|
|
|
| Dictionnaire | |
| Témoignage.
- Le témoignage est, avec l'expérience
et le raisonnement, une des trois sources
de la connaissance humaine : il consiste
dans la communication d'un fait par un témoin, c.-à-d. par
quelqu'un qui a vu on entendu le fait à d'autres personnes qui n'ont
pu l'entendre ni le voir; c'est en somme une transmission sociale de connaissances
essentiellement individuelles. On ne doit pas le confondre avec l'autorité,
bien qu'ils aient au fond, la même nature et reposent l'un et l'autre
sur la confiance d'un humain dans la parole d'un autre humain; mais ils
n'ont ni le même objet ni le même rôle le témoignage
se rapporte aux faits et constitue un véritable moyen de connaissance;
l'autre se rapporte aux doctrines et n'est par
elle-même qu'un motif de croyance ou de
foi.
Le témoignage a une importance extrême dans la vie humaine; il met au service de chaque individu les sens et la mémoire de ses semblables, contemporains et devanciers, et étend ainsi indéfiniment ses connaissances à la fois dans l'espace et dans le temps : aussi a-t-on pu comparer sa fonction dans l'ordre intellectuel à celle du commerce dans l'ordre économique. Il est le fondement, non seulement de l'histoire, mais encore de la plupart des institutions sociales, et en particulier de la justice. Les sciences qui reposent sur l'observation l'impliquent elles-mêmes, attendu qu'il est impossible à chaque chercheur d'observer personnellement tous les faits et tous les êtres qui appartiennent à l'objet de ces sciences. Comme toute croyance, la foi au témoignage peut être spontanée ou réfléchie. L'école écossaise, toujours portée à multiplier les facultés, l'explique en invoquant, avec Reid, deux instincts spéciaux, l'instinct de véracité et l'instinct de crédulité. Mais la foi spontanée au témoignage résulte naturellement de cette loi de la croyance en vertu se laquelle toute idée suggérée à l'esprit devient immédiatement objet de croyance, si elle n'est pas contredite par une idée adverse; et quand bien même ces instincts existeraient, ils ne suffiraient pas à fonder une foi réfléchie, car la réflexion ne manquerait pas de leur opposer le souvenir des témoignages erronés ou mensongers dont on a déjà eu l'expérience. Il est donc nécessaire de déterminer les conditions d'une foi légitime au témoignage, et c'est là l'objet de cette partie de la logique qu'on pourrait appeler la méthodologie du témoignage. Les règles de la critique historique en sont une application particulière aux témoignages historiques; mais la critique des témoignages judiciaires relève aussi de sa compétence. D'une façon générale, l'examen du témoignage doit porter successivement d'abord sur le fait attesté, puis surin relation même du témoin. En premier lieu, le fait, pris en soi, peut être plus ou moins vraisemblable selon qu'il est plus ou moins conforme à ce que nous savons déjà des lois de la nature extérieure ou de la nature humaine. A mesure qu'un fait est plus invraisemblable, nous devons exiger des témoins qui le rapportent de plus sérieuses garanties de compétence et de véracité. Nous devons seulement prendre garde de ne pas considérer comme invraisemblable ce qui n'est que contraire à nos habitudes. En second lieu, comme le témoignage ne peut avoir que l'une de ces trois causes: ou la réalité du fait ou le mensonge ou l'erreur, le contrôle du témoignage ne peut consister que dans la détermination de la première par l'exclusion des deux autres. Or, il peut se présenter deux cas : le témoin est unique, et il y a plusieurs témoins. Dans le premier cas, on recherche d'abord si le témoin est sincère, ensuite s'il est compétent : ce qui suppose une certaine connaissance de son caractère et de son esprit. A-t-il l'habitude du mensonge? A-t-il un intérêt à mentir dans cette circonstance particulière? D'autre part, est-il intelligent et éclairé? A-t-il vraiment assisté au fait, ou l'a-t-il simplement entendu raconter, et s'il le rapporte d'après ses souvenirs, sa mémoire est-elle fidèle? Autant de questions auxquelles il n'est pas toujours facile de répondre. Aussi un témoignage unique n'est-il jamais complètement certain, sans qu'on soit cependant autorisé à dire comme le faisaient les anciens jurisconsultes : témoin unique, témoin nul, testis unus, testis nullus. Dans le second cas, on examine d'abord chaque témoin à part, comme s'il était seul, au double point de vue de la véracité et de la compétence. Puis on recherche s'ils sont, d'accord ou s'ils se contredisent, S'ils sont d'accord, et si cet accord ne peut s'expliquer ni par une entente commune, ni par aucune cause commune de mensonge ou d'illusion, il reste que la seule raison de leur unanimité soit la réalité même du fait qui peut dès lors être considéré comme certain. S'ils sont en désaccord, on les range en deux partis, et l'on compte, on pèse surtout les témoignages. Ceux qui présentent a un plus haut degré les signes distinctifs de la compétence. et de la sincérité, fussent-ils moins nombreux, doivent l'emporter sur les autres. Telles sont les règles générales de la critique des témoignages. Leur observation ne donne jamais théoriquement une certitude absolue, mais seulement une probabilité qui peut être plus ou moins haute et qui dans bien des cas équivaut pratiquement à la certitude. Ces règles
se diversifient et se compliquent dès qu'on a égard à
la distinction des deux grandes sortes de témoignages, témoignages
oraux et témoignages écrits. En ce qui concerne ces derniers
(dont les témoignages historiques forment la principale espèce),
la question de leur authenticité (sont-ils bien de l'époque
et du personnage auxquels on les attribue?) prime souvent celle de leur
véracité (faut-il les tenir pour exacts?).
Au point de vue logique, le procédé qui fonde la foi légitime au témoignage est un raisonnement complexe, à la fois déductif et inductif. D'une part, il peut se mettre en forme de déduction, comme il suit : tout témoignage tel qu'il exclut l'hypothèse du mensonge et celle de l'erreur prouve la réalité du fait attesté : or ce témoignage particulier, unique ou composé de plusieurs témoignages concordants est tel... etc.; donc ce témoignage prouve la réalité du fait attesté. D'autre part, si l'on considère, non la forme, mais le fond de ce raisonnement, on voit qu'il consiste, comme l'induction scientifique, à conclure d'un effet à sa cause. Par exemple, le témoignage étant donné, on conclut de certains de ses caractères la compétence et la véracité du témoin (exclusion faite de l'erreur et du mensonge); et de celles-ci on conclut la réalité du fait. (E. Boirac). |
|
© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.