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Le
Moyen âge.
Les préoccupations
des gens du Moyen âge
n'allèrent pas en général vers la science politique
pure. La métaphysique, la théologie,
la dialectique, la logique
étaient les branches préférées de l'enseignement
scolastique.
Avec des différences infinies selon les lieux, le régime
dit féodal était universellement adopté, le roi
étant regardé comme le propriétaire et le seigneur
de son royaume. Les études purement théoriques ne sortaient
guère des cloîtres, aussi fallut-il
des préoccupations d'ordre pratique pour provoquer des discussions
en matière politique. Ce furent les
conflits du sacerdoce et de l'empire qui amenèrent les lettrés
à discuter sur les fondements et les limites du pouvoir politique.
Deux questions s'imposaient qui passionnaient les esprits-:
la souveraineté de l'Etat ou le droit de
la cité terrestre à se gouverner elle-même sans l'intervention
du pouvoir ecclésiastique; et la souveraineté de Dieu
ou le droit de contrôler les pouvoirs terrestres par la loi divine.
Un même principe est, si l'on veut, à la base de ces deux
absolutismes
: selon les deux écoles, l'origine du pouvoir est une délégation
d'autorité par Dieu. Selon l'absolutisme royal, elle est faite par
Dieu aux rois sans intermédiaire et sans conditions. Selon les idées
théocratiques,
elle est faite à l'Église par-dessus
tous les princes de la terre qui n'en ont l'exercice que moyennant l'agrément
de la puissance spirituelle. Entre ces deux absolutismes, des doctrines
favorables à la liberté arrivèrent parfois à
se glisser. L'Eglise, plus faible, invoqua pour combattre le despotisme
royal des idées presque démocratiques;
elle montra que la royauté qui se prétendait
issue de Dieu n'était en réalité qu'un établissement
humain, et ne pouvait subsister légitimement que par le consentement
populaire sous la surveillance de l'Eglise.
Pendant la première
partie du Moyen âge ,
jusqu'au XIIIe siècle, les docteurs
agitèrent furieusement et d'ailleurs confusément ces questions.
Il ne saurait être ici question d'étudier leurs idées.
Ce fut à partir du IXe siècle
que les prétentions ecclésiastiques se firent jour : le Pseudo
Isidorus est le premier document où apparurent ouvertement les
prétentions de la papauté. Citons parmi les docteurs qui
s'appuyèrent sur le raisonnement, et non sur l'histoire fantaisistement
interprétée, ou sur le seul commentaire des textes sacrés,
Jean
de Salisbury qui alla jusqu'à prêcher le tyrannicide,
Alexandre
de Hales qui effleura la question du droit de dominer, saint
Bonaventure qui la traita avec plus de développement et qui,
tout en reconnaissant que la puissance vient de Dieu, y posa des limites.
La deuxième
partie du Moyen âge fut plus instruite. Ce fut, en somme, toujours
la même question qui passionna les esprits. Mais on avait retrouvé
les écrits d'Aristote, et quelque chose
de l'ouverture d'esprit philosophique des Grecs
se retrouve chez les docteurs qui s'efforcent de concilier les doctrines
du christianisme ou de l'empire avec celles
des grands écrivains de l'Antiquité .
Le plus illustre
d'entre eux, Thomas d'Aquin, qui fut l'interprète
des idées de son temps, subit l'influence d'Aristote
au plus haut point. Dieu seul, dit-il, connaît la loi éternelle
qui est la raison du gouvernement des choses.
La loi naturelle est une participation de la raison éternelle qui
porte les créatures raisonnables vers leur véritable fin.
La loi humaine est ce que la raison réalise pratiquement conformément
à la loi naturelle. Le pouvoir politique et
le gouvernement sont de droit humain; et ne tirent qu'indirectement leur
origine de Dieu. La puissance de faire les lois,
attribut
essentiel de la souveraineté, appartient à la multitude ou
à celui qui la représente. Dans un bon gouvernement tout
le monde a part au pouvoir; et les régimes mixtes sont les meilleurs.
La puissance mal acquise et la puissance dont on abuse sont criminelles;
en droit humain, les sujets peuvent se révolter contre elle. Tout
en admettant la suprématie du pouvoir ecclésiastique, saint
Thomas n'en fixe pas la mesure. Dans le traité De Regimine principum
qui lui est attribué, on trouve un singulier mélange de théories
absolutistes
et démocratiques couronnées
par la théocratie. Il établit
longuement les devoirs du prince, et se montre assez favorable au régime
républicain.
L'influence de saint
Thomas fut immense, et il eut de nombreux disciples. Quelques-uns développèrent
les maximes libérales qu'il avait énoncées.
«
L'homme qui possède naturellement le libre arbitre, dit Gilles de
Rome, ne commande véritablement que lorsqu'il commande librement
et volontairement et lorsque ses sujets lui obéissent de même.
»
Toutefois, dans l'ardeur
de la lutte contre la royauté et l'empire, les docteurs ecclésiastiques
exagérèrent leurs théories théocratiques, et
le XIVe siècle vit la décadence
de leur école: tandis qu'officiellement les doctrines du droit
divin triomphaient avec Philippe le Bel,
les théories favorables au pouvoir ecclésiastique devenaient
factieuses et violentes ou utopiques, et prenaient un aspect démagogique.
Ce sont donc les théoriciens de l'absolutisme
et, d'autre part, ceux d'un gouvernement populaire qui se font entendre
alors le plus haut. Les légistes de Philippe le Bel professèrent
violemment des théories analogues à celles des empereurs
romains. Le De Monarchia de Dante est
la démonstration de la doctrine familière aux jurisconsultes
impériaux que l'univers doit avoir un seul chef, et que ce chef
est le peuple romain ou son représentant, l'empereur, qui dépend
immédiatement de Dieu et n'a pas de supérieur.
Occam,
par ailleurs, invoque jusqu'au principe de liberté
pour combattre l'autorité ecclésiastique et justifier le
pouvoir royal. Mais on commençait à s'en réclamer,
non plus pour justifier le pouvoir ecclésiastique ou le pouvoir
royal, mais en faveur du peuple lui-même. Sous des formes très
variées, tantôt religieuses et
mystiques,
tantôt économiques ou violentes, on voit un mouvement démocratique
se dessiner au XIVe siècle; la prédication
de Wiclef, le soulèvement des paysans
en Angleterre ,
les doctrines prêchées par les frères mendiants, les
théories de Jean Huss en Bohème
en sont des signes très divers. Au point de vue politique, les idées
les plus curieuses et les plus précises se trouvent peut-être
dans Marsile de Padoue qui, en commentant Aristote,
établit le principe de la souveraineté du peuple. L'Etat
est une société d'humains libres; il doit être utile
à tous, et le peuple, même s'il a un roi, demeure souverain
de droit Il possède le pouvoir législatif, institue le pouvoir
exécutif, est libre de le juger, de le changer ou de le déposer,
s'il manque à ses devoirs.
Il serait aisé
de donner une plus longue énumération, des docteurs du Moyen
âge .
Nous en avons assez dit pour qu'on puisse mesurer dans quel cercle se renfermèrent
leurs débats. La théorie du droit divin existant déjà
sous l'empire, celle d'une théocratie,
supérieure sans doute aux vieilles théocraties d'Orient,
mais étroite et bornée, telles furent leurs seules formules
dans la première partie du Moyen âge. Au XIIIe
siècle, la découverte d'Aristote
les amena à ressusciter le droit naturel,
et des idées démocratiques purent
se faire jour à la faveur des conflits entre prêtres et souverains.
Somme toute, la science politique n'a pas avancé d'un pas au Moyen
âge, et les penseurs politiques
de la Renaissance
et de la Réforme auraient pu directement succéder aux Stoïciens
ou aux Chrétiens des premiers siècles.
(André Lichtenberger). |
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