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Littérature allemande
La littérature allemande au XIXe siècle
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La littérature allemande, depuis la Réforme, avait pris son domicile en Saxe; elle avait passé de Leipzig à Weimar, sans quitter cette région centrale où la langue s'était formée plus vite, et où semblait être le coeur du pays. Les romantiques, lorsqu'ils commencèrent à se grouper, transportèrent le siège de leur école à Berlin. La littérature, suivant une marche continue, et obéissant à une sorte d'impulsion fatale, se renfermait de plus en plus dans le Nord protestant. Un déplacement analogue s'opérait dans la puissance politique. L'Autriche, qui était sortie très affaiblie de la guerre de succession de 1740, fut entièrement dépouillée de l'Empire en 1805. La Prusse, non par les qualités de ses souverains, faibles successeurs de Frédéric Il, mais par la force des choses, prit la direction du mouvement national qui ébranla le pouvoir de Napoléon, et quand les traités de Vienne eurent consacré la victoire des troupes alliées, elle se trouva en réalité le plus fort, le plus homogène et le mieux constitué des Etats allemands. L'Autriche garda un semblant de suprématie par l'étendue de son territoire et par les antiques traditions qu'elle représentait; mais, formée de parties hétérogènes, elle était incapable de créer l'unité nationale; elle s'était aliéné, du reste, en repoussant la Réforme, la moitié la plus active et la plus entreprenante de la nation. La Prusse, au milieu des tiraillements du corps germanique, resta le lien des États confédérés, jusqu'au jour où de nouvelles complications européennes lui permirent de rétablir l'Empire à son profit.

Entre ces deux dates extrêmes, 1805 et 1870, se place une période de malaise et de découragement, d'agitations stériles et d'espérances déçues. L'incertitude de la situation politique réagit sur la littérature, et l'on vit se reproduire une partie des phénomènes moraux qui avaient signalé l'époque de Sturm-und-Drang. Goethe et Schiller, ne trouvant pas dans l'esprit national une source d'inspiration suffisante, avaient créé une sorte d'art cosmopolite, reposant sur toutes les grandes traditions du passé, et qui avait fini par se modeler sur l'Antiquité grecque. Les romantiques allèrent plus loin. Ils commencèrent par mettre un abîme entre l'art et la réalité. Ils enfermèrent le poète dans un monde imaginaire, séparé du monde réel par une barrière infranchissable, une sorte de paradis où il n'était entouré que de ses propres visions, et où nulle souillure de la terre ne pouvait l'atteindre. En un mot, la poésie entrait dans la voie que lui traçait la philosophie du temps. Un idéalisme poussé à ses dernières limites devenait le refuge du patriotisme désarmé, du courage réduit à l'inaction.

Cette école romantique est représenté après Novalis, qui avait initié le mouvement dès la fin du XVIIIe siècle, par les Schlegel, Tieck, Brentano, Arnim, H. de Kleist, Hoffmann, Chamisso, etc. Dans les années 1830, la politique fait naître le parti de la Jeune Allemagne. La révolution de 1830 avait eu son contre-coup au delà du Rhin; aux agitations politiques qui venaient d'éclater dans le duché de Brunswick, dans la Hesse-Électorale, dans les royaumes de Saxe et de Hanovre, succéda bientôt une vive agitation intellectuelle et morale. De jeunes et brillants écrivains crurent satisfaire les besoins nouveaux du pays en introduisant tout à coup dans la littérature un style vif, net, dégagé, qui semblait rivaliser avec la grâce et la légèreté françaises. Délier la langue de l'Allemagne, c'était préparer, disaient-ils, les transformations de l'avenir. Déjà, pendant la période précédente, Louis Boerne dans ses études de critique, et Heinrich Heine, dans ses Tableaux de voyages (Reisebilder), avaient donné l'exemple de cette forme étincelante et rapide. Tandis que ces deux chefs de la nouvelle école continuaient leur oeuvre à Paris même, et, sans cesser d'être Allemands, prenaient des leçons de la France, leurs confrères plus jeunes, Ludolph Wienbarg, Henri Laube, Charles Gutzkow, Gustave Kühne, Théodore Mundt, essayaient d'implanter au coeur de l'Allemagne une littérature agile et sémillante, destinée, selon eux, à émanciper les esprits. Ludolph Wienbarg écrivait des manifestes littéraires, Henri Laube des récits de voyage, Gustave Kühne des nouvelles, Mundt des romans, Gutzkow des drames, et chacun d'entre eux avait la prétention de populariser par l'imagination et l'humour les questions sociales réservées jusque-là aux lettres sérieuses. Malheureusement cette prétention n'était guère justifiée; les idées que propageaient ces défenseurs de la Jeune Allemagne n'étaient ni jeunes ni allemandes; des emprunts aux théories déjà vieilles du saint-simonisme français ne pouvaient alimenter bien longtemps cette imprudente école, et, sans les persécutions qu'elle eut à subir dans plusieurs États de la Confédération, il est probable qu'elle aurait disparu plus vite. Abandonnés de l'esprit public qui les soutenait d'abord, les novateurs se dispersèrent; nous les retrouverons bientôt transformés par l'âge et par l'étude, et tenant dignement leur place dans la littérature plus calme de la seconde moitié du siècle.

A la Jeune Allemagne succéda la Jeune école hégélienne (Hégélianisme). Ce que Wienbarg et ses amis avaient tenté de faire pour la littérature proprement dite,  Echtermeyer, Arnold Ruge, Bruno Bauer, Louis Feuerbach, et bien d'autres encore, l'essayèrent pour la philosophie. Ils voulaient que le système de Hegel, enfermé jusque-là dans les écoles, devînt la propriété commune de la nation; pour cela, il fallait dégager la pensée du maître des voiles qui l'enveloppaient, et poursuivre l'application de ses idées dans tous les domaines du monde moral, c'est-à-dire dans la politique et la religion comme dans l'art et la littérature. Cette entreprise, commencée d'abord avec beaucoup de gravité par Echtermeyer, fut continuée après sa mort par des esprits turbulents et haineux qui se comparaient eux-mêmes aux Montagnards de 93, C'étaient bien, en effet, les Jacobins de la philosophie. Couverts du grand nom de Hegel qu'ils invoquaient à faux, les Jeunes hégéliens avaient déclaré la guerre au christianisme, au spiritualisme, et l'on sait que, de violences en violences, se dépassant les uns les autres dans la voie de la négation et du délire, ils avaient fini par proscrire même l'idée du dévouement à l'humanité comme une atteinte à la liberté de l'individu. Il suffit de signaler ici les attaques de Max Stirner contre Feuerbach.

Au milieu de ces tribuns de la critique philosophique, une place particulière est due à David Strauss, qui, le premier en publiant sa Vie de Jésus, appliqua aux questions religieuses les principes de Hegel et troubla bien des consciences, mais qui conserva toujours dans ses plus vives témérités l'amour du vrai, le respect de la dignité humaine et même une piété sincère, attestée par la tristesse éloquente de ses derniers écrits.
La Jeune école hégélienne n'avait pas encore achevé son orageuse carrière, lorsque les événements politiques de 1850 suscitèrent tout à coup une légion de poètes. Les complications de la question d'Orient menaçaient de produire une crise européenne, et déjà l'Allemagne croyait voir une armée française sur le Rhin; en même temps un prince, qui était alors l'espoir de l'opinion libérale, venait de monter sur le trône de Prusse; le moment parut bien choisi pour réclamer l'exécution des promesses que les souverains d'Allemagne avaient faites à leurs peuples. Cette agitation qui se produisit sous maintes formes, s'exprima surtout par la bouche des poètes lyriques. Déjà, de 1850 à 1840, l'harmonieux Anastasius Grün, le noble Platen, l'ardent Nicolas Lenau, avaient fait entendre à leur pays les fiers accents d'une poésie libérale; en 1840, ce ne furent plus des voix isolées, mais un tumultueux concert. Hoffmann de Fallersleben, Franz Dingelstedt, Robert Prutz, Charles Beck,  Alfred Meissner, surtout  Georges Herwegh et Maurice Hartmann, exprimèrent avec beaucoup de verve et d'éclat les émotions patriotiques de l'Allemagne. Quelque jugement que l'on porte sur tel ou tel de ces écrivains, il est impossible de ne pas tenir compte de cette transformation de la poésie, naguère encore si étrangère au monde réel et aux intérêts d'ici-bas. Le succès des poètes politiques, de 1840 à 1848, prouve que l'Allemagne était tourmentée du besoin d'agir; Heinrich Heine, après avoir persiflé ses confrères dans son poème d'Alta-Troll, était conduit bientôt à imiter leur exemple pour ne pas perdre la faveur du public, et en terminant la plus poétique de ses satires, Germania, conte d'hiver, il égalait du premier coup toutes les hardiesses de Herwegh.

Ces trois épisodes, la Jeune Allemagne, la Jeune école hégélienne, l'école des poètes politiques, nous montrent sous trois formes différentes  l'agitation intellectuelle qui régnait en Allemagne depuis la mort de Goethe; et quel est le secret de cette agitation? le besoin que l'Allemagne éprouve de quitter la rêverie pour l'action, et de se créer une littérature plus vive, plus pratique, capable d'intéresser toutes les classes de la nation aux destinées d'une patrie commune. Le même esprit se retrouve dans presque tous les travaux littéraires de cette période. Ce qui s'était produit d'abord avec une turbulence juvénile ou une violence grossière va reparaître sous des formes plus pures chez d'excellents esprits. Populariser la science, agir sur la pensée publique déshabituer l'Allemagne de son quiétisme intellectuel et la préparer aux épreuves de l'avenir, telle sera l'inspiration générale. Certes, les philosophes de cette période ne sauraient être comparés aux maîtres de la période précédente; on ne contestera pas cependant aux penseurs qui ont paru en Allemagne depuis la mort de Hegel un vif désir de rendre la science plus claire et plus efficace. Tandis que Brandis et Ritter, gardiens respectés des anciennes traditions, continuent leurs travaux sur l'histoire de la philosophie antique et moderne, tandis qu'un métaphysicien solitaire, Schopenhauer, essaye de construire un nouveau système du monde moral qu'il oppose aux systèmes de Fichte et de Hegel, les représentants des tendances nouvelles, penseurs ou historiens, abandonnent les spéculations ambitieuses pour les recherches utiles, et s'efforcent de rendre ainsi aux sciences philosophiques la popularité qu'elles ont perdue. Karl  Rosenkranz, Edouard Erdmann, Kuno Fischer, pour citer seulement quelques noms, manifestent au sein de l'école hégélienne la naissance de cet esprit nouveau, plus visible encore chez un grand nombre de penseurs indépendants qu'on pourrait appeler des spiritualistes pratiques; à ce dernier groupe appartiennent Trendelenburg, Apelt, Fortlage, Wirth, Ulrici, Choelyboeus, Maurice Carrière, et surtout  Hermann Fichte, le digne fils de l'illustre successeur de Kant.

Mais c'est surtout dans les travaux des historiens qu'on voit éclater cette transformation. A l'histoire érudite et trop souvent pédantesque, à cette histoire pesante, contentieuse, surchargée de notes, exclusivement écrite pour les académies, a succédé l'histoire, savante toujours, mais qui n'étale plus sa science, érudite, mais virile, qui se préoccupe des résultats et qui s'adresse à tous. Ici, ce sont les travaux de Léopold Ranke sur les divers États de l'Europe au XVIe et au XVIIe siècle, ceux de  Dahlmann sur la révolution de 1688 et la révolution française, de Gustave Droysen sur la Grèce antique et Alexandre le Grand, de Louis Hausser sur l'histoire de l'Europe depuis la mort de Frédéric jusqu'à la chute de Napoléon, de Beitzke sur les guerres de 1813 et de 1814, etc. Schlosser, qui, dans la période précédente, avait donné de beaux exemples de cette façon d'envisager l'histoire, a rivalisé d'ardeur avec ses jeunes émules en traçant son tableau du XVIIIe siècle. L'élève et le continuateur de Schlosser, Gervinus, a introduit cette virile inspiration dans l'histoire littéraire : son histoire de la poésie nationale des Allemands est un des événements de cette période. L'histoire ecclésiastique, l'histoire des arts, l'histoire des sciences, inspiraient aussi un grand nombre d'écrits remarquables, destinés à répandre dans la foule des idées justes et précises. Les controverses théologiques, toujours si fécondes en Allemagne, enfantaient les deux écoles rivales de Tubingen et de Göttingen, dont les chefs, Baur et Eweld, ont enrichi l'histoire générale en consacrant les recherches les plus hardies aux premiers siècles du christianisme. L'histoire de l'Antiquité elle-même, jusque-là réservée à l'enseignement des écoles et aux disputes des académies, a été racontée d'un style vif et net, débarrassé du lourd appareil de l'érudition. C'est dans cet esprit à la fois savant et populaire que sont conçues l'Histoire de l'antiquité par Max Duncker, l'Histoire d'Alexandre le Grand par Gustave Droysen, l'Histoire romaine de Théodore Mommsen, l'Histoire grecque de  Ernest Curtius, etc. On pourrait signaler le même progrès chez les orientalistes :  Lassen, Weber, Max Müller, sans oublier jamais les sévères conditions de la science, ont obéi à l'esprit de leur époque en s'efforçant de rendre accessibles au plus grand nombre les résultats de leurs immenses recherches. Enfin, malgré cette direction très précise de la science historique, la philosophie de l'histoire n'a pas été abandonnée; il suffit de rappeler le nom et les ouvrages d'un des plus nobles esprits du XIXe siècle, de Bunsen.

Si la littérature d'imagination est bien loin de présenter le même caractère, on peut y retrouver encore çà et là les symptômes de l'esprit que nous venons d'indiquer : au milieu de la confusion des lettres, parmi tant de romanciers médiocres et de poètes fastidieux, les écrivains qui se sont fait une place à part sont précisément ceux qui se sont le mieux associés à ces progrès de la pensée publique. Nous citerons en première ligne  Berthold Auerhach, conteur habile, ingénieux moraliste, qui, dans ses Histoires villageoises de la Forêt-Noire, a protesté victorieusement contre le style affadi des romanciers de salon. Débarrassé du panthéisme qui donnait une couleur fâcheuse à ses premiers ouvrages, il s'est élevé peu à peu, et surtout dans l'Écrin du Compère, à un libéralisme viril qui l'a fait accepter comme l'instituteur populaire de l'Allemagne. Gustave Freytag, auteur du roman intitulé Doit et Avoir, a essayé de peindre, non pas les passions et les aventures des désoeuvrés, comme le font si volontiers les conteurs de nos jours, mais les épreuves fortifiantes de la vie active, la grandeur morale de la société qui travaille, et bien que la critique ait eu plus d'un reproche à lui adresser, un éclatant succès a couronné son entreprise. Avant que Berthold Auerbach et Gustave Freytag eussent introduit cette  inspiration dans un genre littéraire jusque-là livré à tous les caprices, un écrivain fort étranger aux luttes intellectuelles de l'Allemagne avait préparé les esprits à ce progrès. Un citoyen des États-Unis, Allemand par sa famille et attaché de coeur au pays de ses pères, lui envoyait à travers l'Océan de remarquables tableaux de la démocratie américaine. Le Vice-Roi, les Scènes de la vie transatlantique, Morton, George Howard, Nathan, tous ces beaux récits tracés dans la langue de Goethe arrivaient en Allemagne du pays de Washington. L'auteur ne s'était pas fait connaître; pendant bien des années, le grand inconnu, ainsi le désignait une critique enthousiaste, déroba son nom à ses admirateurs. On sait aujourd'hui que ce vigoureux peintre s'appelle Charles Sealsfield. C'est aussi pour l'Allemagne que le romancier de la Suisse allemande, Jérémie Gotthelf, dont le nom véritable est Bitzius, a tracé ses rustiques  peintures de l'Oberland. Les rudes leçons qu'il infligeait dans ses récits aux démagogues de ses montagnes s'adressaient bien plus vivement encore aux tribuns de la Jeune école hégélienne.

On n'attend pas sans doute que nous nommions ainsi tous les romanciers qui ont paru après la mort de Goethe. Au second et au troisième rang, les noms sont déjà bien nombreux, que serait-ce si nous descendions plus bas? Citons seulement un petit nombre d'écrivains qui, par leurs qualités ou leurs défauts, ont plus particulièrement attiré l'attention. Le premier des conteurs du second ordre est Charles Gützkow, écrivain inégal, prétentieux, qui a rencontré parfois d'heureuses inspirations et déployé souvent des ressources incontestables. On peut placer au même rang Charles Spindler, Wilibald Alexis, Henri Koenig, Théodore Mugge, inventeurs plus modestes, mais plus constamment heureux; Léopold Kompert, à qui l'on doit de profondes et sympathiques études sur les populations juives de la Bohème; Adalbert Stifter, un des meilleurs disciples de Berthold Auerbach; Hacklaender, qui peint avec gaieté ses contemporains, militaires ou bourgeois; Riehl, enfin, qui essaye de conserver ou de ressusciter dans ses récits la bonne, la simple, la candide Allemagne du temps jadis.

Nous avons déjà nommé parmi les poètes politiques les principaux représentants de l'inspiration lyrique depuis la mort de Goethe, Heinrich Heine, Anastasius Grün, Nicolas Lenau; Ferdinand Freiligrath, Maurice Hartmann; presque tous, après la levée d'armes dont nous avons parlé plus haut, ont continué non sans éclat les traditions poétiques de l'Allemagne. Heinrich Heine avait beau condamner la Muse à une éternelle ironie, on voyait encore de nobles fleurs s'épanouir à coté de ces plantes exquises et vénéneuses. Les traditions d'Uhland, de Frédéric Rückert, de Justinus Kerner, n'avaient pas disparu lorsque Nicolas Lenau, Anastasius Grün, Maurice Hartmann faisaient entendre des accents si élevés et si sincèrement germaniques. N'oublions pas de mentionner le groupe formé vers le milieu du siècle par des poètes de la Bavière, Paul Heyse, Emmanuel Geibel, Frédéric Bodeustedt, artistes soigneux et fins, et surtout  Hermann Lingg, qui manie la langue épique avec une fierté magistrale. 

Le théâtre est la partie la plus faible de la littérature allemande du XIXe siècle. Christian Grabbe, talent inculte, imagination violente, et Charles Immermann, esprit ardent et généreux à qui la grâce a manqué; appartiennent à la fois aux derniers temps de la restauration et aux premières années de la période qui nous occupe. Immermann mérite d'être cité avec honneur parmi les écrivains qui ont travaillé avec le plus de zèle à la régénération de la scène; magistrat et homme de lettres, il se fit pendant quelques années directeur de théâtre, afin de former des acteurs et de faire l'éducation littéraire du public. Un tel essai ne pouvait réussir que dans un grand centre intellectuel; établi à Dusseldorf, Immermann obtint les suffrages des esprits d'élite, mais ce ne fut là qu'un brillant épisode sans résultats durables. Depuis le mouvement inauguré par la jeune Allemagne, il y a eu bien d'autres tentatives dans le domaine de la littérature dramatique. Charles Gutzkow et Henri Laube ont été les deux dramaturges de cette école; le premier, ardent, infatigable, toujours prêt à agiter le public, mais bizarre, prétentieux, et remplissant ses drames de subtilités intolérables à la scène; le second, élégant, ingénieux, mais sans invention et sans force. Frédéric Hebbel, qui ne se rattache à aucune école, artiste solitaire, imagination exaltée, a essayé de renouveler la poésie théâtrale en mêlant à l'action je ne sais quels mystérieux symboles. Cette prétention malencontreuse et maladroite n'a pas empêché la critique de reconnaître l'originalité du poète : Hebbel est le talent le plus vigoureux que le théâtre allemand ait produit au XIXe siècle. Otto Ludwig a fait représenter une tragédie, les Macchabées, et un drame populaire, le Forestier, qui révèlent une inspiration énergique et terrible. N'oublions pas Munch Bellinghausen, qui, sous le pseudonyme de Frédéric Halm, a donné à son pays l'oeuvre dramatique la plus complète qui ait paru depuis bien longtemps en Europe, le Gladiateur de Ravenne. Malgré ces succès isolés, l'Allemagne sent bien, à cette époque, qu'elle n'a pas de théâtre national; elle voudrait une réforme, et elle appelle le second Schiller qui accomplirait l'oeuvre si glorieusement commencée par l'auteur de Wallenstein. Un souverain d'Allemagne ouvrit dans les années 1850 un concours pour la poésie dramatique, et plus de cent ouvrages en cinq actes ont passé sous les yeux du jury; qu'est-il sorti de cette lutte? Paul Heyse, qui a remporté la victoire, a pu ajouter à ses oeuvres une tragédie habilement composée.

On voit que,  cette  période des lettres germaniques  se distingue au moins par l'activité des intelligences et l'heureuse diffusion des lumières. Les écrivains allemands du milieu du XIXe siècle s'appellent eux-mêmes les épigones; ils veulent indiquer par là que, venant après la période classique, leur rôle est de conserver les richesses acquises par les maîtres, et de les faire circuler dans la foule. Le culte des grands écrivains que l'Allemagne appelle ses classiques est devenu, en effet, un des traits distinctifs de l'époque. Goethe, Schiller, Lessing, sont étudiés, commentés, expliqués à tous par des critiques dévoués, et composent de plus en plus le patrimoine intellectuel et moral de la nation. Julien Schmidt, Henri Düntzer, Viehoff, Paileske, bien d'autres encore, ont consacré leur vie à cette tâche; les uns, comme Düntzer, avec une sorte de dévotion minutieuse; les autres, comme Julien Schmidt, avec une indépendance et une préoccupation très sérieuse de son temps. (SRT).

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