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Les synonymes
On entend par synonymes des mots qui peuvent se substituer l'un à l'autre sans que la signification de la phrase où ils sont employés soit changée d'une manière appréciable, par exemple larmes et pleurs. Mais il importe de remarquer qu'il n'y a pas, en réalité, de synonymes parfaits. Cela tient à ce qu'il n'y a pas de mots qui puissent se substituer l'un à l'autre indifféremment dans toute l'étendue de leur signification, et que, même dans le cas d'une synonymie qui peut sembler absolue à un examen superficiel, la connaissance précise des significations permet de reconnaître la différence de nuance qu'il y a entre deux mots regardés couramment comme synonymes. La synonymie absolue peut être supposée exister réellement au point de vue purement lexicographique, en ce sens que plusieurs mots de signification très voisine peuvent recevoir la même définition; mais il y a toujours entre ces mots, dans le discours et dans l'expression de la pensée, une nuance telle que l'un ne peut être remplacé par l'autre dans tous les cas. Il y a en effet, entre plusieurs mots dits synonymes, certaines distinctions à établir, qui peuvent se ranger sous quatre chefs. Des synonymes peuvent différer-:
1° comme les espèces d'un même genre ou comme le genre diffère de l'espèce, par exemple chérir et aimer; 

2° pour être employés l'un dans le style noble, l'autre dans le langage courant, comme courroux et colère, ou encore l'un dans le langage courant, l'autre dans le langage familier, comme ivre et saoul

3° pour appartenir l'un au langage technique, l'autre à la langue commune, comme coryza et rhume de cerveau; 

4° parce qu'ils ne peuvent s'employer dans les mêmes locutions, par exemple sommeil et somme

On voit donc que dans tous les cas de synonymie l'identité de signification est plus apparente que réelle, et que les termes synonymes ne peuvent s'employer indifféremment l'un pour l'autre, ou même qu'ils éveillent des idées un peu différentes. La principale cause de synonymie est la diversité de langage qui se produit entre les générations, les groupes et les individus qui expriment les mêmes idées sous des formes différentes. C'est ce qui a lieu surtout pour les idées de l'ordre moral, qui peuvent être considérées à des points de vue très divers; en outre, les différences mêmes entre ces idées ne sont pas aussi marquées qu'elles le sont entre les faits sensibles, de sorte que les termes qui servent à les exprimer se confinent et se substituent très facilement; enfin ces expressions sont presque toutes figurées; or une expression ne peut passer du sens propre au sens figuré sans perdre de sa propriété, c.-à-d. de sa précision, et par conséquent devient synonyme d'autres avec lesquelles elle ne l'est pas au sens propre. 

La propriété des termes étant indispensable pour exprimer nettement la pensée, et l'une des principales qualités du style étant la précision et la clarté des termes employés, on conçoit que l'on se soit préoccupé, à toutes les époques, de déterminer la signification exacte des mots exprimant des idées voisines et susceptibles d'être confondus ensemble, de façon à délimiter aussi strictement que possible leur compréhension. Il en fut ainsi chez les Grecs, antérieurement même au développement des études grammaticales proprement dites : le sophiste' Prodicos, disciple de Protagoras, parlait volontiers sur la signification exacte des mots, peri onomatwn orqothtos, et il est fréquemment question, dans les dialogues de Platon, de la manière dont il étudiait les synonymes. Aristote fait quelques remarques à ce sujet, et nous savons que les philosophes péripatéticiens, comme Aristoxène, et stoïciens, comme Chrysippe, ne restèrent pas étrangers à ce genre de recherches. 

Des questions de synonymie sont souvent traitées dans les oeuvres des critiques alexandrins, Aristophane de Byzance, Aristarque, Tryphon, Didyme. Un grammairien d'époque incertaine, nommé Simaristos, avait composé quatre livres peri sunwnumwn. Citons encore Séleucus d'Alexandrie, Hérénnios, Philon de Byblos, qui écrivirent des traités sur les différences de sens des mots synonymes, et à l'époque byzantine' Jean Philoponos

Chez les Latins, la synonymique fut moins en honneur; si on laisse de côté quelques observations éparses dans Cicéron et dans Quintilien, il n'y a guère à mentionner que les noms de Fronton, le maître de Marc-Aurèle (De differentiis vocabulorum) et de Nonius Marcellus (De differentia similiurn significationum, qui est le cinquième livre de la Compendiosa doctrina).

A l'époque moderne, le premiers ouvrages importants sur la synonymie des langues anciennes sont ceux de Vömel et de H. Schmidt pour le grec, de Döderlein et de Ramshorn pour le latin; en France, les traités de Pillon (grec), de Gardin-Dumesnil et de Barrault et Grégoire (latin). Les langues modernes ont également fourni dès cette époque matière à de nombreux ouvrages de synonymique; nous citerons seulement, parmi les précurseurs, ceux qui sont relatifs au français; ce sont les Synonymes français de l'abbé Girard (1718), fréquemment réimprimés, et réunis en une édition par Beauzée (1780); les Nouveaux synonymes français de l'abbé Roubaud (1785), le Nouveau Dictionnaire universel des synonymes de la langue française de Guizot (1809), le Dictionnaire complet des synonymes français de Haag (1835), le Dictionnaire des synonymes de la langue française de Lafaye (1858, réédité en 1869), etc. (Mondry Beaudouin).

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