n'a d'autre souci que de vous rendre service, et qui emploie tous ses loisirs pour vous exhorter? Il n'est rien qui lui convienne mieux, Athéniens, que d'être nourri dans ce Prytanée, et il y a plus droit que ceux d'entre vous qui ont été vainqueurs aux courses de chevaux et de chariots dans des jeux olympiques '[37], car leurs victoires n'ont pu leur donner qu'un bonheur apparent, tandis que moi, je vous rends véritablement heureux. Au reste ils peuvent se passer de ce secours, alors que moi j'en ai besoin. Si donc il est équitable de m'accorder une récompense, que l'on me donne celle que je mérite et que l'on me nourrisse au Prytanée.


 
 
 
 
 
 

[34] Les juges étaient 556, dont 281 opinèrent contre Socrate, et 275 en sa faveur. Il ne manqua donc à Socrate que 3 voix de plus pour obtenir l'égalité des suffrages et pour être absous.

[35] Tous les suffrages contre Socrate comptèrent à Mélètos, accusateur en chef ; mais Socrate donne à entendre que dans la totalité des suffrages obtenus, Mélètos n'en avait dû qu'un tiers à son influence personnelle , et que par conséquent , si Anytus et Lycon ne lui avaient pas donné les voix de leurs partisans, Mélètos n'aurait pas obtenu le cinquième des suffrages exigé par les lois.

[36] Dans tous les délits dont la peine n'était pas déterminée par la loi, l'accusateur proposait la peine, et l'accusé, jugé coupable, avait le droit d'indiquer lui-même celle à laquelle il se condamnait.
 
 
 

[37] On nourrissait au Prytanée, au frais du public, outre les Prytanes, ceux qui avaient rendu des services importants à l'Etat, et les vainqueurs aux jeux Olympiques.
 

 

En vous disant cela, Athéniens, je me ferai peut-être accuser par vous de parler avec l'entêtement et la fierté qui m'ont fait tout à l'heure répudier les lamentations et les prières; mais il ne s'agit pas de cela. Mon motif, Athéniens, est que je suis convaincu qu'en aucune occasion, je n'ai, volontairement et sciemment fait de tort à personne. Je ne puis pas vous faire partager cette conviction aujourd'hui, car il me reste trop peu de temps. S'il existait en effet une loi qui permit de faire durer plusieurs jours [38] un jugement capital, comme on le fait ailleurs, et de ne pas se borner à un seul jour, je suis sûr que je vous convaincrais, mais comment mie serait-il possible de mettre à néant tant de calomnies en un si court espace de temps? Si donc j'ai la conviction que je n'ai porté aucun préjudice à personne, comment pourrais-je m'en faire à moi-même, en avouant que je mérite une peine et en m'y condamnant moi-même? Eh quoi! pour me soustraire au supplice auquel me condamne Mélètos, sans que je sache si c'est un bien ou un mal, j'irais choisir quelque peine que je sais pertinemment être un mal, et je m'y condamnerais résolument moi-même! Sera-ce la prison perpétuelle? Mais à quoi me servirait-il de vivre toujours esclave des Onze [39]? Sera-ce l'amende et la prison jusqu'à ce que je l'aie payée? Mais ce serait la même chose, puisque je suis hors l'état de la payer. Sera-ce l'exil? Cette pensée-là vous la confirmeriez peut être. Mais je devrais être bien aveuglé par les biens de la vie, Athéniens, si je ne voyais pas que si vous, qui êtes mes concitoyens, n'avez pu supporter mes paroles et mes maximes, et si elles vous ont été tellement à charge que vous n'avez pas pu les dénoncer jusqu'à ce que vous vous soyez débarrassés de moi, à plus forte raison les autres ne pourront les tolérer. Vraiment, Socrate mènerait une belle vie si; à son âge, chassé d'Athènes, il allait errer de ville en ville comme un vagabond et un banni! Je sais bien que partout où je porterai mes pas, les jeunes gens me formeront un auditoire comme ils le font ici; si je les repousse ils me feront chasser par leurs pères, et si je ne les repousse pas, leurs pères et leurs parents me feront chasser à cause d'eux.

Mais on me dira peut-être : Quand tu ne seras plus avec nous à Athènes ne pourras-tu te tenir en repos et garder le silence? Je vois bien que c'est là ce qu'il y a de plus difficile à faire comprendre à quelques-uns d'entre vous; car si je vous dis que garder le silence, ce serait désobéir à la divinité, et que pour cette raison il m'est impossible de me taire, vous refuserez d'ajouter foi à mon assertion et vous la jugerez ironique; si au contraire je prétends que le plus grand bien de l'homme c'est de consacrer tous les jours de sa vie à parler de la vertu et de discourir de toutes les autres choses dont vous m'avez entendu vous entretenir soit en m'examinant moi-même soit en examinant les autres, car vivre sans examen n'est pas vivre, vous dopneriez encore moins de crédit à mes affirmations. Or, cela est, Athéniens, comme je vous le dis, bien que vous ne puissiez le croire. Au reste, je ne suis pas de ceux qui s'accoutument à se croire indemnes de toute peine. J'ajouterai que si j'étais riche, je me condamnerais moi-même à une amende que je pourrais payer, car, dans ces conditions je ne me ferais aucun tort; mais je ne le peux pas, puisque je ne possède rien, à moins que vous ne vouliez que l'amende soit proportionnée à mon indigence; et je pourrai peut-être payer une mine d'argent, je me condamne donc à une mine. Mais Platon, que je vois là, Criton, Critobule et Apollodore, veulent que je porte l'amende à trente mines et disent qu'ils en répondent; je me condamne donc à trente mines et je vous nomme mes cautions qui sont certainement très solvables.


 
 
 
 

[38] A Athènes, nul procès ne pouvait durer plus d'un jour.
 
 
 
 
 
 

[39] Magistrats préposés aux prisons. Chacune des dix tribus fournissait un de ces magistrats, et le greffier faisait le onzième.


 
 
 
 
 

Troisième partie.
[Les juges vont aux voix pour l'application de la peine et Socrate est condamné à mort. Il poursuit : ]

Pour n'avoir pas en la patience d'attendre un peu de temps, Athéniens, vous allez fournir un prétexte à ceux qui voudront diffamer la république; ils diront que vous avez fait mourir Socrate, cet homme sage; car, pour aggraver votre honte, ils m'appelleront sage, quoique je nie le sois pas. Mais si vous aviez attende encore un peu de temps, la chose serait venue d'elle-même; car voyez mon âge; je suis déjà bien avancé dans la vie, et tout près de la mort. Je ne dis pas cela pour vous tous, mais seulement pour ceux qui m'ont condamné à mort; c'est à ceux-là que je veux m'adresser encore. Peut-être pensez-vous que si j'avais cru devoir tout faire et tout dire pour une sauver, je n'y serais pas parvenu, faute de savoir trouver des paroles capables de persuader? Non, ce ne sont pas les paroles qui m'ont manqué, Athéniens, mais l'impudence : je succombe pour n'avoir pas voulu vous dire les choses que vous aimez tant à entendre; pour n'avoir pas voulu me lamenter, pleurer et descendre à toutes les bassesses auxquelles on vous a accoutumés. Mais le péril où j'étais ne m'a pas paru une raison de rien faire qui fût indigne d'un homme libre, et maintenant encore je ne me repens pas de m'être ainsi défendu; j'aime beaucoup mieux mourir après m'être défendu comme je l'ai fait que de devoir la vie à une lâche apologie. Ni devant les tribunaux, ni dans les combats, il n'est permis ni à moi ni à aucun autre d'employer toutes sortes de moyens pour éviter la mort. Tout le monde sait qu'à la guerre il serait très facile de sauver sa vie, en jetant ses armes, et en demandant quartier à ceux qui vous poursuivent; de même dans tous les dangers, on trouve mille expédients pour éviter la mort, quand on est décidé à tout dire et à tout faire. Eh! ce n'est pas là ce qui est difficile, Athéniens, que d'éviter la mort; mais il l'est beaucoup d'éviter le crime; il court plus vite que la mort. C'est pourquoi, vieux et pesant comme je suis, je me suis laissé atteindre par le plus lent des deux, tandis que le plus agile, le crime, s'est attaché à mes accusateurs, qui ont de la vigueur et de la légèreté. Je m'en vais donc subir la mort à laquelle vous m'avez condamné, et eux l'iniquité et l'infamie à laquelle la vérité les condamne. Pour moi, je m'en tiens à ma peine, et eux à la leur. En effet, peut-être est-ce ainsi que les choses devaient se passer, et, selon moi , tout est pour le mieux.

Après cela, ô vous qui m'avez condamné, voici ce que j'ose vous prédire; car je suis précisément dans les circonstances où les hommes lisent dans l'avenir, au moment de quitter la vie. Je vous dis donc que si vous me faites périr, vous en serez punis aussitôt après ma mort par une peine bien plus cruelle que celle à laquelle vous me condamnez; en effet, vous ne me faites mourir que pour vous délivrer de l'importun fardeau de rendre compte de votre vie; mais il vous arrivera tout le contraire, je vous le prédis. Il va s'élever contre vous un bien plus grand nombre de censeurs que je retenais sans que vous vous en aperçussiez; censeurs d'autant plus difficiles, qu'ils sont plus jeunes, et vous n'en serez que plus irrités; car si vous pensez qu'en tuant les gens, vous empêcherez qu'on vous reproche de mal vivre, vous vous trompez. Cette manière de se délivrer de ses censeurs n'est ni honnête ni possible : celle qui est en même temps et la plus honnête et la plus facile, c'est, au lieu de fermer la bouche aux autres, de se rendre meilleur soi-même. Voilà ce que j'avais à prédire à ceux qui m'ont condamné : il ne me reste qu'à prendre congé d'eux.


 
 
 
 
 

 

Mais pour vous, qui m'avez absous par vos suffrages, Athéniens, je m'entretiendrai volontiers avec vous sur ce qui vient de se passer, pendant que les magistrats [40] sont occupés, et qu'on ne me mène pas encore où je dois mourir. Arrêtez-vous donc quelques instants, et employons à converser ensemble le temps qu'on me laisse. Je veux vous raconter, comme à mes amis, une chose qui m'est arrivée aujourd'hui, et vous apprendre ce qu'elle signifie. Oui, juges (et en vous appelant ainsi, je vous donne le nom que vous méritez), il m'est arrivé aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire. Cette inspiration prophétique qui n'a cessé de se faire entendre à moi dans tout le cours de ma vie, qui dans les moindres occasions n'a jamais manqué de me détourner de tout ce que j'allais faire de mal, aujourd'hui qu'il m'arrive ce que vous voyez, ce qu'on pourrait prendre, et ce qu'on prend en effet pour le plus grand de tous les maux, cette voix divine a gardé le silence; elle ne m'a arrêté ni ce matin quand je suis sorti de ma maison, ni quand je suis venu devant ce tribunal, ni tandis que je parlais, quand j'allais dire quelque chose. Cependant, dans beaucoup d'autres circonstances, elle vint m'interrompre au milieu de mon discours; mais aujourd'hui elle ne s'est opposée à aucune de mes actions, à aucune de mes paroles : quelle en peut être la cause? Je vais vous le dire; c'est que ce qui m'arrive est , selon toute vraisemblance, un bien; et nous nous trompons sans aucun doute, si nous pensons que la mort soit un mal. Une preuve évidente pour moi , c'est qu'infailliblement, si j'eusse dû mal faire aujourd'hui, le signe ordinaire m'en eût averti.
[40] Les Onze.
Voici encore quelques raisons d'espérer que la mort est un bien. Il faut qu'elle soit de deux choses l'une, ou l'anéantissement absolu, et la destruction de toute conscience, ou, comme on le dit, un simple changement, le passage de l'âme d'un lieu dans un autre. Si la mort est la privation de tout sentiment, un sommeil sans aucun songe, quel merveilleux avantage n'est-ce pas que de mourir? Car, que quelqu'un choisisse une nuit ainsi passée dans un sommeil profond que n'aurait troublé aucun songe, et qu'il compare cette nuit avec toutes les nuits et avec tous les jours qui ont rempli le cours entier de sa vie; qu'il réfléchisse, et qu'il dise en conscience combien dans sa vie il a eu de jours et de nuits plus heureuses et plus douces que celle-là; je suis persuadé que non seulement un simple particulier, mais que le grand roi lui-même en trouverait un bien petit nombre, et qu'il serait aisé de les compter. Si la mort est quelque chose de semblable; je dis qu'elle n'est pas un mal; car la durée tout entière ne paraît plus ainsi qu'une seule nuit. Mais si la mort est un passage de ce séjour dans un autre, et si ce qu'on dit est véritable, que là est le rendez-vous de tous ceux qui ont vécu, quel plus grand bien peut-on imaginer, mes juges? Car enfin, si en arrivant aux enfers, échappés à ceux qui se prétendent ici-bas des juges, l'on y trouve les vrais juges, ceux qui passent pour y rendre la justice, Minos, Rhadamanthe, Eaque, Triptolème et tous ces autres demi-dieux qui ont été justes pendant leur vie, le voyage serait-il donc si malheureux? Combien ne donnerait-on pas pour s'entretenir avec Orphée, Musée, Hésiode, Homère? Quant à moi, si cela est véritable, je veux mourir plusieurs fois. Oh! pour moi surtout l'admirable passe-temps, de me trouver là avec Palamède '[41], Ajax, fils de Télamon, et tous ceux des temps anciens, qui sont morts victimes de condamnations injustes! Quel agrément de comparer mes aventures avec les leurs! Mais mon plus grand plaisir serait d'employer ma vie, là comme ici, à interroger et à examiner tous ces personnages pour distinguer ceux qui sont véritablement sages, et ceux qui croient l'être et ne le sont pas. A quel prix ne voudrait-on pas, mes juges, examiner un peu celui qui mena contre Troie une si nombreuse armée [42] , ou Ulysse ou Sisyphe '[43] , et tant d'autres, hommes et femmes , avec lesquels ce serait une félicité inexprimable de converser et de vivre, en les observant et les examinant? Là du moins on n'est pas condamné à mort pour cela; car les habitants de cet heureux séjour, entre mille avantages qui mettent leur condition bien au-dessus de la nôtre, jouissent d'une vie immortelle, si du moins ce qu'on en dit est véritable.

C'est pourquoi, mes juges, soyez pleins d'espérance dans la mort, et ne pensez qu'à cette vérité, qu'il n'y a aucun mal pour l'homme de bien, ni pendant sa vie ni après sa mort, et que les dieux ne l'abandonnent jamais; car ce qui m'arrive n'est point l'effet du hasard, et il est clair pour moi que mourir dès à présent, et être délivré des soucis de la vie, était ce qui me convenais le mieux; aussi la voix céleste s'est tue aujourd'hui, et je n'ai aucun ressentiment contre mes accusateurs, ni contre ceux qui m'ont condamné, quoique leur intention n'ait pas été de me faire du bien , et qu'ils n'aient cherché qu'à me nuire ; en quoi j'aurais bien quelque raison de me plaindre d'eux. Je ne leur ferai qu'une seule prière. Lorsque mes enfants seront grands, si vous les voyez rechercher les richesses ou toute autre chose plus que la vertu, punissez-les, en les tourmentant comme je vous ai tourmentés et, s'ils se croient quelque chose, quoiqu'ils ne soient rien, faites-les rougir de leur insouciance et de leur présomption : c'est ainsi que je me suis conduit avec vous. Si vous faites cela, moi et mes enfants nous n'aurons qu'à nous louer de votre justice. Mais il est temps que nous nous quittions , moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage. Personne ne le sait , excepté la divinité. (Platon; trad. Parties I et II : Ch. Simond; trad. partie III  et notes : V. Cousin).

[41] Inconnu d'Homère, il est mentionné par les poètes tragiques. Il fut, disait-on, lapidé par les Grecs, parce qu'on trouva dans sa tente des indices d'une correspondance avec les Troyens. Mais c'était une invention d'Ulysse, ennemi de Palamède.

[42] Agamemnon.

[43] Le plus rusé des hommes, selon Homère (Iliade, liv. VI, v. 153).

.


Dictionnaire Le monde des textes
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2021. - Reproduction interdite.