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Labyrinthe

Les Grecs et les Romains donnaient le nom de labyrinthe. à des constructions souterraines ou non, où les chambres et les couloirs étaient tellement enchevêtrés que le visiteur s'y perdait et ne pouvait en retrouver l'issue. Il semble que le type primitif du labyrinthe soit dû à l'Égypte, où le roi Amenemhhat III (XIIe dynastie) dut construire à Crocodilopolis un édifice dont le nom égyptien était Lapi-ro-hunt, et dont les Grecs auraient fait Labyrinthos (Labyrinthe de Crocodilopolis). Hérodote (I.2), Strabon (liv. 17) et Diodore de Sicile (liv. ler) nous ont donné une description assez complète de ce monument, qui était, au dire de ces auteurs : 
« Un des plus importants et des plus remarquables de l'Égypte, et qui dépassait de beaucoup en beauté les temples d'Éphèse et de Samos. On y voyait à l'intérieur douze cours recouvertes de plafonds (ce qui est assez difficile à expliquer). Les chambres que contenait le labyrinthe étaient au nombre de trois mille, les unes voûtées et souterraines (kryptai), les autres élevées au-dessus (oikoi). » 
Hérodote dit avoir parcouru les chambres du rez-de-chaussée (elles étaient au nombre de quinze cents), mais qu'il n'a pu obtenir des gardiens la permission de visiter les chambres souterraines, parce qu'elles contenaient les tombeaux des rois et les sépultures des crocodiles sacrés. Quant à celles qu'il a vues, il trouve qu'aucun autre ouvrage sorti de la main des humains n'est aussi beau. Pline (liv. 36, ch. 13) et Pomponius Mela (liv. 1, ch. 8) parlent également de ce labyrinthe, mais d'après d'autres auteurs, ne l'ayant pas vu eux-mêmes. On nommait également cet édifice le labyrinthe des Douze Seigneurs; il aurait existé encore du temps d'Auguste

On mentionnait en Égypte un autre labyrinthe moins célèbre que celui dont nous venons de parler : il était situé dans l'île du lac Moeris; on le nommait le labyrinthe de Mendès, à cause du roi de ce nom, disent certains auteurs; or il n'a 'jamais existé en Égypte de prince du nom de Mendès, mais seulement un nome de la basse Égypte qui s'appelait Mendesius .

C'est du modèle de ces labyrinthes que semblent s'inspirer les labyrinthes construits ou évoqués dans le monde gréco-romain. Il y eut un labyrinthe à Lemnos, où les Cabires célébraient leur culte. On en voyait quelques vestiges au temps de Pline. Cet auteur nous informe que 

« ce dernier n'avait rien qui le distinguât des autres labyrinthes, si ce n'est la beauté et la singularité de cent cinquante colonnes qui avaient été travaillées au tour par le moyen de pivots si bien disposés qu'un enfant seul pouvait tourner ces colonnes. "
Ce labyrinthe avait été construit par trois architectes, Rhoecus, Smillis et Théodoros  de Samos (et non de Lemnos, comme dit Pline).

Pline mentionne également un labyrinthe en Etrurie; c'était la tombe de Porsenna, près de Clusium; Pline n'en parle qu'en s'abritant sous l'autorité de Varron. C'était, dit-il, un monument quadrangulaire; chaque face avait 300 pieds de large et 50 de haut. A la base se trouvait un dédale dont on ne pouvait sortir si l'on s'y engageait sans un peloton de fil. Au sommet s'élevaient cinq pyramides, dont quatre aux quatre angles et une au milieu; elles étaient très larges à la base (75 pieds) et très hautes (150 pieds). Le sommet de toutes ces pyramides était couronné par un globe d'airain et un chapeau d'où pendaient des sonnettes et des chaînes qui, agitées par le vent, rendaient un son pareil à celui de Dodone. Sur le globe il y avait quatre autres pyramides de 100 pieds de haut, supportant elles-mêmes, sur leur plate-forme, un troisième étage de cinq pyramides, que les traditions étrusques disaient aussi hautes que tout le reste du monument. 
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Conossos : labyrinthe sur une pièce de monnaie.
Labyrinthe sur une monnaie de Cnossos.

On voit qu'un architecte aurait difficilement réalisé une pareille conception (Pline, déjà, en trouve la description si exagérée qu'il n'hésite pas à la reléguer parmi ce que cet auteur nomme les fables 'étrusques) et ce monument est sans doute imaginaire que le labyrinthe qui fut construit en Crète par Dédale à la demande de Minos pour y renfermer le Minotaure ( Mythologie grecque; Diodore de Sicile, liv. 1 et 4). Celui-ci était construit, prétendait-on, sur le type de celui des Douze Seigneurs; mais, s'il a exité, il avait une bien moins grande importance, puisque, au dire de Pline (liv. 36), il n'occupait que la centième partie de celui de l'Égypte; il était situé près de la ville de Cnossos.

Ce labyrinthe  n'aurait eu qu'une existence très éphémère, à supposer, donc, qu'il ait existé, car on ne sait quel crédit accorder à sa représentation figurée sur les médailles de Cnossos. En tout cas, les seuls auteurs qui nous en parlent ne l'ont jamais vu, puisque Pline et Diodore de Sicile (liv. 1) nous disent que de leur temps le labyrinthe ne subsistait plus, 

« soit qu'il eût péri de vétusté, soit qu'on l'eût démoli à dessein, et que même on avait oublié l'époque de sa destruction.  »
D'un autre côté, Philostrate (Vita Apoll., liv. 4, ch. 34) nous dit que deux disciples d'Apollonius de Tyane avaient visité le labyrinthe; or ces deux disciples étaient contemporains de Diodore de Sicile et de Pline, qui, nous venons de le voir, nous ont dit que de leur temps le labyrinthe ne subsistait plus. Voilà des opinions bien difficiles à concilier, à moins qu'il n'ait existé en Crète deux labyrinthes. Meursius (in Cret., liv. 1, ch. 2) parle du labyrinthe de Gortyne, l'une des deux principales villes de la Crète.

Tournefort  et Bélon nous ont laissé une description d'une caverne située au pied du mont Ida, à peu de distance de Gortyne. Suivant le premier auteur, Tournefort, c'était l'ancien labyrinthe; suivant le second, ce n'était qu'une ancienne carrière. Nous devons dire à ce propos qu'on a donné le nom de labyrinthe à des carrières abandonnées ou même à d'anciennes grottes naturelles; comme preuve à l'appui de notre affirmation, nous citerons le passage suivant de Strabon (liv. 8) : 
« Près de l'ancienne Argos, à Nauplie, on voit encore de vastes cavernes où sont construits des labyrinthes qu'on suppose être l'ouvrage des Cyclopes. » 
C'est sans doute à cause de ceux-ci qu'on les nommait encore cyclopea. On voit donc par là que ce terme de labyrinthe était appliqué à des monuments, à des cavernes ou grottes et à des carrières. Il existe près de la ville d'Agrigente, en Sicile, des conduits souterrains qu'on appelle labyrinthe de Dédale; ces conduits mettaient anciennement en communication la citadelle et la ville. 

Du reste, pris dans son sens littéral, ce terme servit en Grèce à désigner un espace circonscrit coupé par de nombreuses routes se croisant en tous sens, ou tournant en hélice ou en spirale, ainsi que certaines coquilles; dans le sens figuré, les Grecs l'appliquèrent aux réponses ambiguës ou bien aux réponses obscures et captieuses (Lucien, in Fugit., tom. 3). (E. Bosc / P. Paris).

Le mot de labyrinthe, rappelle aussi une disposition particulière du pavage des églises au Moyen âge. Ce genre de pavement était employé également dans l'Antiquité, puisque Pline dit 
« qu'il ne faut pas confondre ou du moins se figurer ce labyrinthe (celui de l'île de Crète) tel que ceux qu'on pratique sur les pavés et les jardins, qui servent à l'amusement des enfants. »
 Ce genre de labyrinthe affectait une forme carrée, octogonale ou circulaire, comme le montrent nos figures; il était considéré comme l'emblème du temple de Jérusalem; aussi, à l'époque des croisades, ceux qui ne pouvaient aller en terre sainte pour faire des pèlerinages, les accomplissaient en faisant des stations dans les labyrinthes qui en tenaient lieu. L'un des plus anciens, détruit en 1779, était le labyrinthe de la cathédrale de Reims ; on le nommait aussi dédale, lieue, chemin de Jérusalem; il contenait dans certaines parties de son parcours les noms de quatre architectes de l'église. 
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Labyrinthe de Saint-Omer (église saint-Bertin).
Le labyrinthe de Saint-Omer.

Vallet, dans sa description de la crypte de Saint-Bertin de Saint-Omer, a publié celui de cette église, qui est aujourd'hui détruit; mais il nous en a donné un dessin reproduit par notre figure ci-dessus, et la description suivante : 

« Il était composé de carreaux jaunes ou blancs et de carreaux bleus on noirs; il était inscrit dans un carré, son chemin de parcours présentait, comme tous ceux que nous connaissons, un guillochis simple continu, mais à angles droits. Ce pavement était composé de quarante-neuf carreaux de chaque côté ; par conséquent, sa superficie présentait un nombre de deux mille quatre cent un carreaux. » 
Le même auteur ajoute que les fidèles devaient suivre à genoux le tracé de ces méandres en souvenir du trajet que le Christ avait accompli de Jérusalem
au Calvaire. 

Le labyrinthe de Saint-Bertin se trouvait dans le transept méridional de l'église; on le supprima, parce que les enfants et les étrangers en le parcourant troublaient souvent le service divin. C'est pour le même motif que les labyrinthes disparurent peu à peu des églises.
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Labyrinthe de Bayeux.
Le labyrinthe de Bayeux.

En général, les labyrinthes étaient placés dans la grande nef, soit au commencement, soit surtout dans son milieu; quelquefois ils étaient situés dans la salle capitulaire, par exemple à la cathédrale de Bayeux. Ce dernier, de petite dimension (3,80 m de diamètre), est circulaire et formé de carreaux émaillés ; la voie, ou chemin, est composée de carreaux à fond noir chargé d'ornements jaunes, composés de griffons, de rosaces et d'armoiries diverses. 
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Labyrinthe de Sens.
Le labyrinthe de la cathédrale de Sens.

Le labyrinthe de la cathédrale de Sens a été détruit en 1768; il avait une grande analogie avec celui de la cathédrale de Chartres; il était incrusté de plomb et mesurait 10 mètres de diamètre; il avait 2000 pas de circuit, et il fallait près d'une heure pour en faire tout le parcours. 

Le labyrinthe de la cathédrale de Chartres, qu'on nomme lieue, est circulaire; il est exécuté en pierre bleue de Senlis; il mesure 225 mètres environ de parcours de l'entrée jusqu'à son centre. 
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Labyrinthe de Saint-Quentin.
Le labyrinthe de Saint-Quentin.
(Le labyrinthe d'Amiens, de tracé identique
porte une rosace en son centre).

Les labyrinthes d'Amiens, de Saint-Quentin et d'Arras sont de forme octogonale; celui d'Amiens, détruit en 1825  (puis refait à l'identique un peu plus tard), était en pierres blanches et bleues; dans son centre était incrustée une plaque de cuivre indiquant le lever du soleil; on y avait également gravé les portraits des trois architectes qui avaient dirigé la construction, et celui de l'évêque Évrard, dont la figure était accompagnée de l'inscription suivante :

Mémore quand l'oeuvre de l'eglé (église) 
De chéens fu commenchie et fine
Il est escript et moilou de le 
Maison de Dalus (Doedale)
En l'an de grâce mil IIC
Et XX fut l'oeuvre de chéens 
Premierement encommenchiée 
A dont y er de cheste évesquie 
Evrard évesque bénis 
Et roi de France Loys 
Qui fu filz Phelipe le sage
Chil qui maistre y est de l'oeuvre 
Maistre Robert étoit nomes 
Et de Luzarches surnomes;
Maistre Thomas fut après lui
De Cormot, et après son filz 
Maistre Regnault, qui mestre
Fit à chest point chi cheiste leitre
Que l'incarnation valoit 
XIIC ans moins XII en falloit.
Nous avons donné cette inscription in extenso, parce qu'elle a une grande importance; elle fournit, en effet, la date certaine de la création du labyrinthe et le nom des maîtres de l'oeuvre d'Amiens.

Le labyrinthe de Saint-Quentin a été détruit également en 1825; celui d'Arras, vers 1792 ou 1793 : il était placé dans la nef; il était de forme octogonale, composé de carreaux jaunes et bleus.

Disons, en terminant cet article, que beaucoup de carrelages dessinant des méandres ont été pris à tort pour des labyrinthes; nous mentionnerons notamment celui de l'église de Toussaints (Marne), dont les carreaux n'ont pas plus de 0,25 m de côté, de sorte qu'on ne pouvait suivre les allées de ceux-ci ni à pied ni à genoux; nous ferons la même observation pour la basilique de Saint-Réparat de Chlef (anc. Orléansville ou el-Asnam)  (Algérie), dont le pavé en mosaïque dessine des méandres et non des labyrinthes, et dans lesquels il se trouve des lettres qui, par leur disposition, forment un jeu qui laisse lire, de quelque côté qu'on soit placé, le mot Ecclesia. (E. Bosc).

Labyrinthe est encore le nom donné à des dispositions d'allées étroites, serrées et concentriques ou au tracé compliqué; on les emploie à la décoration des grands jardins et des parcs. Les allées sont sinueuses et leurs circonvolutions formées par des massifs de plantations sont coupées par des portes qui vous engagent dans de longs détours ou circuits qui vous éloignent souvent de la sortie du labyrinthe. Nous citerons parmi ce dernier genre le labyrinthe du Jardin des plantes de Paris, situé derrière les serres chaudes; à son centre, qui est point culminant, il se trouve un kiosque en bronze d'où l'on voit une grande partie de Paris; le labyrinthe de l'ancien château de Choisy-le-Roi; celui de Versailles, qui avait été créé par Le Nôtre, et qui était orné de fontaines dont les sujets étaient tirés des fables d'Ésope.
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Labyrinthe de Choisy-le-Roi.
Labyrinthe de l'ancien château de Choisy-le-Roi.
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Les labyrinthes des jardins étaient connus des anciens, puisque Pline (XXXVII, 13) nous apprend que l'intérieur des hippodromes en renfermait et que les bosquets étaient plantés de lauriers touffus que l'hiver ne dépouille pas de leurs feuilles. Aujourd'hui on forme les allées ou plutôt les murs de verdure des labyrinthes avec des noisetiers, des ifs et des cyprès et des Abies pinsapo qu'on taille avec des cisailles.
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Chartres : Jardin labyrinthe.
Jardin labyrinthe, à Chartres. Il fait écho au labyrinthe de la cathédrale qui le surplombe. Ci-dessous :
le labyrinthe de l'île San Giorgio Maggiore, à Venise. © Photos : Serge Jodra, 2011 - 2012.
Venise : le labyrinthe de l'île san Giorgio Maggiore.
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Dictionnaire Architecture, arts plastiques et arts divers
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