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Monuments de Venise
Le Campanile de Saint-Marc
Le Clocher de Saint-Marc et la Loggetta
Presque en face de la basilique Saint-Marc, à Venise, du côté où se rencontrent la Piazza et la Piazzetta, c'est-à-dire à l'extrémité des Procuratie Nuove, s'élève aujourd'hui le majestueux Campanile ou Clocher de Saint Marc

Le Vieux Clocher.
Le vieux Clocher, dont l'origine remonte au règne du doge Pietro Tribuno (888-912), après avoir pendant bien dix siècles défié les outrages du temps et rendu plus solennelles les gloires de Venise, s'écroula le 14 Juillet 1902 à 9 heures du matin, ou pour mieux dire il se plia et se coucha sur la place Saint-Marc au-dessous de lui, comme abattu par une fatigue excessive, soulevant vers le ciel une nuée de poussière, histoire de dix siècles, sans causer par son écroulement aucune victime humaine. Il est impossible de peindre par les paroles l'angoisse qui se répandit immédiatement parmi les Vénitiens en apprenant cette catastrophe subite. Tous, du plus noble au plus humble, quittant comme par enchantement leur besogne, se dirigèrent silencieux et émus vers la Piazza historique, pour porter leur extrême salut à l'amas de décombres, dont chaque pierre parlait au coeur des Vénitiens et leur rappelait une période historique, une gloire de Venise.

Le soir même de ce jour fatidique, le Conseil communal se rassemblait d'urgence et votait, à l'unanimité, une somme considérable pour la réédification du Campanile, et établissait sur la proposition (ratifiée ensuite par le peuple entier) dumaire, le comte Grimani que la tour dût de nouveau s'élever: « Où elle était et comme elle était ». Le voeu du peuple et de la représentation communale, après dix années de travail ininterrompu et savant fut pleinement et solennellement exaucé le 25 avril 1912, jour de la fête de Saint-Marc. Mais avant d'entreprendre la description de la nouvelle oeuvre et de l'événement, nous jugeons de notre devoir de donner quelques aperçus sur le vieux Campanile. 

Il fut commencé au temps du doge Pietro Tribuno et ses fondations posées en 911; mais à la suite de difficultés techniques, de guerres et d'événements politiques, les travaux en procédèrent au commencement avec beaucoup de lenteur, puis furent presque entièrement interrompus pendant presque deux siècles, jusqu'à ce que l'an 1151, sous le doge Domenico Morosini, ils furent achevés jusqu'à la hauteur des cloches. Le beffroi fut construit entre 1156 et 1173 (époque du doge Michele Vidal II); mais étant pour la plus grande partie en bois, il fut ensuite presque totalement détruit par un incendie qu'y causa la foudre le 7 Juin 1388.

Un nouvel accident endommagea le Clocher en 1403; et cette fois-ci par la négligence des gardiens; car ceux-ci ayant négligé de surveiller l'illumination qu'on y fit le 24 octobre de cette année-là pour fêter la victoire remportée par Charles Zeno sur les Génois, les lumières incendièrent la sommité et firent couler le plomb dont elle était recouverte. La foudre tomba encore sur le Clocher le 11 août 1489, incendiant de nouveau le beffroi qui fut successivement reconstruit en 1513 par Bartolomeo Buon (le Jeune), qui y ajouta la pyramide surmontée de l'Ange en bois recouvert de feuilles en cuivre doré de 5,15 m de hauteur, qui servait à indiquer la direction des vents et qui y resta jusqu'à écroulement de la tour. La hauteur du clocher y compris le nouveau pignon était alors de 98.60 m.
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Venise : le Campanile.
Le Campanile de Venise, à l'angle de la place Saint-Marc et de la Piazzetta.

A l'origine il y avait 6 cloches; chacune était désignée par un nom spécial et servait à un usage déterminé. La plus grande s'appelait la Marangona ou Campanon et on la mettait en branle pour appeler les ouvriers à leurs travaux habituels et pour annoncer midi. La deuxième s'appelait la Nona ou Mezzana et annonçait le terme extrême pour l'expédition des lettres à Rialto. La troisième avait le nom analogue de Mezzaterza ou Pregadio, elle servait à appeler les fidèles aux fonctions religieuses et à avertir les citoyens, quand on ouvrait les audiences de justice. La quatrième s'appelait la Trottiera et était destinée à inviter les conseillers aux séances du Grand conseil et les magistrats à leurs bureaux. La cinquième était nommée Renghiera ou de Justice et on en sonnait quand les condamnés étaient conduits au supplice. La sixième et dernière, était connue sous le nom de Campanone de Candia ou Maggiore et servait en même temps que les autres cloches, quand toutes ensemble elles sonnaient à la volée à l'occasion de fêtes ou pour annoncer aux citoyens les victoires remportées sur mer par les galères de la République.

Cette dernière cloche est la seule restée intacte après l'écroulement du Campanile.

Après l'année 1489 la tour eut à subir d'autres dégâts par la foudre et les tremblements de terre, mais le plus grave fut celui produit par une décharge électrique, qui détermina de très importantes lésions réparées par l'architecte Longhena.

Un autre coup de foudre tomba sur le Campanile en 1745, causant aussi des dégâts à la Loggetta et à quelques boutiques voisines ainsi que des victimes humaines. Enfin en 1776, on trouva le moyen d'éviter des dégâts ultérieurs en appliquant au Clocher, par les soins de l'astronome Toaldo, le paratonnerre inventé peu de temps avant par Franklin; mais les avaries déjà subies par l'antique tour ne pouvaient pas ne pas laisser de traces profondes, d'autant plus que les réparations ne furent pas toujours exécutées avec la compétence et diligence voulues ni en tenant compte du poids énorme du monument.

En 1880 l'ingénieur Saccardo fut chargé de faire de nouvelles réparations au Clocher, car on avait constaté que les réparations faites après le dernier coup de foudre du 23 avril 1745 s'adaptaient mal à la pierre antique; malheureusement ce point-là avait été gravement éprouvé et il céda. La fente qui s'était d'abord manifestée, alla s'élargissant progressivement jusqu'à ce que le 14 Juillet 1902 la tour séculaire s'écroula subitement.

Le nouveau Clocher. 
La nouvelle de l'écroulement du vieux Clocher de Saint Marc, fut propagée sur les ailes du télégraphe dans le monde entier et de toutes part s'éleva une grande émotion et on offrit par concours spontané de réparer promptement une pareille perte. Admirable, fraternel fut le plébiscite par lequel l'Italie, avec à la tête son Roi Victor Emmanuel III, répondit à l'émulation généreuse, née après la séance mémorable de la soirée du 14 Juillet 1902, où le Conseil Municipal de Venise, secouant l'ahurissement produit par la catastrophe inattendue, délibérait par acclamation la reconstruction du Campanile, et résumait ce vaillant projet par la formule prononcée par le Maire et sanctionnée par le peuple, par ces deux paroles consacrées à l'histoire et qui expriment tout un programme de travaux et d'idées : « Où il était, comme il était ».

On procéda de suite au déblaiement des décombres sur la place; après un peu plus de cinq mois on mit à découvert la plateforme du vieux Campanile, et après des investigations minutieuses exécutées par l'architecte Giacomo Berni pour bien s'assurer de l'état et de la nature des fondations, on commença aussitôt les travaux de renforcement des fondations mêmes sous la direction de l'architecte communal Luca Beltrami.

Le 25 Avril 1903, sous les auspices du Patriarche Joseph Sarto (devenu ensuite le pape Pie X) et du ministre de l'Instruction Publique Nasi, on posa la première pierre du nouveau Clocher de Saint Marc.

A la suite de la démission présentée par l'architecte Beltrami, une Commission de cinq membres fut élue, composée de l'architecte Gaetano Moretti, président, l'ingénieur Daniele Donghi, l'ingénieur Philippe Lavezzari, l'architecte Manfredo Manfredi et l'ingénieur Fiumani (ce dernier remplacé par l'ingénieur Antoine Orio) et chargée de procéder à la reconstruction complète du Clocher et de la Loggetta attenante.

La Commission, en décembre 1905, présentait au maire de Venise ses propositions et, le 5 avril 1906, on commença la construction du fût du Clocher; mais de vives polémiques s'étant élevées au sujet de quelques variantes autour du projet principal, le 2  juillet de la même année on dut suspendre les travaux. Le différend composé après de laborieux pourparlers de la part de la population et du Conseil Municipal, le 26 mai 1907 on reprit les travaux qui depuis furent poursuivis sans interruption jusqu'à la fin.

Le fût du Campanile est tout en matériel de briques, il a la forme d'un tronc de pyramide ayant à sa base 12,89 m de largeur et 11,98 m au sommet  avec 48,17 m de hauteur. Il fut terminé le 3 octobre 1908, ensuite on mit aussitôt la main à son couronnement en pierre, formé de petits arcs décorés d'une coquille : et puisque heureusement on retrouva parmi les décombres du vieux Campanile beaucoup de morceaux architecturaux ayant appartenu à l'ancien beffroi, à l'attique et à la frise de couronnement du Campanile, on put plus facilement répéter fidèlement dans la nouvelle construction non seulement les anciens angles, mais même l'ancien système de travail.
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Venise : le Campanile.
Le sommet du Campanile et l'angle Sud(Ouest du palais des Doges.

Sur la frise s'élèvent, outre les 4 piliers d'angle, les 12 piliers et les 24 colonnes du beffroi. Trois desdites colonnes sont en marbre vert antique étirées de celles qui furent broyées lors de l'écroulement, une est en granit bis, huit sont en marbre grec et douze en pierre d'Istrie. De la même pierre sont aussi les douze piliers; et exception faite des susdites trois colonnes en vert antique, tout le reste est formé de matériel nouveau.

Sur les colonnes et sur les piliers reposent les arcs cintrés qui, en couronnant le beffroi, en supportent la frise.

Le 30 août les travaux dudit beffroi étant terminés, on commença le socle et la balustrade entourant la frise. La balustrade est toute en pierre d'Istrie avec 16 petites colonnes en bronze de chaque côté, fondues avec grand soin dans les usines Munaretti.

L'attique qui surmonte le beffroi a dix mètres de hauteur et est décoré de chaque côté par deux contours parallèles en pierre d'Istrie au centre desquels, du côté Est, est placée la statue de la Justice, du côté Ouest la statue de Venise, toutes deux restaurées par le sculpteur G. Giusti. Les deux autres côtés sont décorés par 2 lions: l'un exécuté par le sculpteur Lorenzetti, l'autre par Marulli. L'attique aussi est couronné d'une frise en pierre d'Istrie sur laquelle est plantée la flèche, dont la charpente est constituée par des chevrons et des piliers intermédiaires en ciment, le tout lié par cinq poutres horizontales et par quatre semelles inclinées également en ciment armé.

Sur les semelles on a fixé un plancher en érable où l'on a cloué, avec un système spécial à pan incliné, cent feuilles de cuivre. Les arêtes de la flèche sont doublées de fleurons blancs et rouges en pierre d'Istrie et de Vérone. Sur la flèche, en janvier 1912, on a posé les derniers morceaux de pierre d'Istrie constituant l'acrotère, base de l'Ange.

Lors de l'écroulement du vieux Campanile l'Ange alla tomber, près du portail principal de la Basilique Saint Marc et fut très endommagé mais réparé admirablement ensuite par Munaretti. Il a les bras et les pieds en bronze doré auxquels se joignent les feuilles de cuivre dorées et travaillées en relief qui en constituent le vêtement. Au centre de son armure de fer est fixée une hampe, pareillement en fer, et descendant jusqu'au centre de l'acrotère, où elle repose sur un pivot de façon que l'Ange peut pivoter sur lui-même suivant la poussée du vent.

Des cinq cloches existant dans la vieille tour (puisque l'une fut détruite à la suite du coup de foudre de 1489 et ne fut pas remplacée) seulement la plus grande, ainsi qu'il a déjà été dit, resta en parfait bon état et put être replacée à son ancienne place. Les autres quatre furent à nouveau fondues, toutefois en faisant usage presque exclusivement de l'ancien matériel dans des fours expressément construits sur l'île de Sainte-Hélène par les soins de la Maison Barigozzi de Milan sous la direction de Barigozzi en personne.

La fonte fut exécutée avec plein succès le 24 Avril 1909 et le 15 juin monseigneur Cavallari, cardinal, patriarche de Venise, donnait la bénédiction solennelle aux nouvelles cloches. Sept jours plus tard elles furent soulevées et placées dans le beffroi.

La décoration des cloches est un ouvrage remarquable de Munretti. Les frais pour la fonte furent payés par  Pie X et en souvenir de ce concours, la Commission fit reproduire l'effigie et la signature du Pape dans la seconde cloche. Leur poids total est de dix tonnes. 

Le nouveau Clocher mesure ainsi que l'ancien 99,78 mètres de hauteur. 

La Loggetta.
Aux pieds de l'ancienne tour existait au commencement une Loggia dite des Chevaliers, car c'était là que se rassemblaient les plus remarquables personnalités du temps; mais à la suite du coup de foudre de 1489, la Loggia fut gravement endommagée et, pendant quelques années, elle fut complètement abandonnée. On pensa successivement à y substituer un monument répondant à une haute conception artistique, et ce fut alors que d'après les dessins de Jacopo Sansovino naquit en 1540 le vrai joyau d'art qui à partir de cette époque prit le nom de Loggetta. En 1560, on y mit, par un décret du Conseil des Dix, le siège des Procureurs, qui à tour de rôle commandaient la garde du Palais Ducal pendant les séances du Conseil Majeur.

Après l'écroulement du Campanile, il ne resta de la Loggetta qu'un amas informe de décombres; mais l'architecte Giacomo Boni s'attacha au sauvetage de tous les restes et des plus petits débris qu'il fut possible de ramasser parmi le matériel : on procéda ensuite aux travaux de reconstruction et en même temps à la restauration des statues représentant La Paix, Minerve, Apollon et Mercure et des autres ouvrages en bronze qui garnissaient la Loggetta, ainsi que de la statue en terre cuite de Sansovino représentant la Vierge.
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Venise : la Loggetta.
La Loggetta, au pied du Campanile. © Photos :Serge Jodra, 2012.
Venise : la Loggetta.

La restauration des bronzes fut confiée à Munaretti, déjà plusieurs fois cité, qui s'en acquitta avec un véritable amour et un intellect d'artiste. L'architecte Moretti, président de la Commission, surveilla et dirigea les travaux de reconstruction de la Loggetta avec une compétence particulière, ayant des soins spéciaux pour rassembler et recomposer, en unités architecturales complètes, tous les éléments qui constituaient l'ancien édifice de façon à pouvoir présenter une reconstruction partielle suffisante pour obtenir tous les modèles nécessaires à la rénovation fidèle des parties perdues. Les marbres très précieux et surtout ceux des colonnes, furent utilisés scrupuleusement; de façon qu'avec les trois colonnes de brèche coralline, on put en recomposer deux, dont l'une se trouva composée de 13 morceaux, l'autre de 32. Les colonnes de cipollino vert et de blanc ondoyé à bandelettes furent substituées facilement par d'autres de même nature et beauté. D'autres parties de l'édifice sont composées de marbres grecs, asiatiques et italiens, de façon qu'on peut dire que tant pour le matériel que pour l'exécution architecturale, la nouvelle Loggetta constitue l'exacte et fidèle reproduction de l'insigne monument entraîné dans l'écroulement du Campanile.

L'inauguration du Nouveau Clocher. 
Des travaux d'une pareille grandeur, achevés dans un élan et une concorde populaires remarquables, par le talent et la constance d'hommes particulièrement compétents, pour rappeler en vie dans un laps d'une dizaine d'années le monument sublime qui avait coûté aux nobles et valeureux aïeux de Venise des siècles d'activité, ne pouvaient se fêter que d'une façon grandiose et solennelle, égale à la noblesse de la tâche dont on s'était acquitté d'une façon si élevée. Aussi bien le 25 avril 1912, jour de la fête de son patron vénéré, Venise éleva un hymne au Campanile qui de nouveau surgissait, d'une façon vraiment digne de son ancienne gloire de reine de la mer et de sa vitalité renouvelée, attestant son progrès économique et civil rapide et constant. 

La bénédiction solennelle du nouveau Campanile fut donnée par le cardinal Cavallari, patriarche de Venise, entouré du Chapitre de Saint Marc et de tous les évêques de la Vénétie, à la présence du duc de Gênes représentant le roi; de Credaro, ministre de l'Instruction Publique; du comte Philippe Grimani, maire de Venise, avec le Conseil Communal au complet, de nombreuses autres autorités politiques, administratives, et de hautes personnalités intervenues à la solennité.

De même qu'il ne fut pas possible de peindre le chagrin des Vénitiens pendant la matinée fatale de l'écroulement du Campanile, on ne saurait maintenant donner une pâle description de la joie, du délire, de la frénésie dont fut envahie la foule se pressant sur la vaste place, au moment où les nouvelles cloches de la tour reconstruite, s'ébranlant à un signal donné, firent entendre leur puissante voix le long de la Lagune enchanteresse à travers l'immense étendue de la mer. Dans ce moment d'exultation solennelle et incomparable, pendant que 2479 pigeons voltigeaient dans le ciel de Venise pour porter aux villes-soeurs la bonne nouvelle, on hissait au sommet de la tour, parmi les drapeaux nationaux, le pavillon de guerre du Navire Royal de Saint Marc, pavillon donné par le ministre de la Marine Leonardi Cattolica à la ville de Venise, arboré sur le Campanile le jour de l'inauguration et conservé dans la Loggetta en souvenir de la conquête récente de la Libye. (A. Scrocchi).

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Dictionnaire Villes et monuments
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