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Les
théories sont multiples dans la collection hippocratique; elles
s'y croisent et s'y contredisent. Mais, dès que le classement des
traités a été opéré, il est devenu possible
de dégager de ce mélange celles qui furent particulières
à Hippocrate. Le judicieux Littré
a appliqué à ce labeur sa pénétrante critique.
La médecine
d'Hippocrate était essentiellement
dogmatique;
c'est sans doute par lui que fut définitivement franchi le passage
qui conduisit de l'empirisme des temples aux
doctrines
des écoles. Son étiologie est des plus simples; il ne reconnaissait
d'autre
force interne que la chaleur innée,
idée
qu'il tenait des philosophes, et il ne dit rien de son influence directe
sur la naissance des maladies, mais parle seulement de son affaiblissement
à mesure que l'âge avance. Cette étiologie est purement
externe; elle tient tout entière dans l'action des circumfusa
et dans le régime.
La cause
la plus puissante des maladies est la variation des saisons
qui se répercute dans la constitution de l'humain; l'action permanente
des climats est du même ordre; plus puissante encore, elle imprime
à l'humain son cachet, tenant sous sa dépendance le physique
et le moral; les âges sont les saisons de la vie ( Année
climatérique ).
Dans le traité De la Nature de l'homme, le rôle de
l'air est plus développé; il y est question des exhalaisons
nuisibles qui attaquent beaucoup de monde à la fois. C'est dans
le traité Des Airs, des eaux et des lieux que les questions
d'hygiène générale sont traitées avec une étonnante
perspicacité. Le rôle du régime est moins grand, parce
que ses écarts ne produisent que des maladies individuelles. Le
manque d'alimentation et d'exercice comme leurs excès peuvent devenir
des causes déterminantes de maladies; c'est la pléthore des
humeurs dans un cas; c'est leur ruine dans l'autre.
La doctrine
pathogénique d'Hippocrate est purement
humorale, mais ce n'est pas la doctrine de Galien;
celle-ci, poussée à outrance, est faite d'une association
des doctrines de Cos
et de Cnide .
Cette doctrine n'est pas non plus complètement originale; Anaxagore,
avant lui, attribuait déjà les maladies aux troubles de la
bile ,
l'une des humeurs radicales. Le traité De l'Ancienne Médecine
débute par une argumentation contre l'abus qui est fait de la théorie
des qualités élémentaires
(chaud, froid, sec, humide) dans l'explication des maladies. Cette théorie,
Alcméion,
Empédocle,
Platon,
Zénon
d'Elée ,
etc., la connaissaient. Celle qui attribue au phlegme comme à la
bile. un rôle dans les maladies n'était pas nouvelle davantage
elle était, dit Aristote, vulgarisée
depuis longtemps parmi les médecins de son époque.
Pour Hippocrate,
la santé parfaite correspond à l'équilibre exact dans
la proportion et les qualités des quatre humeurs radicales, le sang ,
le phlegme ou pituite, la bile
jaune et la bile noire. Cette harmonie constitue la crase des humeurs;
dès qu'elle est troublée, il y a maladie. Ce trouble peut
provenir de la prédominance en quantité de l'une des humeurs,
de l'altération de ses qualités (douceur, acidité,
amertume, etc.), de son accumulation sur certains points, de son déplacement.
Le rétablissement de l'équilibre rompu devait amener la guérison.
On retrouve ici une analogie frappante entre
cette théorie et celle de l'Ayurvéda
des Hindous. Le procédé par lequel s'effectue le retour à
l'état normal, Hippocrate le nomme la coction par laquelle
les humeurs viciées, cessant peu à peu d'être liquides,
flottantes, se condensent et finissent par être expulsées
par les diverses voies d'excrétion. Lorsque s'opérait cette
espèce de révolution, c'était le moment de la crise;
celle-ci était donc en réalité l'effort fait pour
évacuer les humeurs viciées, arrivées à la
coction. Lorsque celle-ci se faisait mal ou incomplètement, il en
résultait des apostases ou dépôts (tuméfactions,
engorgements, gangrènes, érysipèles, etc.). La crise
pouvait être prévue; Hippocrate croyait qu'elle avait lieu
à des jours déterminés de la maladie; il y avait la
doctrine des jours critiques. Le traitement devait avoir pour but et pour
effet de favoriser cette évolution nécessaire. Les maladies
qui ne comportaient pas de coction étaient réputées
incurables. Les écarts de régime et les variations dans les
influences extérieures provoquaient les dérangements des
humeurs ; dans une certaine mesure, la proportion des humeurs pouvait subir
de légères oscillations qui restaient compatibles avec la
santé, mais, d'après le traité De la Nature de
l'homme, qui est plutôt de Polybe
que d'Hippocrate, ce mouvement était toujours amené par les
changements de saison .
Une des questions
des plus intéressantes des doctrines
d'Hippocrate, c'est ce qu'il nommait la prognose.
Ce qu'il entendait par là comprenait beaucoup plus que notre pronostic;
établir la prognose, c'était, par la claire compréhension
des circonstances présentes, deviner, pour ainsi dire, les circonstances
antécédentes, prévoir les conjonctures à venir,
concevoir le traitement, et prendre ainsi une vue d'ensemble sur la maladie,
ses origines, ses phases et sa fin probable.
L'examen du malade, dans l'interrogatoire duquel on était très
réservé, ne comportait guère d'explorations locales,
à quelques exceptions près; ces moyens étaient secondaires;
cela s'explique à la fois par les idées
dominantes sur la nature des maladies, et par l'ignorance de l'anatomie
et de la physiologie normales et pathologiques.
C'était dans un ensemble de phénomènes qu'on cherchait
des indications, après avoir examiné les urines, les selles,
la transpiration, la respiration ,
la physionomie, et s'être enquis du sommeil, de la température,
de l'appétit, etc., signes qui tous contribuaient à révéler
l'état et la marche des humeurs. On abusa des théories humorales
et de la prognose; mais cette espèce de philosophie médicale
sauva la médecine hippocratique des dangers de l'empirisme.
Le peu qu'on sait
de la thérapeutique d'Hippocrate se trouve, en grande partie, dans
le Régime des maladies aiguës, qui est autant un livre
de polémique contre les Cnidiens qu'un recueil de doctrines. C'est
un formulaire d'indications plutôt que de remèdes. Les divisions
des maladies, à peine indiquées, sont vagues et sommaires;
les observations ne font connaître que la marche des maladies, leurs
périodes et leurs crises, et les descriptions d'épidémies
(espèces de constitutions médicales) sont de simples narrations
de faits.
On s'est souvent
mépris sur la nature médicatrice d'Hippocrate;
il entendait par là une sorte de force
conservatrice instinctive, mais ne méritant pas une confiance absolue
et fort bien capable d'errer. Ordinairement, la nature
indique la voie à suivre; mais, si ses indications sont à
mettre au premier rang, il n'est dit nulle part que la nature suffit à
la guérison. La nature qui cicatrise est aussi celle qui ulcère,
et souvent la crise libératrice manque ou dévie, si la médecine
ne vient en aide. La théorie des fluxions, telle qu'elle se trouve
exposée dans le traité Des Régions ou des lieux
dans l'homme ne se rattache pas à la doctrine d'Hippocrate;
quoique rangé au nombre des écrits de l'école de Cos ,
ce traité reflète peut-être tout autant les doctrines
de Cnide .
Anatomie
et chirurgie dans les livres hippocratiques
Si l'on en croit
Galien,
les études anatomiques, dans les anciennes familles des Asclépiades,
commençaient de très bonne heure par des leçons orales;
on n'avait pas alors besoin de livres; ce ne fut que plus tard, lorsqu'on
admit des étrangers, des disciples plus âgés que les
jeunes gens des familles médicales, qu'il fallut écrire des
traités spéciaux. Il paraît très probable qu'on
disséquait à Cos
et dans les asclépions ,
au moins des animaux ;
il est moins certain qu'on ait disséqué des cadavres humains,
quelques corps de criminels par exemple. Puschreann croit trouver, dans
certains passages, des allusions qui le feraient croire, et suppose que,
dans des cas exceptionnels, on ouvrait les cavités splanchniques .
Les hippocratistes,
cela est certain, n'ignoraient pas tout, en anatomie ;
ils connaissaient imparfaitement les viscères
et beaucoup mieux les os ,
qu'ils étudiaient certainement sur des squelettes ;
mais, en dehors de cela, ils avaient peu vu, et encore moins bien compris.
Ils distinguaient les artères
des veines ,
celles-ci ayant pour fonctions de conduire le sang
et d'en arroser les parties du corps, tandis que les artères étaient
censées contenir de l'air, et ne recevoir du sang qu'accidentellement;
l'observation du pouls était encore
à cette époque rarement pratiquée et utilisée.
Ils désignaient d'un même mot les nerfs
et les tendons ,
tout en ayant remarqué que quelques-unes de ces cordes étaient
très sensibles; la même remarque se trouve dans les livres
médicaux de l'Inde. Ils ne savaient rien des fonctions du cerveau ;
ils regardaient pourtant la tête comme le siège de l'intelligence.
La physiologie des hippocratistes est à
peu près complètement nulle, et il n'en pouvait être
autrement.
Certaines parties
de la chirurgie étaient très avancées; les deux traités
Des
Fractures et Des Articulations ,
tous deux oeuvres authentiques d'Hippocrate,
sont les plus remarquables de la collection; on y trouve des indications
et des observations dignes d'être méditées aujourd'hui
encore. On a emprunté à Hippocrate, ou réinventé
après lui, plusieurs procédés de réduction
des fractures et des luxations, notamment pour celles du maxillaire ;
il a décrit exactement les fractures et les luxations les plus rares;
il indique à diverses reprises des diagnostics différentiels
tout à fait remarquables; il précise les causes
d'irréductibilité avec une grande justesse; il avait observé
la tuberculisation des os
et la coïncidence de certaines gibbosités avec la phtisie pulmonaire,
etc. Il avait à sa disposition un arsenal chirurgical très
complet; ses appareils de réduction sont bien connus, ainsi que
ses bandages pour les fractures; il se servait de cautères, de sondes
cannelées, de trépans, de ventouses, etc. Dans certains livres
de la collection, le Médecin, l'Officine, on trouve
tout un traité de petite, chirurgie. Les livres sur les maladies
des femmes, sur les accouchements, la génération, le foetus ,
les affections utérines, beaucoup moins importants, néanmoins
intéressants, proviennent, à peu près tous, de l'école
de Cnide .
La
philosophie dans les livres hippocratiques
L'union de la philosophie
et de la médecine était complète dans les vieilles
écoles
ioniennes, et à plus forte raison dans celles de la Grande-Grèce ,
qui étaient annexées aux instituts de Pythagore;
cette union allait jusqu'à une confusion dans laquelle la médecine
subissait une subordination réelle. Cet état de choses s'était
prolongé jusqu'aux temps hippocratiques; Platon
étudiait et classait les maladies. Hippocrate,
qui réagit vigoureusement contre cette anomalie, sépara les
deux domaines, et, en fixant les limites qui doivent circonscrire le domaine
médical, en exclut tout d'abord les recherches sur l'ensemble des
choses, comme étrangères à l'art. Mais il ne cessa
pas de s'intéresser aux questions de philosophie, dont il comprenait
l'importance, et sous son impulsion furent créés les éléments
rationnels
d'une philosophie médicale complète. Platon, qui n'a pas
pu s'y méprendre, tenait pour originale la méthode
logique d'Hippocrate, méthode qui, bannissant les hypothèses
(à supposer que ce soit possible), demandait tout à l'observation
et au raisonnement. C'est avec cette arme
de bonne trempe qu'il lutta contre les sophistes
et les auteurs de fausses doctrines. Ses préceptes de morale
sont complètement spéciaux au médecin, dont il règle,
avec droiture, tous les devoirs professionnels. Il n'a rien pu devoir à
Socrate,
son contemporain, avec lequel il n'est pas entré en relation. Quant
à ses opinions cosmologiques,
physiologiques
ou psychologiques, il est plus difficile
d'établir leurs origines; celles qui regardent les tempéraments
et le rôle des qualités élémentaires n'ont que
la valeur d'opinions engagées dans une
controverse qui remontait jusqu'aux premiers Ioniens; mais il est d'autres
notions comme, par exemple, celle qui place dans la tête
le siège de l'intelligence, qui ne
furent pas empruntées. En somme, en philosophie médicale,
comme pour les autres branches de la science, l'hippocratisme fut le phare
qui, couronnant l'édifice préparé par le passé,
devait longtemps éclairer la voie de l'avenir.. (Dr.
Liétard). |
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